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L’identité des hommes aux pratiques homosexuelles à Shanghai - 1

L’identité des hommes aux pratiques homosexuelles à Shanghai

Sun Zhongxin, James Farrer, Kyung-hee Choi

Perspectives chinoises n° 93, janvier - février 2006, page n°2

En Chine, les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH) sont de plus en plus avertis des discours sur l’homosexualité et ont créé de nombreux espaces publics où ils peuvent se rencontrer. En même temps, la population chinoise est désormais plus familière des identités « gay », homosexuelle ou « tongzhi », aujourd’hui largement tolérées et popularisées par les médias, et surtout l’Internet. Dans les grandes villes chinoises, à la différence du passé, les HSH ont à leur disposition plusieurs modèles possibles d’identification tandis qu’un climat de relative tolérance leur permet de dévoiler leur identité sexuelle dans divers contextes sociaux. A partir d’entretiens avec 30 hommes de Shanghai ayant eu des rapports sexuels avec d’autres hommes, cet article tente d’analyser comment ces individus construisent et analysent leur identité sociale en tant qu’HSH. Nous examinerons les termes qu’ils utilisent pour décrire leur orientation sexuelle, puis nous analyserons comment ils sont arrivés à s’identifier comme HSH, gay ou tongzhi et comment ils jugent leur orientation sexuelle. Finalement, nous verrons dans quels contextes ces hommes révèlent leur identité sexuelle à leur entourage, notamment en dehors du milieu gay. En particulier, nous discuterons de quelques facteurs sociologiques qui paraissent influencer la révélation de leur identité sexuelle en dehors des cercles gay. Plus généralement, nous analyserons les conséquences de cette révélation ou de la dissimulation sur leurs relations sociales.

 

Bien que largement tolérée dans la Chine classique, l’homosexualité est devenue un acte criminel avec l’avènement de la République populaire de Chine (RPC) en 1949. Pendant la Révolution culturelle, les homosexuels faisaient partie des « mauvais éléments », au même titre que les propriétaires terriens, les paysans riches, les contre-révolutionnaires et les « droitiers ». Dans les années 1980 et 1990, les homosexuels, sacrifiés sur l’autel des objectifs du gouvernement, étaient encore souvent réprimés par la police[1]. Mais à partir des années 1980, l’homosexualité est peu à peu devenue un sujet moins tabou, et quelques journalistes ont commencé à écrire des articles et des ouvrages sur ce thème. Toutefois, la majorité de ces textes privilégiaient une approche médicale ou psychiatrique et se concentraient sur la recherche d’un « traitement » ou d’une « prévention » de l’homosexualité[2]. L’augmentation du nombre d’écrits sur la question, ainsi que la plus grande attention accordée aux mouvements homosexuels en Asie et dans le monde par les médias chinois, ont contribué à une plus grande compréhension et à un meilleur traitement juridique de l’homosexualité dans les années 1990. En 1997, l’homosexualité est dépénalisée et la sodomie décriminalisée ; et en 2001, l’Association chinoise de psychiatrie raye l’homosexualité de la liste des maladies mentales. En 2003, la question de l’homosexualité entre dans les programmes universitaires chinois[3], une initiative qui reçoit un accueil favorable dans les médias populaires et la société en général. Toutefois, en dépit des changements d’ordre juridique et d’une ouverture toujours plus grande, les homosexuels chinois continuent de se sentir incompris et victimes de discrimination.

Les questions relatives aux formes de sexualité non conjugale ont commencé à devenir populaires dans la presse écrite et dans les programmes de radio et de télévision au cours des années 1990, ce qui a créé un environnement plus favorable aux comportements sexuels alternatifs en général[4]. Dans ce climat de plus en plus tolérant, un grand nombre d’hommes ont désormais, et pour la première fois depuis 1949, la possibilité de s’afficher comme homosexuels dans un cadre public et privé restreint. De plus en plus de jeunes peuvent aujourd’hui définir leurs désirs homosexuels en utilisant des discours empruntés à la sphère publique ou à des conversations privées dans la communauté homosexuelle. Dans ce contexte relativement récent, il convient de se demander comment les homosexuels chinois identifient ou définissent leur orientation sexuelle, quels processus les amènent à s’identifier comme homosexuels, et enfin dans quelle mesure ils révèlent cette identité dans leurs relations sociales quotidiennes.

Le lexique de l’identité homosexuelle

 

Les termes « homosexuel » et « gay » sont des mots occidentaux traduits en chinois. Selon Zhang Beichuan, le terme « homosexualité » a été traduit par tonglian’ai en 1920 puis par tongxinglian, et ce dernier terme est réapparu en Chine depuis 1981 dans certains ouvrages médicaux et autres textes traduits[5]. Il ajoute que « homosexuel masculin », « gay » et « homme gay » sont les termes modernes les plus couramment utilisés. En même temps, la sociologue Li Yinhe de l’Académie des sciences sociales de Chine a utilisé le terme tongxinglian plutôt que tongxing’ai dans certains de ses ouvrages[6]. Toutefois de nombreux auteurs ont préféré emprunter le terme tongzhi (camarade)[7]. Celui-ci est apparu entre autres dans les ouvrages du sociologue hongkongais Zhou Huashan[8]. D’après Zhou, les termes tongxing’ai et tongxinglian sont des étiquettes nées d’une perspective « hégémoniste hétérocentrique » qui ne peuvent que nuire aux communautés et au mouvement tongzhi[9]. Le terme tongzhi est également très populaire parmi les communautés chinoises d’outre-mer (y compris Hong Kong et Taiwan) et dans les mouvements de défense des homosexuels en Chine[10].

Comme en Occident, le Sida (Syndrome immunodéficitaire acquis) a été un facteur important dans le développement du mouvement tongzhi. Afin de mener à bien la prévention contre l’épidémie, les organisations gouvernementales et non gouvernementales ont commencé à s’intéresser aux « hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes ». L’acronyme anglais MSM (men who have sex with men ou HSH en français) est apparu en Occident au milieu des années 1990 et est aujourd’hui largement utilisé par ceux qui mènent des recherches sur le Sida, les maladies sexuellement transmissibles (MST) et les comportements à risque en Chine. Le concept de HSH est différent du terme « homosexuels » dans la mesure où il fait référence au comportement plutôt qu’à l’orientation sexuelle. Il regroupe à la fois les homosexuels et les hétérosexuels qui ont des rapports sexuels avec des hommes, même si la majorité des HSH restent considérés comme des homosexuels par l’opinion publique. Au cours des dernières années, les questions ayant trait aux homosexuels ou aux HSH ont obtenu une certaine reconnaissance sociale dans les médias. Mais le fait que les questions gay restent largement associées à la crise du Sida risque aussi de stigmatiser des communautés entières et d’accentuer la discrimination à leur égard.

Les processus d’identification des homosexuels en Chine

 

Bien que le nombre de publications sur l’homosexualité ne cesse d’augmenter, la plupart ne sont que des « histoires » accompagnées d’une certaine analyse. Les chercheurs en sont toujours à l’étape de la « recherche » d’homosexuels en Chine[11] . Destinant leurs écrits à un public hétérosexuel qui doute de l’existence même d’homosexuels en Chine, ces auteurs pionniers se concentrent sur la « découverte » et la « révélation » de l’existence d’homosexuels plutôt que sur les processus de découverte de soi et d’auto-révélation des homosexuels eux-mêmes, ce qui est compréhensible.

En Chine, la littérature ethnographique sur l’homosexualité la plus diffusée met l’accent sur la nature cachée ou interdite des relations homosexuelles et sur les pressions auxquelles sont soumis les homosexuels pour se conformer à une société patriarcale hétéronormative où le mariage va de soi. Comme l’écrit Li Yinhe, la principale différence entre les homosexuels occidentaux et chinois est la forte pression sociale qui existe en Chine en faveur du mariage[12]. Des recherches plus récentes se sont penchées sur les sous-cultures gay qui émergent en Chine et au sein desquelles l’auto-révélation est possible dans un cercle restreint[13]. Toutefois, notamment depuis l’avènement de l’Internet, les attitudes envers la sexualité changent rapidement. De nombreux articles sur l’homosexualité sont aujourd’hui disponibles en ligne, et beaucoup de Chinois hétérosexuels qui vivent dans les villes adoptent une attitude plus conciliante vis-à-vis de l’homosexualité. Bien que les hommes soient encore largement soumis aux pressions sociales identifiées par Li Yinhe, certains homosexuels vivant dans des grandes villes comme Shanghai peuvent désormais révéler leur homosexualité à certains amis, camarades de classe ou collègues hétérosexuels.

Des recherches menées aux Etats-Unis ont montré que les homosexuels qui s’abstiennent de révéler leur identité sexuelle à leur entourage le font généralement par peur de persécution, de discrimination ou de rejet. D’autres études montrent cependant que les hommes qui ont la possibilité de dévoiler certains aspects de leur identité sexuelle à un large éventail de personnes dans leur cercle de relations, ont une meilleure confiance en eux-mêmes et une identité sociale et personnelle plus cohérente[14]. En même temps, il faut se garder d’établir une dichotomie simpliste entre ceux qui ont accompli cette démarche et ceux qui continuer de cacher leur identité sexuelle. Comme le souligne Eve Kosovsky, même les personnes qui se présentent ouvertement comme homosexuelles sont confrontées toute leur vie à la révélation de leur sexualité dans leurs interactions sociales[15]. Dans le modèle classique de l’identification homosexuelle, Vivienne Cass décrit six étapes, la première étant « la confusion identitaire » et les dernières étant « la fierté identitaire » et la « synthèse identitaire »[16]. Bien que ce modèle soit clairement téléologique et fondé sur une définition occidentale de l’acceptation de soi et de l’engagement social, l’auto-révélation est lourde de conséquence pour tous les homosexuels, en Chine comme en Occident. Les hommes qui dissimulent leur identité sexuelle ressentent parfois une détresse affective que le coming out peut permettre de soulager[17]. L’importance de l’auto-révélation pour bâtir des liens sociaux est implicite dans toute discussion sur le coming out. La révélation d’informations intimes contribue à la construction de liens sociaux qui seraient difficiles à établir sans cela[18].

Une étude quantitative sur les expériences de coming out chez les homosexuels de Hong Kong a montré que ces derniers étaient plus susceptibles de révéler leur identité sexuelle à leurs amis gay plutôt qu’à leurs amis hétérosexuels, et à leurs amis hétérosexuels et à leurs frères et sœurs plutôt qu’à leurs parents. Les auteurs avancent qu’il est probablement difficile pour les hommes dans les sociétés chinoises de révéler leur identité homosexuelle à leurs parents en raison des normes familiales patriarcales issues du confucianisme. L’étude révélait que les hommes ayant accompli leur coming out et établi des liens avec la communauté gay manifestaient un degré inférieur de détresse psychologique[19]. L’étude était toutefois limitée aux hommes ayant déjà accompli leur coming out, c’est-à-dire un groupe probablement moins important dans des villes chinoises comme Shanghai. Par ailleurs, certains chercheurs occidentaux ont avancé que les notions occidentales de coming out et d’identité sexuelle ne sont pas applicables aux sociétés chinoises et qu’il est important de tenir compte des modes locaux d’auto-identification et des marqueurs locaux de distinction sexuelle et sociale[20].

Notre étude qualitative a pour objectif de décrire les différents modes d’auto-révélation sexuelle chez les HSH de Shanghai. Dans un premier temps, nous décrirons les termes utilisés par ces derniers pour définir une identité homosexuelle (same-sex identity). Cela nous conduira à nous demander s’il existe une conception unique de l’identité gay chez les HSH. Nous examinerons ensuite les récits au travers desquels les hommes définissent leur identité sexuelle. Nous nous demanderons à quel moment de leur vie, les hommes chinois se considèrent pour la première fois comme attirés sexuellement par d’autres hommes et quelles ressources ils utilisent pour parvenir à cette identification. Nous nous pencherons enfin sur les différentes façons dont les hommes adultes gèrent ces identités sexuelles dans différents contextes sociaux.

Suite au prochain article...

 

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