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Quelque 2000 personnes, dont Bhoomika, 20 ans, ont défilé dans les rues de Bangalore, en Inde, le 31 mars dernier. Elles réclamaient la suppression de l'article 377 du Code pénal indien qui proscrit les relations sexuelles anales et orales, criminalisant ainsi les pratiques sexuelles des homosexuels, bisexuels et transexuels.
Photo AP
En Inde, être gai est un crime
Andrée-Marie Dussault
La Presse
Collaboration spéciale
L'Inde est en pleine explosion économique et sa capitale met de l'avant une image moderne de cité de «classe mondiale». Mais derrière toute cette ouverture vers la modernité, la plus grande démocratie du monde continue de criminaliser l'homosexualité. Une poignée de gais ont décidé de se rebeller.
«Soyez financièrement indépendants.» Voilà le conseil d'or dispensé tant par Maya que Rahul, une lesbienne et un gai, à tous les homosexuels qui, comme eux, souhaitent sortir du placard. Car rares et téméraires sont les ceux qui osent faire leur «coming-out» à Delhi. La capitale indienne a beau vouloir projeter une image de cité de classe mondiale au carrefour des idées nouvelles, lorsqu'il est question d'homosexualité, on est encore au XIXe siècle. Littéralement, puisque le Code pénal compte toujours une loi datant du Raj Britannique criminalisant l'amour homosexuel.
Et les mentalités ont peu d'avance sur la loi, si l'on se fie à un sondage mené en 2002, dans le cadre d'une foire fréquentée par les classes moyennes supérieures de Delhi. «Soixante-dix pour cent des interviewés ont répondu n'avoir rien contre les gens attirés par leur propre sexe», rapporte Maya Shanker, au look de garçonne, qui, avec sa copine, mène à bout de bras une association appelée Sangini, la seule à offrir un service d'aide téléphonique et de consultations aux lesbiennes de la mégapole de 15 millions d'habitants. «En revanche, lorsqu'ils étaient interrogés sur la réaction qu'ils auraient si leur soeur ou leur fils était gai, plus personne ne voulait discuter !»
Vivre son homosexualité au grand jour sous le ciel indien ne va pas de soi. Les histoires d'horreur abondent. À la tête de Milan l'équivalent de Sangini, pour les hommes Rahul Singh, la trentaine costaude et «piercée», sait quelque chose de la détresse de ces concitoyens. «Tous les mois, je reçois une vingtaine d'appels d'hommes prêts à décrocher la lune pour devenir " normaux ", affirme-t-il, et qui faute de solutions, souvent, envisagent le suicide», raconte celui qui a aussi été initiateur d'une pétition contre la loi homophobe présentement examinée par la Cour suprême.
Rahul nous confie l'histoire de Sanjay, un scénario classique, assure-t-il : à 20 ans, le jeune homme quitte son village pour venir à Delhi. Officiellement, c'est pour travailler. Officieusement, c'est pour respirer plus librement. Prenant son courage à deux mains, il écrit à sa famille la vérité sur son orientation sexuelle. Illico, son père s'amène dans la capitale pour faire entendre raison à son fils. Il lui sert les arguments habituels : «ce n'est qu'une phase», «c'est l'influence de la grande ville.» Il essaie de le convaincre sous menace de le déshériter de revenir à la maison, où un mariage arrangé l'attend. Contre vents et marées, Sanjay résiste. Aujourd'hui, il peut se considérer orphelin.
Tout pour un mariage
Le sacro-saint mariage, avec tout le chantage émotionnel qui peut l'accompagner, constitue la pierre angulaire des pressions exercées par la famille sur ceux qui ne sont pas hétérosexuels. Surtout sur les femmes gaies. «Jusqu'à 23 ans, vous pouvez dire que vous étudiez, nous explique Maya. Ensuite, vous pouvez toujours entamer une maîtrise, puis un doctorat. Enfin, vous pouvez prétexter le début d'une carrière, mais à 30 ans, ça devient extrêmement difficile d'y échapper.» Et si vous êtes d'un milieu rural conservateur, peu éduqué, peu argenté : bonne chance ! Cela dit, la presse indienne rapportait il y a quelques mois la sortie de placard de deux amantes de l'Inde profonde, avec la bénédiction de tout le village.
Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Les détracteurs de «ce mal venant de l'Ouest» sont nombreux. Parmi eux, on compte bien sûr les puissants partis hindous nationalistes. Mais la gauche est loin d'être d'un grand secours à l'électorat rose. L'argument d'usage consistant à dire qu'avec son cortège de problèmes, le pays a d'autres chats à fouetter que la protection des droits individuels d'une minorité. Quant aux féministes, elles sont toujours au stade où elles craignent d'inclure les revendications lesbiennes à leur plateforme, de peur que cela «nuise à la cause»: «Venez à nos manifs, mais laissez vos banderoles à la maison» ont-elles concédé à Sangini.
Le mariage gai et le partenariat enregistré version indienne ne sont donc pas à l'ordre du jour des prochaines semaines du gouvernement...
Mais la situation évolue quand même. En 2003 et 2004, Calcutta a vu défiler dans ses rues une Gay Pride, même si la parade n'avait rien à voir avec les méga-événements que connaissent désormais les capitales occidentales : une modeste cinquantaine de personnes s'est pointée lors de la première manifestation, tandis que quelques centaines étaient présentes pour la seconde, certains ayant fait le déplacement depuis le Népal et le Bangladesh. Seront-ils à Montréal pour les Outgames ?
Source : http://www.cyberpresse.ca/article/20060704/CPACTUEL/607040593/1015/CPACTUEL