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Cameroun : Les homosexuels sortent du maquis

Cameroun: Les homosexuels sortent du maquis

Le Messager (Douala)

15 Mai 2006
Publié sur le web le 12 Mai 2006

Les homosexuels sont déterminés à faire accepter leur orientation sexuelle dans une société camerounaise où l'homosexualité, condamnée par la loi, est rejetée par la majorité.

"Si j'apprends que mon enfant est devenu homosexuel, j'oublie que j'avais un jour accouché", affirme Patricia, trente-deux ans, mariée et mère de trois gosses. "Je suis homo et j'assume fièrement mon orientation sexuelle que rien ne peut plus me faire changer aujourd'hui", rétorque Mélanie, vingt-deux ans, étudiante et célibataire. Mis sur la place publique par la presse camerounaise en janvier 2006 après une homélie de l'archevêque de Yaoundé, le débat sur l'homosexualité fait l'effet d'une bombe. Mais face à une société qui voue aux gémonies certains de ses membres, la minorité homosexuelle sort du maquis et défend son "identité".

Dans un restaurant de Douala, la capitale économique, Mélanie a rendez-vous pour un déjeuner avec Elodie, sa partenaire. A quarante-deux ans, cette dernière est cadre d'assurance... Elle plonge la cuiller dans le plat de ndolè, la met délicatement dans la bouche de Mélanie et accompagne son souhait de "bon appétit" d'un doux sourire. Les deux "tourtereaux" se fichent du regard des autres. " Ce n'est plus le moment de se cacher. La publication du Top 50 des présumés homosexuels par le journal L'Anecdote n'est pas une mauvaise chose. Les gens condamnent sans se demander si être homosexuel au XXIe siècle est si inacceptable ", affirme Mélanie. Et, poursuit Elodie, " nous avons un grand rôle à jouer dans l'évolution des mentalités. "

Au quartier Bonamoussadi (Douala), Serge et Carlos, deux autres partenaires homosexuels, partagent la même conviction que Mélanie et Elodie. A 17h ce samedi après-midi, le calme habituel de leur modeste appartement est légèrement perturbé par des activités domestiques. Alors que Serge se bat à la cuisine, Carlos peine à tailler les feuilles d'hibiscus qui gagnent effrontément la véranda. " Le gens disent qu'ils combattent l'homosexualité au nom de l'éthique religieuse ou par respect pour une prétendue culture des peuples africains. Or la pratique est tolérée partout ", affirme Carlos qui s'étonne " du radicalisme des Camerounais ". Serge interrompt momentanément sa cuisine pour intervenir dans le débat. D'un ton moqueur, il décrie " le fanatisme aveuglant " de ses compatriotes avant de rappeler que certains grands hommes à l'instar de Socrate, Einstein, étaient homosexuels. " Nous devons nous battre pour faire respecter nos choix comme nous respectons ceux des autres ", concl ut-il.

Traqués par la société et la loi

Malgré la détermination de la "minorité homosexuelle", les personnes soupçonnées continuent d'être traquées. La loi pénale donne le pouvoir au procureur de la République d'ouvrir une information sur elles à tout moment. La justice est encouragée par la société camerounaise qu'Emmanuelle Pontié, journaliste, qualifie dans Afrique magazine n°247 d'avril 2006 "d'archi-conservatrice et foncièrement homophobe." Des exemples sans doute isolés lui donnent raison. " Si je trouve un homosexuel sur mon chemin, je vais le bastonner ", menace Joel qui habite Bafoussam, à plus de 200 km de Douala. Le procès de 11 jeunes gens détenus depuis septembre 2005 à la prison centrale de Yaoundé pour homosexualité présumée anime aujourd'hui les conversations. La justice a requis l'expertise d'un médecin pour examiner leur anus afin de déterminer s'ils subissaient des pénétrations ou non.

Quatre filles dont une footballeuse de l'équipe nationale et trois élèves du secondaire (parmi lesquelles une mineure de quinze ans) sont également détenues à la prison centrale de Douala pour le même motif. Certaines de ces pensionnaires font partie des 11 élèves exclues du collège Eyengue Nkongo à Douala le 13 mars 2006 pour "pratiques homosexuelles". Apparemment, la société camerounaise se montre à tel point opposée à l'homosexualité que des citoyens en sont arrivés à "applaudir" l'assassinat d'un élève (seize ans) de l'Ecole américaine de Yaoundé par son camarade de classe (dix-sept ans) qui accusait alors le défunt de lui avoir fait des avances sexuelles. Contactées pour assurer la défense de leurs droits, des associations de droits de l'homme ont affirmé que les pratiques homosexuelles étaient contre nature.

Mais les homosexuels ne reculent pas. Ce qu'ils qualifient eux-mêmes de "chasse à l'homme" semble plutôt les galvaniser dans leur combat. D'ailleurs, "tout se passe comme s'ils recrutaient de plus en plus de nouveaux partenaires", constate Blaise Talla, un habitant de Bafoussam. Et d'expliquer : "On attendait que le chef de l'Etat condamne énergiquement cette pratique lors de son discours à la jeunesse le 10 février 2006. Il a plutôt parlé du respect des libertés individuelles et chacun a compris que c'est autorisé. C'est pourquoi des jeunes s'y engagent, par snobisme ou alors pour bénéficier de certains privilèges..." Pour Guy Bertrand Tengpe, psychologue, en excluant les homosexuels des " réseaux sociaux ", il y a un risque "de les voir se constituer en groupe de pression" et de séduire de potentiels membres du club. Déjà, "un courant réclamant ce que certains appellent l'identité homosexuelle" se développe de plus en plus au Cameroun.



Les homosexuels soutenus

Dans la lutte pour la reconnaissance de leurs droits, les homosexuels ne sont pas seuls. Dans l'une de ses chroniques, Suzanne Kala Lobé, journaliste au quotidien La Nouvelle Expression, affirmait que le débat sur ce sujet était inutile. Lors d'une conférence à Yaoundé début février 2006, elle a indiqué que c'était une question de liberté. Quoique huée par l'assistance, elle a tenu bon. L'Association pour la défense des droits des homosexuels (Adefho) déclarée le 31 janvier 2003 a également saisi l'occasion de cette actualité pour organiser le 9 mai 2 dernier au Centre culturel Blaise Cendrars de Douala, une conférence sur le thème "L'homosexualité, perversion ou nature sexuelle : la répression est-elle la réponse ?" Selon Me Alice Nkom, avocate au barreau du Cameroun et président de l'Adefho, "l'homosexualité est une nature. Les personnes qui ont cette identité ne doivent pas être rejetées. Il s'agit du respect des droits de l'homme et surtout de la diversité humaine." C'est ce qui la motive, elle, à défendre la "minorité homosexuelle".

La tâche n'est pour autant pas facile. Ceux qui défendent les droits des homosexuels subissent une certaine pression. " Les personnalités de l'administration et du pouvoir ne m'ont pas encore interpellée. En revanche, je reçois de nombreux coups de fils, surtout des chrétiens, qui me disent que je commets un sacrilège en défendant les homosexuels. Ils me demandent de laisser tomber ", révèle Me Alice Nkom. Le moment est sans doute venu d'aller au-delà des positions du chef de l'Etat pour ouvrir un véritable débat national sur la question.

Source : http://fr.allafrica.com/stories/200605120839.html

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