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Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.

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Les droits de l'homme en Arménie : Entretien avec Vahan Ishkhanian.

Entretien avec Vahan Ishkhanian. (1)
Publié le : 22-04-2006

par Denis Donikian


Nous donnons ici la première partie d’un entretien qui a eu lieu à la fin de l’année dernière..

Denis Donikian : Depuis quand travailles-tu à ArmeniaNow?


Vahan Ishkhanian : Depuis 2002.



Denis Donikian : ArmeniaNow a la réputation d’être un site critique, mais qui en douce défend les droits de l’homme.


Vahan Ishkhanian : J’ai beaucoup écrit sur la thématique des droits de l’homme. Même avant d’être engagé par ArmeniaNow. Auparavant, avec le surgissement de l’indépendance, nous étions nombreux à penser que cette indépendance devait avoir pour vocation de permettre aux gens plus de liberté, principalement en ce qui concerne la liberté de parole et celle de la conscience. Pour nous, il ne s’agissait pas seulement d’une indépendance extérieure mais aussi de libertés individuelles. Or, il est vite apparu que l’indépendance ne conduisait pas à ces libertés. Je m’en suis rendu compte pour la première fois en 1993. Il y avait alors des adeptes de Krishna en Arménie. Il faut savoir qu’à l’époque soviétique, ils étaient interdits, on les internait dans les hôpitaux psychiatriques en les soumettant à des conditions très cruelles. En 88, quand ils passaient dans les rues avec leur bruit de clochette et de tambour, on les prenait pour des gens bizarres. Je me rendais parfois dans leur temple car j’y trouvais une grande quiétude ; au sein d’une société relativement uniforme, ils constituaient un îlot d’originalité. En effet, chez nous, 96% des Arméniens seront apostoliques et faits selon le même moule. Quand les adeptes de Krishna distribuaient des livres, on les leur arrachait et les on les battait. Ils portaient plainte mais cela ne donnait aucun résultat. Des incidents de ce genre se multiplièrent au point que j’en suis venu à écrire un grand article sur ce sujet, dans le journal Lrakir, en août 1994. On m’a aussitôt accusé d’être un adepte de Krishna. Cela voulait dire qu’écrire sur les adeptes de Krishna impliquait obligatoirement que tu en faisais partie. À la suite de cet article, j’ai constamment écrit sur ce thème, surtout en 1995, quand je suis devenu le rédacteur en chef du journal Chrdjan. Durant les mois d’avril et mai de cette année, Vasken Sarkissian, alors ministre de la défense, avait donné l’ordre aux membres de son association, Yergrabah, de perquisitionner chez les représentants des huit associations religieuses. On les frappait et on pillait leurs biens. Les victimes avaient beau se plaindre, mais que ce soit la police ou les tribunaux, tous étaient à la solde de Sarkissian. Il faut savoir qu’on les frappait avec des barres de fer. L’un d’eux, Araïk, est venu à la rédaction en sang. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas l’aider, ni faire appel à la police, ni à des secours d’urgence. On était dans une situation d’impuissance totale quant aux secours à apporter. Je n’avais jamais vu ça. D’autres cas similaires se sont présentés par la suite. On écrivait chaque jour sur ces événements. Durant un meeting, les hommes de main de Vasken Sarkissian avaient décidé de mettre le feu à nos bureaux. De sorte que, étant averti, nous avons vidé les lieux durant une semaine. De fait, à cette époque, dans les années 94-95, on arrêtait les jeunes dans la rue et on les enrôlait comme soldats. Une voiture roulait au ralenti, les occupants se saisissaient du gars et l’emportaient. La famille n’était au courant de rien. Cela se passait aussi avec des autobus. Les jeunes avaient peur d’entrer dans le métro, dans les endroits fermés où ils étaient plus vulnérables. Je suis convaincu que ce fut là la cause principale de l’émigration à cette époque, outre les mauvaises conditions économiques, bien sûr. En effet, on jetait ces recrues malgré elles sur le front sans qu’elles aient été préparées au maniement des armes. On tirait sur ceux qui quittaient le front. Des histoires pareilles, pour dire vrai, ni la littérature, ni les journaux n’en faisaient mention. Nous appelions ça le sacrifice des jeunes, en publiant les photos des victimes. Vasken Sarkissian entrait dans des colères folles. Avec Goloss Armenia, nous étions les seuls journaux à écrire contre lui, tandis que les autres journaux avaient peur.

Denis Donikian : Même le journal Aravot ?


Vahan Ishkhanian : Aravot était un organe du pouvoir, celui de Vano Siradeghian. Je dois dire qu’un autre journal en avait parlé, Lrakir je crois, un journal plus ou moins libre, sur la situation militaire. Le journaliste avait été enlevé et sévèrement battu, histoire de lui signifier que désormais il devait arrêter de dire du mal de Vasken Sarkissian, pour le terroriser. C’est ce genre de situation que traversait alors l’Arménie. Tout cela pour dire que les droits de l’homme pour moi n’ont pas été affaire de vocation mais d’obligation, en raison des nécessités du moment.

Denis Donikian : Certes, mais tu avais cette sensibilité qui te permettait de voir des choses, de t’indigner, là où d’autres restaient aveugles.


Vahan Ishkhanian : Il faut dire qu’en ce qui concerne les enlèvements des jeunes gens dans les rues, cela avait révolté la population. Mais pour les adeptes de Krishna, personne ne levait le petit doigt pour les défendre. Le résultat a été que ces adeptes ont fui l’Arménie et qu’il n’y en a plus du tout. Quant aux autres associations religieuses, elles se sont adaptées, prétextant qu’elles étaient elles aussi d’obédience apostolique, craignant de subir le même sort. Les seuls qui continuent de marquer leur opposition au pouvoir, ce sont les Témoins de Jehovah. Pour quelle raison ? C’est qu’ils rejettent le service militaire. En 2004, on a mis en prison jusqu’à 150 membres des Témoins de Jehovah. J’ai écrit beaucoup d’articles sur ce sujet. Le Conseil de l’Europe a fait pression jusqu’à ce que l’Arménie adopte une solution alternative pour ce genre de situation, par exemple que le service civil soit sous la surveillance de la police. La loi n’est donc pas parfaite mais aujourd’hui le combat est mené pour que cette surveillance soit levée. Le problème est que beaucoup voudront profiter, sans pour autant être membres des Témoins de Jehovah, de cette amélioration de la loi obtenue grâce à ces gens qui ont lutté durant des années pour avoir le droit d'accomplir un service civil.

Denis Donikian : Quels sont les groupes qui seraient aujourd’hui encore victimes d’oppression en Arménie ? Les homosexuels ?


Vahan Ishkhanian : En Arménie, on ne trouvera pas d’homosexuel capable d’avouer qu’il est homosexuel. J’ai déjà écrit un article sur un homosexuel. Il avait été mis en prison comme on le faisait systématiquement. J’avais publié sa photo, et comme ses voisins avaient été au courant, tout le monde se méfiait de lui. Ce fut le seul et unique article que j’ai écrit sur un homosexuel. Aucun ne veut plus l’avouer publiquement qu’il l’est. Il faut dire que les homosexuels n’arrivent pas à se grouper en association. Beaucoup quittent l’Arménie pour la bonne raison qu’ils font l’objet d’un harcèlement permanent. Beaucoup d’autres ont été assassinés. Je ne pourrai pas donner un chiffre précis, mais il y a eu beaucoup de cas.

Denis Donikian : Ceux qui émigrent obtiennent d’ailleurs le statut de réfugié politique en France, c’est dire qu’ils sont considérés comme victimes d’une oppression.


Vahan Ishkhanian : Je crois effectivement que l’Europe se doit d’accorder le statut de réfugiés aux homosexuels qui font l’objet de mauvais traitements dans leur pays en raison de leur homosexualité. De toute manière, un jour ou l’autre, l’Arménie devra accepter la présence d’homosexuels.



Vahan Ishkhanian est coauteur avec Avédis Babadjanian d'un recueil d'articles relatifs aux droits de l'homme en Arménie : Règlement de compte : harcèlement et résistance (Erevan, Azad khotski guétrone, 2004).

Source : http://www.yevrobatsi.org/st/item.php?r=0&id=1468

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