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«Histoire croisée des luttes des femmes maghrébines pour les droits»
Un cycle de cinq conférences traitant de la problématique de la lutte des femmes des trois pays du Maghreb à l’initiative d’un groupe d’associations. Une démarche qui poursuit un double objectif : «faire croiser les expériences et évaluer l’impact sur les sociétés». Et d’autre part, interroger «la mémoire de l’histoire de la lutte des femmes maghrébines afin «de réfléchir le présent…, d’enrichir le débat et rendre visibles les luttes souvent méconnues et parfois dénigrées». La première conférence avait pour objectif de situer ces mouvements dans le contexte politique, social, économique et culturel dans lequel ils ont évolué dans le but «d’en recenser les expressions les plus significatives, les formes organisationnelles et les axes prioritaires».
Dans son intervention, F. Lalami a repéré trois grandes périodes du mouvement des femmes en Algérie.
1970-1991.
La détermination de codifier les relations hommes/femmes au sein de l’institution familiale sur des bases essentiellement inégalitaires remonte aux lendemains de l’indépendance.
En 1973, un groupe de femmes manifeste dans les rues d’Alger. Elles protestent contre le projet de loi relatif au statut du code du statut personnel. Action vaine puisqu’en 1984, l’assemblée nationale promulgue le Code de la famille, document social et juridique qui institutionnalise la domination masculine maintenant les femmes dans un statut de minorité opprimée.
En l’absence de liberté d’association et d’expression, des femmes s’opposant au code de la famille se structurent dans des collectifs qui oeuvrent dans la clandestinité. Elles dénonçent l’inégalite des rapports entre les sexes mettant ainsi en exergue la «violation» du principe d’égalité affirmée dans la Constitution algérienne. Octobre 1988 inaugure une ère d’ouverture démocratique puisque cette période se caractérise essentiellement par l’instauration du multipartisme et la liberté d’association. Les organisations clandestines se constituent en associations. Elles dénoncent le contenu du Code de la famille et revendiquent un statut plus équitable pour les femmes. Deux tendances émergent. D'une part, les partisanes de l’amendement du texte de loi, c’est-à-dire la suppression des articles jugés les plus discriminatoires (divorce unilatéral, polygamie, le logement en cas de divorce…). Et d'autre part, celles qui revendiquent l’abrogation du Code de la famille et la promulgation de lois civiles et égalitaires.
Au delà de ce clivage, ces associations partagent des revendications communes, en l'occurrence la dénonciation des violences faites aux femmes et la défense de la mixité en réaction à l’imposition de l’ordre moral par des partis politiques à prétention théocratique (FIS, HAMAS). Dans les années 1991, le mouvement des femmes s’affirme comme un interlocuteur et un acteur politique sur la scène publique .
1991-2000. Situation de crise politique
Le vent des revendications cesse de souffler sur le pays. La violence règne suprême. Menaces. Attentats. Assassinats. Les femmes n’y échappent pas. Elles sont prises pour cibles: menacées, utilisées comme «butin de geurre» et parfois même assassinées. C’est pendant cette période que des femmes migrent. En France, elles s’associent à des militantes françaises et créent des associations en guise de solidarité avec les femmes vivant en Algérie. Elles jouent le rôle de porte voix des luttes des femmes en Algérie et dénoncent les violences qui leur sont faites.
2000-2006.
Baisse de la violence. Augmentation du nombre d’associations qui se forment à partir des besoins socio-économiques des femmes s’investissant ainsi dans des problématiques sociales. Elles aident et soutiennent les femmes des classes populaires les plus défavorisées. Par ailleurs, la question des violences faites aux femmes et celle de la violence domestique est posée sur la scène publique. Dans la conjoncture actuelle, il semble difficile pour les femmes de constituer un mouvement et de l’affirmer comme acteur et interlocuteur politiques.
Dans son exposé sur le mouvement des femmes en Tunisie, L. Nejri identifie trois périodes.
1980-1983.
Durant cette période, un groupe d’enseignantes et d’étudiantes créent le Club Tahar Haddad. Cette initiative est critiquée par les partis politiques qui accusent ces femmes de vouloir dissoudre les familles et diviser la classe ouvrière sur des revendications sexistes. Ce groupe étend son action : création d’une commission femmes à l’Union générale des travailleurs tunisiens (l’UGTT), d’un espace femmes à l’université, dans les partis politiques, d’une rubrique «femmes» à l’hebdomadaire
Le Maghreb.
Le fonctionnement du club est collectif et auto-gestionnaire. En 1980, la journée internationale des femmes est célébrée pour la première fois en Tunisie. Les discours des militantes font apparaître une volonté de rupture avec le paternalisme bourguibien. Et d’autre part, avec le discours de la gauche qui préconise la libération des femmes comme conséquence de la libération sociale. Pour agir sur les mentalités, contribuer à la transformation des représentations sociales relatives au statut, rôle et place des femmes dans la société et proposer d’autres modèles plus valorisants, les membres du club prennent la parole en public. 1982, voit la création du groupe des femmes démocrates. En 1983, lors d’un colloque sur la sexualité et la contraception, les femmes posent de manière ouverte la problématique du corps comme lieu où s’exerçent l’oppresssion patriarcale.
1983-1985.
Les femmes affichent une volonté de structurer leur mouvement. Elles s‘impliquent davantage dans des actions et prennent position par rapport à des sujets d’ordre politique et autres : les émeutes du pain (1984), la peine de mort, la question des femmes et des pouvoirs, la montée de l’islamisme …Puis des divergences se font jour au point de précipiter le groupe dans une situation de crise. Pour un groupe de femmes, c’est le refus de débattre des questions de fond qui entrave la réflexion. Pour d’autres, l’engagement dans l’action est la condition sine qua non de la réussite de l’action des femmes. Ces divergences font néanmoins apparaître l’idée de la nécessité d’avoir un cadre organisationnel légal afin de définir des stratégies de lutte. L’émergence de l’islamisme et la remise en cause des acquis des femmes incitent ces dernières à s’unir pour lutter ensemble. En 1985, elles créent le journal Nissa.
Mais des conflits relatifs à la gestion du journal et aux sujets traités font surface.
1985-1987.
Les divergences s’accentuent. Des femmes créent l’association «des femmes démocrates».
Les faits les plus signifiants de ces divergences sont en l’occurrence, la nature du mode de gestion des conflits à l’intérieur du club, le refus de débattre de la question du féminisme, la tendance à vouloir contrôler et canaliser le débat et les divergences entre celles qui voulaient faire des compromis et s’intégrer à la société civile et celles qui affichaient la détermination d’assumer le décalage pour défendre leurs idées et des revendications. D’autre part, elles semblent être dues à la pesanteur sociale, historique, culturelle de la société tiunisienne fortement patriarcale où la religion, la gouvernance politique et les modes relationnels sont fortement hiérarchisés.
D’une manière générale, le club Tahar Haddad proposait un modèle de société qui mettait au centre la question des femmes et interrogeaient les rapports régissant les relations entre les sexes. Cette approche échappait au contrôle des hommes et remettait en cause leur pouvoir.
Dans son intervention sur le mouvement des femmes au Maroc, L. Hamili, distingue trois périodes.
La période du protectorat. Dans les représentations coloniales, les femmes sont un enjeu dynamisant car «la féminité est le véritable levier des dirigeants de la société musulmane». Pour les réformateurs et les instances royales, les femmes sont une forteresse symbolique et impénétrable. Afin d’institutionnaliser le féminisme, le roi Mohamed V confie à sa fille, Lala Aicha, la mission «d’endiguer dans une certaine mesure la question des femmes». En 1947, elle s’adresse aux femmes. Dans son discours, l’instruction est préconisée comme élément moteur de la renaissance et de la réforme. Ce discours est relayé par les sections féminines des partis politiques (PDI, El Istiqlal…). Ce dernier se positionne sur la lignée du réformisme musulman. Cependant, son discours s’adresse à la catégorie des femmes lettrées et aisées excluant de facto les paysannes analphabètes qui pourtant joueront un rôle important dans la lutte pour l’indépendance. En 1957, la Moudawana est promulguée. Elle s’inscrit dans la logique de la consécration de l’identité musulmane prônée par le mouvement réformateur. Ce code est un texte de conduite morale dont l'objectif est de préserver les acquis de la famille musulmane.
Les années 1960.
En 1962, la première organisation féminine est créée au sein de la section syndicale de l’Union nationale des forces populaires. Les revendications sont essentiellement politiques. En 1969, l’Union nationale des femmes marocaines présidée par la fille du roi, voit le jour. Son objectif est de faire entendre la voix des femmes et constituer un rempart face à l’occidentalisation des mœurs. En 1970, cette organisation est reconnue d’utilité publique instaurant ainsi un féminisme d’Etat. Dans les années 1980, les partis politiques créent des sections féminines qui mettent au centre de leur action la problématique du statut des femmes marocaines.
1990-2004.
L’Union de l’action féminine lance une pétition pour la réforme de la Moudawana. Un million de signatures sont obtenues. Cette initiative est condamnée par les courants islamistes qui traitent les femmes d’apostates et lançent à leur encontre une condamnation à mort. Le roi reçoit les femmes et annonce qu’une commission composée d’Ulémas proposera des amendements. En 1993, la Moudawana est réformée. Mais celle-ci est «jugée superficielle». En 1998, le gouvernement de l’altenance rend public un plan d’action pour l’intégration des femmes au développement. Les mesures préconisées sont d’ordre socio-économique. Quelques amendements de la Moudawana sont proposés. Les jugeant insuffisantes, les partisanes des amendements manifestent à Rabat en mars 2000. A Casablanca, ce sont les femmes islamistes qui organisent une contre-manifestation. En 2004, la Moudwana est réformée.
De Paris, Nadia Agsous
Source : http://www.lanouvellerepublique.com/actualite/lire.php?ida=43738&idc=13&refresh=1