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Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.

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L’identité des hommes aux pratiques homosexuelles à Shanghai - 3

Gérer son identité homosexuelle dans différents contextes sociaux

 

Les hommes interrogés ont décrit les différentes manières de gérer leur identité homosexuelle dans leurs interactions au sein de divers cercles sociaux. Il est important de considérer chacun de ces cercles sociaux séparément quand on analyse la gestion de l’identité sexuelle dans la société chinoise.

 

La famille

 

Comme Wong et Tang l’ont souligné pour Hong Kong, les normes familiales confucéennes rendent difficile, voire impossible, tout coming out des hommes homosexuels chinois au sein de leur famille[24]. Les hommes interrogés ont dit qu’ils n’avaient « aucune raison » de dévoiler leur homosexualité à leurs parents, que cela leur causerait une trop grande « souffrance » ou encore qu’ils seraient « incapables de l’accepter ». L’un d’entre eux nous a dit : « Ma mère a pleuré pendant trois nuits et trois jours. Puis elle a accepté » (Entretien 11). Deux autres hommes interrogés avaient révélé leur homosexualité à d’autres membres de leur famille, mais pas à leurs parents. Plus typiquement, les hommes interrogés n’avaient fait que de brèves allusions à leur homosexualité devant les membres de leur famille, espérant ainsi une acceptation progressive ou simplement tacite. Par exemple, l’un d’entre eux a laissé un livre sur l’homosexualité à sa mère pour qu’elle le lise. Généralement, de telles tentatives visant à soulever la question de l’homosexualité de manière indirecte se sont heurtées à un déni ou à une incompréhension de la part des parents. En revanche, ces stratégies indirectes semblent avoir aidé ces hommes à se créer un plus grand espace pour préserver leur identité homosexuelle dans leurs rapports avec leur famille.

Conformément aux idéaux confucéens, de nombreux hommes interrogés ont mis l’accent sur la souffrance qu’un coming out infligerait à leurs parents plutôt qu’à eux-mêmes. L’un d’entre eux, un étudiant diplômé d’une prestigieuse université, s’identifiait fortement avec le mouvement gay et avait le sentiment qu’il devait annoncer son homosexualité à ses parents. Toutefois, il n’a pas envisagé sa décision comme une rupture avec l’éthique familiale traditionnelle, mais plutôt comme un prolongement des valeurs familiales : « Je l’ai dit à ma famille quand j’avais 26 ans. Je crois que la famille est là pour apporter confiance, respect et soutien. Je pensais qu’ils finiraient par me soutenir. Leur première réaction a été la surprise et le refus. Mais je les ai peu à peu éduqués et ils ont fini par accepter » (Entretien 16). Comme les autres hommes interrogés, il a aussi mis l’accent sur l’importance de la famille dans sa vie. « Quoi que je fasse, je pendrai en compte leurs idées et leur point de vue… mais ils ne peuvent m’influencer en ce qui concerne ma préférence pour les hommes ou pour les femmes » (Entretien 16). En fin de compte, cet homme avait l’impression que son coming out avait amélioré sa relation avec ses parents.

Comme l’a souligné Li Yinhe, le problème le plus important pour de nombreux hommes homosexuels est la question du mariage. De nombreux hommes interrogés ont indiqué que leur entourage s’attend toujours à ce qu’ils se marient. Ces attentes sont les plus fortes dans le cercle familial, comme l’explique un migrant originaire d’une petite ville chinoise : « Mes amis gay sont tous au courant de mon orientation sexuelle. Mais personne d’autre. Je ne peux le dire à personne d’autre. Il n’y a aucun intérêt à le leur dire. Les gens avec qui je travaille ne savent pas… Les membres de ma famille n’ont aucun moyen de l’apprendre. Ils sont bouddhistes. Ils sont très primitifs. Ils ne pourraient pas accepter mon homosexualité. Si je le disais à ma mère, je me ferais tuer » (Entretien 29).

Toutefois, d’autres hommes interrogés semblaient moins affectés par les pressions familiales. Certains pensaient pouvoir éviter la question. Un étudiant de Shanghai confie : « Avec ma famille, je n’ai jamais parlé de ces problèmes [du mariage]. Aujourd’hui, on est arrivé à un point où il faudrait vraiment que j’aborde le sujet. Heureusement que je suis indépendant. Au pire, je peux toujours continuer à leur cacher la vérité. Dans tous les cas, il y a beaucoup de gens qui ne se marient pas ou se marient très tard » (Entretien 30).

Dans leur récit, les hommes interrogés ont également mis l’accent sur les droits de la femme. Beaucoup d’entre eux ont dit qu’ils devaient penser non seulement aux pressions familiales, mais aussi aux conséquences que le mariage pourrait avoir pour leur femme. La plupart des hommes étaient conscients du fait que le mariage avec un homosexuel n’était pas acceptable pour une femme.

En bref, les hommes interrogés sont toujours peu susceptibles de révéler leur homosexualité ou leurs relations sexuelles à leurs parents par peur d’être rejetés, mais aussi de les faire souffrir. Ceux qui ont fait leur coming out sont susceptibles d’interpréter leur décision non pas comme un rejet de leur famille et des valeurs familiales, mais comme une tentative d’être mieux accepté par leur famille et d’étendre les valeurs familiales à l’inclusion d’un fils homosexuel. Finalement, les hommes interrogés ressentent toujours une forte pression en faveur du mariage, mais certains d’entre eux commencent à envisager le célibat comme une alternative possible.

 

Le couple

 

La plupart des hommes interrogés considèrent le mariage comme incompatible avec l’homosexualité, et beaucoup espèrent pouvoir résister aux pressions familiales. Cette attitude est indicative d’une identité homosexuelle stable et d’une reconnaissance des droits sexuels de la femme dans le mariage. Beaucoup ont souligné que leur mariage ruinerait la vie d’une femme. Toutefois, conformément aux modèles présentés par Li Yinhe à la fin des années 1990, trois des hommes interrogés étaient mariés et deux divorcés.

Les hommes mariés ont souvent expliqué que les relations avec leur épouse étaient tendues et qu’ils leur cachaient leurs relations homosexuelles. L’un d’entre eux a avoué avoir saisi l’occasion d’un nouveau travail à Shanghai pour échapper à son mariage : « Je le lui ai dit l’année dernière lors du Nouvel An chinois. Elle était allée à une réunion d’anciens élèves et ils lui ont tous demandé pourquoi elle m’avait choisi parmi tous les garçons qui lui couraient après. Maintenant, je ne retourne pas souvent à la maison, et je ne lui témoigne aucune affection. Cela la rend très malheureuse. Quand je suis rentré la dernière fois, elle était très en colère contre moi. Je lui ai finalement demandé de s’asseoir et lui ai annoncé sérieusement que j’étais homosexuel. En fait, elle aurait dû s’en rendre compte. Je ne l’avais pas touchée depuis des années [depuis qu’elle est tombée enceinte]. Elle avait deux choix : continuer ainsi ou demander le divorce. Elle a choisi la première solution. Mon fils, il a probablement deviné. Il me voit toujours entouré de beaux mecs » (Entretien 26). Cet homme a un revenu relativement élevé et donne de l’argent à sa femme pour élever leur fils. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles elle ne souhaite pas divorcer.

Alors que les relations conjugales étaient caractérisées par le malheur, le manque de communication, la culpabilité et l’appréhension, les hommes interrogés étaient beaucoup plus positifs concernant leurs relations avec les enfants issus de ces mariages. L’un décrit sa fille de 13 ans comme « la personne la plus importante dans [sa] vie » (Entretien 15). Après son divorce, elle est venue habiter avec lui et son partenaire. Ce dernier était présenté comme un ami et traité comme un « petit frère ». Il dit que sa fille était maintenant plus grande et qu’elle avait accepté cet homme parce qu’il avait un rôle positif dans le foyer. Il ne lui a pas annoncé la véritable nature de leur relation et évite de manifester une trop grande affection devant elle : « Devant ma fille, je dois me comporter comme un vrai père. Je ne suis jamais trop intime avec lui. Mais dans son dos, je m’occupe de le consoler. Si elle comprend toute seule avec le temps, ce sera bien, mais si elle ne comprend pas, ce n’est pas moi qui aborderai le sujet » (Entretien 15).

En général, les hommes interrogés pensaient que leurs enfants étaient plus susceptibles d’accepter leur homosexualité que leurs parents. Les parents ont plus d’autorité et de pouvoir sur leurs enfants, les homosexuels sont donc plus à l’aise avec leurs enfants qu’avec leurs parents.

Le monde hétérosexuel

 

Presque tous les hommes interrogés ont jugé nécessaire de dissimuler leur identité homosexuelle à leurs amis hétérosexuels. Les rares qui ont fait le pas se sont heurtés à l’incrédulité de leurs amis ou se sont vu proposer d’aller consulter un psychiatre ou un médecin. L’un d’eux dit avoir annoncé la nouvelle à ses camarades de classe hétérosexuels, mais « ils n’ont pas voulu me croire. S’ils me croyaient, je suppose qu’ils me soutiendraient » (Entretien 14). Certains hommes interrogés ont fait leur coming out de manière ambiguë ou avec humour. Le coming out partiel semble être une façon de tâter le terrain tant en ce qui concerne la réaction des amis que sa propre capacité à gérer son identité gay en public. L’un des hommes interrogés a par exemple donné des informations sur l’homosexualité sans pour autant parler de ses propres expériences (Entretien 5). Un autre a fait son coming out à l’université d’une manière plus directe : « Quand je suis sur Internet et que je regarde des photos ou des vidéos gay, mes camarades de chambre passent à côté de moi et peuvent voir ce que je fais. Comme ça, ils comprendront [que je suis gay] » (Entretien 25).

Seuls quelques-uns ont indiqué s’être totalement ouverts à leurs amis hétérosexuels quant à leurs relations homosexuelles. L’un d’entre eux nous a dit : « J’ai quelques amis hétérosexuels qui savent que je suis gay. Je peux parler avec eux de quelques sujets [gay] et ils sont heureux de m’écouter. Pour eux, c’est une histoire. Ils participent à la conversation et ils n’essaient pas de m’empêcher de parler de ces choses-là. Ils me posent parfois des questions sur moi, du genre “as-tu rencontré un mec récemment ?”, “as-tu fait ceci ou cela ?”, des trucs comme ça » (Entretien 1).

En général, les hommes interrogés bénéficiant d’un statut social plus élevé (cadres ou diplômés de l’université) avaient moins de difficulté à révéler leur identité sexuelle à leur entourage hétérosexuel. En revanche, les migrants, les prostitués et ceux qui avaient de plus faibles revenus étaient moins susceptibles de révéler leur orientation sexuelle à leurs amis hétérosexuels. En fait, ils étaient moins susceptibles d’avoir un réseau social étendu. Leur manque de capital social les rendait plus prudents dans la gestion de leur identité sexuelle en public. Dans la mesure où l’amour et les relations familiales sont des sujets de conversation relativement courants chez les hommes chinois hétérosexuels, particulièrement entre amis proches, une trop grande discrétion tend à éroder les liens avec les amis hétérosexuels.

Plusieurs hommes interrogés ont dit qu’ils socialisaient de moins en moins avec leurs amis hétérosexuels depuis qu’ils fréquentaient le milieu gay. La nécessité de dissimuler leur homosexualité les a éloignés de leurs fréquentations hétérosexuelles. Beaucoup limitent leurs rapports avec leurs amis hétérosexuels aux affaires quotidiennes. Comme l’a dit l’un des hommes interrogés, « les amis hétéros te demandent toujours si tu as une copine, donc c’est moins stressant de sortir avec des amis gay » (Entretien 1). Un autre dit : « J’ai de moins en moins de contacts avec mes amis hétéros. Ce n’est pas que je ne veux pas les voir ou sortir avec eux. Ils m’appellent souvent pour me demander de sortir, et je culpabilise de ne pas les voir. Avant, je n’étais pas comme ça ; c’est venu avec le temps. Donc je ne les vois plus beaucoup » (Entretien 17).

Pour résumer, l’on peut dire que peu d’hommes ont eu des expériences relativement positives concernant leur coming out à des amis, camarades de classe ou collègues hétérosexuels. Certains ont fait état de réactions négatives et d’incrédulité, mais d’autres pensent qu’ils ont réussi à élargir leur sphère personnelle d’expression jusqu’à englober leurs amis gay hétérosexuels. En revanche, d’autres ont fini par mettre ces derniers à distance et à se rapprocher d’autres homosexuels. Dans les deux cas, l’objectif est de créer un espace où la personne n’est pas obligée de se cacher ou de prétendre être hétérosexuel. Mais le fait de dissimuler les détails de sa vie personnelle à des amis hétérosexuels peut entraîner un affaiblissement de ces relations à long terme.

 

Le cercle « tongzhi »

 

Presque tous les hommes interrogés ont indiqué que les conversations et les interactions concernant leur vie intime et sexuelle étaient totalement limitées au cercle gay. Par exemple, l’un d’entre eux nous a dit : « Je communique avec des amis dans le cercle [tongzhi] presque tous les jours, avec les autres amis environ une fois par semaine… Les sujets de conversation sont très différents. Avec mes amis ordinaires, c’est une conversation superficielle, du genre “quoi de neuf ?”. Cela ne va jamais très loin. Avec mes amis dans le cercle, on peut aller droit au but, parler de notre vie sexuelle, bonne ou mauvaise, ou demander comment ça se passe avec le copain ces derniers temps. En gros, avec les amis dans le cercle, il n’y a pas de sujet tabou » (Entretien 6).

Un autre homme décrit le cercle gay comme un espace séparé dans lequel on peut être véritablement soi-même : « Dans le cercle gay, tout le monde connaît tout le monde, donc si tu veux te marrer, tu te marres, si tu veux avoir une certaine démarche, tu peux. C’est un peu comme retourner dans un monde qui t’appartient » (Entretien 9).

Le cercle gay est de loin le lieu où la communication sur les questions sexuelles est la plus importante et donc celui qui exerce la plus grande influence sur le comportement sexuel, notamment l’utilisation de préservatifs et les rapports avec des partenaires multiples. C’est aussi un espace où les hommes développent un sens positif de leur identité sexuelle et sociale en tant qu’homosexuels.

Pour beaucoup des hommes interrogés dans le cadre de notre enquête, la participation à divers cercles tongzhi est aussi chargée de connotations sociales négatives. Ils se plaignent que les homosexuels sont des commères ou que les hommes du cercle ne pensent qu’à l’argent ou au sexe. Certains interlocuteurs ont tenu à établir une distinction entre le petit cercle de leurs amis gay très proches et le milieu gay plus large qu’ils décrivent comme artificiel et frimeur. Le plus souvent, ils déplorent le fait que l’atmosphère permissive qui règne dans ce milieu rend difficile toute relation durable et exclusive. Un serveur de 23 ans nous a dit : « Je n’ai toujours pas de partenaire stable. Dans ce milieu, je trouve que c’est difficile d’en trouver un. Les gens ne s’attardent pas sur les sentiments » (Entretien 29).

Il existe aussi des discriminations. Les Shanghaiens ont souligné que les non-Shanghaiens étaient plus susceptibles de demander de l’argent en échange de sexe ou même de recourir au chantage. La plupart des non-Shanghaiens ont indiqué qu’ils se sentaient victimes d’un certain préjudice de la part des Shanghaiens. Cette méfiance mutuelle fait que la plupart des migrants ont moins de chances de communiquer ou de se sentir soutenus par les Shanghaiens dans le cercle gay.

Bien que, dans la plupart des cas, les hommes se soient montrés ouverts avec leurs partenaires sexuels sur le sujet de leur attirance pour les hommes, ils n’étaient pas nécessairement aussi ouverts sur le sujet de leurs expériences et identité sexuelles avec tous leurs partenaires, particulièrement les partenaires femmes. Aucun des hommes interrogés n’a parlé de ses expériences avec les femmes à ses partenaires homosexuels. Les hommes ayant des partenaires femmes étaient soit des prostitués, dont la plupart prétendaient être hétérosexuels ou bisexuels, soit des hommes mariés ayant toujours des relations sexuelles avec leur femme.

Pour ce qui concerne les partenaires sexuels occasionnels (WWW, xinghuoban) et « copains » (WWW, nanpengyou), B bien que, dans la plupart des cas, les hommes se soient montrés ouverts avec leurs partenaires sexuels sur le sujet de leur attirance pour les hommes, ils n’étaient pas nécessairement aussi ouverts sur le sujet de leurs expériences et identité sexuelles avec tous leurs partenaires, particulièrement les partenaires femmes. Aucun des hommes interrogés n’a parlé de ses expériences avec les femmes à ses partenaires homosexuels . Les hommes ayant des partenaires femmes étaient soit des prostitués (« money boys »), dont la plupart prétendaient être hétérosexuels ou bisexuels, soit des hommes mariés ayant toujours des relations sexuelles avec leur femme.

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