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A partir de cet échantillon réduit, nous ne pouvons tirer que des conclusions provisoires sur les modes de formation identitaire chez les HSH de Shanghai. En premier lieu, notre étude indique qu’il n’y pas un terme unique accepté pour identifier l’orientation homosexuelle, mais plusieurs, à savoir tongzhi, gay, quan neiren et tongxinglian. Les MSM HSH utilisent ces termes pour cacher leur identité sexuelle aux personnes qui n’appartiennent pas à la communauté gay. Par exemple, dans la mesure où seules les personnes les plus « averties » connaissent la signification des termes tongzhi ou gay, leur utilisation est un moyen de s’assurer un certain anonymat dans les interactions sociales. Les hommes utilisent aussi ces différents termes pour indiquer des similitudes entre eux et marquer des distinctions au sein de la communauté gay. Certains préfèrent par exemple le terme « gay » pour indiquer leur aspiration à un style de vie plus raffiné, ou « pur gay » et « pur tongzhi » pour se démarquer de certains comportements sexuels tels que la bisexualité ou la cohabitation avec une femme. Ils marquent aussi souvent une distinction entre les Shanghaiens et les migrants. En bref, ces pratiques d’étiquetage identitaire sont par nature tactiques et politiques, mais sûrement pas politisées au point que des termes tels que « gay » ou « tongzhi » indiqueraient des affiliations à des groupes distincts bien organisés. La communauté homosexuelle de Shanghai n’est pas assez ouverte ni organisée pour avoir engendré de telles sous-cultures bien définies.
Deuxièmement, les MSM HSH que nous avons interviewés à Shanghai avaient généralement un sens inné et profond ément ancré de leur orientation sexuelle. La plupart ont indiqué une prise de conscience de leur attirance pour les hommes au début de l’adolescence. La reconnaissance positive de soi en tant qu’homosexuel est toutefois venue plus tard, au contact d’autres homosexuels et surtout grâce à l’exposition aux médias gay. L’Internet, tout particulièrement, a joué un rôle prépondérant. Il n’existe en Chine pratiquement aucune presse dédiée aux questions homosexuelles, et le peu de publications qui existent sont difficiles à se procurer. En revanche, avec plus de 30 sites consacrés aux questions gay, l’Internet est une source inégalée d’informations sur ce sujet. La plupart des hommes interrogés ont indiqué qu’ils n’ont commencé à envisager leur identité sexuelle de manière positive qu’après avoir consulté les écrits consacrés à ce sujet sur Internet. L’espace physique et social favorable au développement d’une identité gay à Shanghai est aussi en expansion, même si son développement est sans commune mesure avec celui de l’Internet. Shanghai compte désormais plusieurs bars gay, une boîte de nuit, des bains et saunas et plusieurs lieux de drague (parcs et autres endroits publics). Il est important de souligner que ces endroits sont caractérisés par une division sociale croissante : les bars de type occidentaux tendent à être fréquentés par une élite professionnelle occidentalisée, les boîtes de nuit par les hommes appartenant aux classes sociales inférieures, et les lieux de drague en plein air comme la place du Peuple par les migrants.
Finalement, les MSM HSH de Shanghai continuent d’exprimer une certaine réticence à révéler leur identité sexuelle au-delà de leur cercle d’amis gay. Cela signifie que le cercle gay celui-ci est une source importante de confort psychologique. Certains hommes ont révélé leur orientation sexuelle à des membres de leur famille, collègues ou camarades de classe. Ils se sont souvent heurtés à des réactions négatives (incompréhension ou invitation à consulter un médecin), mais ont pour la plupart trouvé un certain soutien. Là encore, la position sociale est un facteur déterminant. Les hommes ayant un statut social et économique plus élevé (bonne situation et/ou bonne éducation) semblent plus à même de révéler leur identité sexuelle à leurs amis hétérosexuels. De même, ils sont moins inquiets de révéler leur orientation sexuelle à leurs enfants qu’à leurs propres parents. Dans les deux cas, il semble que le statut social et économique permette à ces hommes de se faire accepter plus facilement par les autres, que ce soient les amis ou la famille. Les hommes ayant un réseau social moins important, tels que les migrants, sont dans une position moins favorable. On peut donc avancer que la capacité de faire son coming out semble conditionnée par l’accès aux ressources sociales.
En plus des différences en termes de ressources socialesplus des différences en termes de ressources sociales, les hommes interrogés évaluent les avantages et inconvénients de leur coming out en fonction du groupe en fonction des différents groupes auxquels ils appartiennent. Par exemple, certains hommes travaillant pour le gouvernement ont indiqué qu’un coming out entacherait leur réputation. En général, les hommes interrogés craignent une discrimination de la part d’amis hétérosexuels. La plupart indiquent qu’ils cachent leur identité gay à leurs amis hétérosexuels, mais avouent en même temps qu’ils se sentent insatisfaits et frustrés par une telle attitude. Dissimuler son identité sexuelle a un coût. Un des bénéfices perçus du coming out est la possibilité d’entretenir de liens plus proches et plus intimes avec les amis hétérosexuels et la famille. En même temps que les homosexuels renforcent leurs liens avec d’autres homosexuels, ils font état d’une plus grande distance sociale avec leurs amis non gay. En outre, les hommes homosexuels peuvent interpréter une attitude trop discrète sur les sujets de l’amour et du sexe comme une mise à distance. La non-révélation et le repli sur un cercle gay d’amis intimes peut ainsi aboutir à un affaiblissement des liens sociaux avec les amis non gay et en conséquence à une perte de capital social. Les hommes chinois, homosexuels ou non, accordent une grande importance aux réseaux sociaux informels, connus sous le nom de guanxi. Donc le coût d’un retrait et d’une isolation sociale pourrait paraître plus élevé que pour la plupart des hommes occidentaux.
Une des questions les plus importantes pour les homosexuels en Chine en Chine est celle du mariage. Nous pouvons ici déceler certains signes de changement. Alors que la plupart des hommes interrogés ont fait l’expérience de pressions pour se marier, beaucoup pensent que certains changements dans la société leur permettront d’échapper aux pressions et d’éviter le mariage. Il est vrai que les Chinois se marient de plus en plus tard, qu’un nombre croissant ne se marient pas du tout, que de plus en plus de couples n’ont pas d’enfants, et enfin que les rapports sexuels avant le mariage sont de plus en plus acceptés. De même, il est aujourd’hui courant pour les Chinois de louer seul un appartement avant le mariage ou d’aller habiter et travailler dans une autre ville. Toutes ces nouvelles tendances font qu’il est désormais possible de vivre comme « célibataire » sans avoir à se confronter à ses parents sur les questions du mariage ou de l’homosexualité.
Tout aussi importants sont les changements dans la culture sexuelle en Chine. L’acceptation de l’homosexualité fait partie d’une libéralisation plus générale des attitudes liées au sexe, à commencer par une attitude plus permissive par rapport au sexe en dehors du mariage et au sexe à des fins non reproductives[25]. Les droits sexuels de la femme occupent également une place plus importante. Pour la plupart des hommes interrogés, le premier argument contre le mariage est la violation du droit de la femme à une vie sexuelle équilibrée. Il est donc essentiel de considérer les changements d’attitude vis-à-vis de l’homosexualité dans le contexte des changements d’attitude vis-à-vis de la sexualité en général.