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Homoparentalité
Des foyers fondés sur un désir hors la loi
Wanda, Joël et Carole ont chacun trouvé, en couple, une façon différente de faire un enfant.
par Matthieu ECOIFFIER
QUOTIDIEN : mardi 25 octobre 2005
Qui sont les homoparents ? Tous ne passent pas par l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), qui revendique 1 600 adhérents et 700 enfants. «A l'origine, l'association a été fondée par des ex-hétéros qui subissaient des discriminations de leur conjoint ou des juges pour la garde partagée des enfants», explique Franck Tanguy, son porte-parole. «Depuis dix ans, on reçoit une population d'homos plus jeunes qui conçoivent leur désir d'enfant dès 20-25 ans comme les hétéros.» La plupart attendent la trentaine, un boulot et une relation stables pour venir grossir les rangs de ce «gaybyboom». Témoignages.
«Ce n'est pas à Raphaël d'expliquer qu'il a deux mamans»
Wanda, 38 ans, informaticienne à Paris
«Avec Valérie, on avait un désir d'enfant. On s'est documenté pour savoir comment faire et on a pris contact avec l'Association des parents gays et lesbiens (APGL). On y a rencontré des gens dans le même cas que nous et d'autres qui avaient déjà des enfants. Cela a mûri notre projet. Après quatorze ans de vie commune, on a dit «ok». Il nous a fallu quatre ans avant l'arrivée de Raphaël. Au départ, on a hésité sur les différents moyens : l'adoption, la coparentalité avec un couple de gays qui veulent s'investir. Et l'insémination artificielle avec donneur anonyme (IAD) qui est autorisée en Belgique mais pas en France. Aux Pays-Bas, à 16 ans, l'enfant peut écrire une lettre pour connaître l'identité du donneur et ce dernier a le choix d'accepter ou pas cette demande : cela peut entretenir un espoir et au final aboutir à une déception. On a donc choisi un donneur anonyme en Belgique. L'IAD a eu lieu à l'hôpital Saint-Pierre de Bruxelles. En Belgique, ils considèrent les couples lesbiens comme des couples stériles, on rentre dans le même process : un entretien avec un psy et un autre avec le staff médical. L'hôpital se réunit pour décider s'ils acceptent ou non la demande. On a eu le feu vert mi-2002. Ensuite la question était laquelle de nous d'eux allait porter notre enfant. On avait toutes les deux envie de faire l'expérience. Au départ ça devait être moi, mais pour des raisons de boulot, c'est ma compagne qui a commencé.
Raphaël est né en janvier 2004. On était très entourées par nos parents qui ont bien accepté notre projet. Ils se sont considérés comme des grands-parents. Comme on n'est plus toutes jeunes, j'ai 38 ans, on a réenclenché le processus et cette fois je suis enceinte. J'accouche début décembre, c'est génial. Raphaël a vingt mois. On s'est posé pas mal de grandes questions . Comment gérer l'absence de père ? Pour ne pas le maintenir artificiellement dans un univers uniquement composé de femmes. Il est important que Raphaël ait des référents masculins. Pour lui apprendre des choses toutes bêtes comme faire pipi debout. Ou à la puberté s'il a des questions sur ses petites copines. On a donc pris deux parrains : son oncle, le frère de Valérie. Et un de nos amis proches, qui le garde de temps en temps chez nous ou chez lui pour créer un lien. Et il a aussi ses deux grands-pères. On ne vit pas dans un monde cloisonné. Tous sont très contents. Ça leur fait une tribu. Comme ils savaient qu'on étaient lesbiennes, ils avaient intégré l'idée qu'on n'aurait pas d'enfants, donc l'arrivée de Raphaël et du nouveau bébé a été inespérée.
Et puis il y a la question de la visibilité : on a fait le choix d'être très visibles. Valérie et moi, on est homos, ce n'est pas le choix de Raphaël. Ce n'est pas à lui d'expliquer qu'il a deux mamans et pas de papa à tous les adultes de son entourage –la nounou, les instits à l'école plus tard. A la rentrée, il faut remplir la fiche où l'on demande la profession du père et de la mère. S'il barre «père» et met la profession de Valérie à la place –elle est DG d'une boite de sièges de voiture pour bébés et je suis informaticienne– l'enseignante peut le brusquer, simplement par ignorance. C'est arrivé à une petite fille de huit ans : une instit remplaçante, qui n'était pas au courant de sa situation familiale, a fait faire un arbre généalogique. Elle a mis deux mamans et barré le papa qu'elle ne connaît pas. Elle a eu une remarque assez violente de l'instit et quand elle est rentrée chez elle, elle n'était pas bien.
Ce choix de visibilité impose d'expliquer souvent notre famille. Mais c'est l'intérêt de notre enfant. Dans l'ensemble, les gens sont plutôt curieux et gentils. Un de nos voisins ne nous a pas dit bonjour pendant quelques temps mais c'est tout.
Sur le plan administratif, on s'est déclarées sur le même dossier pour la garde d'enfant et la Caisse d'allocations familiale. Valérie a coché la case «mère» et moi celle du «père» et Raphaël a eu un numéro. On voudrait le compléter pour le deuxième enfant. Sur le formulaire de déclaration de ma nouvelle grossesse, qu'on envoie après le troisième mois, j'ai mis Valérie en conjoint avec le numéro de la CAF. Mais le logiciel configuré pour un homme et une femme n'imagine pas que si l'une est la mère biologique du premier enfant, l'autre peut l'être aussi pour le second.
Le seul vrai souci c'est que je n'ai aucun droit vis-à-vis de Raphaël. Dans la vie de tous les jours, cela ne pose aucun problème : j'ai un papier de Valérie qui me donne le droit de décider d'une opération s'il lui arrive quelque chose et que je doive l'amener à l'hôpital en son absence.
Mais si on se séparait et si Valérie ne voulait plus que je le voie, mes liens avec Raphaël ne sont pas protégés. Idem pour ses grands-parents. Les recours sont très faibles. Et si Valérie décédait, je n'ai aucune garantie d'obtenir sa garde. Avec un juge homophobe, ce serait le drame. Voilà pourquoi on aimerait que la conjointe puisse adopter sans que la mère biologique perde ses droits parentaux, comme c'est déjà le cas en Norvège, aux Pays-Bas, en Allemagne et dans quelques Etats américains.»
«Quatre parents, cela génère moins de tensions»
Joël, 40 ans, cadre à Paris
«Avoir un enfant, on a imaginé ça très tôt avec Nathalie. Elle est lesbienne, moi homo. Je l'ai rencontrée au lycée en terminale, et on s'était dit qu'un jour on ferait un enfant tous les deux. Cela nous a pris vingt ans pour mener à bien ce projet. Le temps d'avoir chacun un partenaire stable avec le même désir. Nathalie est instit, sa compagne réalisatrice free lance. Je suis cadre et Gilles haut fonctionnaire. Et puis il y avait l'horloge biologique, Nathalie avait 38 ans. Comment on l'a fait ? On nous pose souvent cette question. C'est comme si on demandait à un couple dans quelle position ils ont fait leur gosse. On ne l'a pas conçu par insémination et donneur anonyme. C'est moi le père biologique, on l'a fait sexuellement à la maison. Comment ? C'est de l'ordre de l'intime. Il y a aussi les partenaires, on a tout fait avec eux. Louise est née il y a trois ans.
Au niveau des référents, Louise a un père et une mère. Sophie et Gilles sont aussi ses parents, elle les appelle par leur prénoms. Il y a un problème de reconnaissance pour eux. J'ai Louise les vendredi-samedi-dimanche et les vacances et c'est les filles qui gèrent la semaine, l'école, les soins. Et donc les problèmes administratifs. Aujourd'hui cela se passe bien, mais demain ? Il y a une fragilité au niveau du parent social. En cas de séparation, l'enfant peut se retrouver «coupé» de son autre parent.
Pour les familles recomposées, le terme de beau-père permet à l'enfant de se créer une histoire et de la raconter. Mais pour les parents homos, la négation de la société fait qu'il n'y a pas de statut ni de mot pour le désigner. On nous renvoie souvent l'absence de référent féminin ou masculin, alors que le référent qui manque le plus c'est celui de la reconnaissance de la société. Louise vient de faire sa première rentrée à l'école, on était tous les cinq. On a rencontré la maîtresse. Quatre parents, cela permet de générer moins de tensions, diluer le rapport névrotique à papa-maman. Il y a une espèce de fluidité. D'un autre côté, l'enfant est partagé entre deux domiciles, deux pères, deux mères : cela fait plus d'interlocuteurs, plus de monde à aimer, bref plus de relationnel à gérer. L'enfant peut aussi être épuisé par ça. Mais une problématique finalement assez proche de celle d'enfants de familles recomposées.»
«Il a été donneur et sera le parrain, mais il n'aura pas le rôle de père»
Carole, 32 ans, psychologue à Montpellier
«J'accouche en décembre d'un petit garçon. J'avais envie d'avoir un enfant. J'y réfléchis depuis trois ans. Finalement, je me suis décidée en mars. L'envie a été plus forte qu'autre chose. Avec Claire, on vit au même endroit depuis deux ans, elle voulait attendre un an de plus. Pour moi, c'était le moment. Je l'ai fait avec un ami à moi, il était d'accord pour faire cet enfant pour nous, et aurait pu changer d'avis. On a fait l'amour naturellement. Il a été donneur et sera le parrain. Mon fils saura que c'est son père biologique et il le verra deux trois fois par an. Mais il n'aura pas le rôle de père, il n'a pas envie de prendre cette responsabilité. Ce n'est pas la co-parentalité. La maman, ce sera moi. Et ma compagne sera sa deuxième maman. J'ai fait la déclaration de grossesse seule car pour l'heure, il n'y a pas de loi pour adopter, c'est cela la réalité.
Quand ma compagne ira le chercher à l'école, elle se présentera comme une amie. Ma famille et mes proches sont au courant, aux autres je n'irai pas dire : on est deux mamans, deux homos. Ça dramatise trop et cela en ferait quelque chose de bizarre. Si certaines personnes s'en rendent compte, tant mieux. Si d'autres ne peuvent pas ou ne veulent pas comprendre, cela ne sert à rien de forcer la chose. Il faut respecter le point de vue de chacun. Etre lesbienne a Montpellier ? Cela dépend sur qui on tombe, même si on dit que c'est la deuxième ville homosexuelle de France, et que Toulouse est très active aussi. Sur la question du référent masculin, il s'adaptera à la situation comme tous les enfants : il s'identifiera aux hommes autour de lui, il a un père biologique, un grand-père des amis. Il est sûr que je ne vais pas lui montrer comment faire pipi debout ou se raser. Mais tous les pères le font-ils ? Et s'il a des manques affectifs, il ira les combler et on l'aidera s'il en a besoin. Il faut expliquer les choses comme elles sont à l'enfant et ne rien lui cacher. De façon naturelle.»
Source : http://www.liberation.fr/page.php?Article=333464