Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.
Amours new-yorkaises
LE MONDE DES LIVRES | 14.07.05 | 18h05 • Mis à jour le 14.07.05 | 18h05
C'était une belle femme brune, au corps androgyne et aux yeux si noirs que la pupille semblait avoir disparu. On était en 1959, elle avait 38 ans. En ce temps-là, - à New York comme ailleurs -, on ne parlait pas des "gays". Ils n'étaient pas "sortis du placard", ne se promenaient pas main dans la main, mais se retrouvaient volontiers dans certains bars. Ainsi, le L., dans une petite rue de Greenwich Village.
Un soir d'avril, une jeune romancière, Marijane Meaker, décide d'aller y boire un verre. Elle y fait une étrange rencontre : "Accoudée au bar, une belle femme brune en trench-coat boit un gin sec en fumant des Gauloises. Autour d'elle, la rumeur vole de lèvres en lèvres : 'C'est Claire Morgan !' Si la majorité du public connaît la romancière sous son vrai nom de Patricia Highsmith, l'auteur de L'Inconnu du Nord-Express qu'Alfred Hitchcock a porté à l'écran en 1951, on la vénère au L. pour le roman Carol - Les Eaux dérobées, qu'elle a publié sous le pseudonyme de Claire Morgan chez Coward McCann en 1952. Toute lesbienne qui se respecte possède ce roman dans sa bibliothèque, près des classiques tels que Le Puits de solitude, We Too Are Drifting, Diana et Olivia."
Marijane est subjuguée, ce qui ne déplaît pas à celle qu'on appelle "Pat". Elles vont vivre deux années d'amours tumultueuses et ne se reverront que trente ans plus tard. Marijane Meaker, auteur de plus de quarante livres - et de romans pour la jeunesse sous le nom de M. E. Kerr -, a voulu revivre cette histoire inoubliable et retrouver l'Amérique de sa jeunesse, les nuits de New York, en racontant HIGHSMITH, un amour des années cinquante (1).
Tous les amoureux de l'étrange Mrs Highsmith, tous ceux qui savent qu'elle est un excellent écrivain - "un des plus grands écrivains modernes", selon Gore Vidal, pourtant avare de compliments - peuvent se précipiter sur ces souvenirs. On y croise beaucoup d'artistes, on y retrouve l'étonnante Janet Flanner - célèbre pour ses "Lettres de Paris" signées "Genêt", dans le New Yorker. Surtout, on partage ses journées avec "Pat". Une femme lumineuse et mystérieuse, séductrice et tourmentée. Inquiète et inquiétante. Elle aime ce New York secret et cette Marijane qui l'adore, mais elle se sent nomade. Elle n'aime pas beaucoup l'Amérique et elle rêve d'Europe. Elle affirme n'écrire bien qu'en Europe - où elle s'installera définitivement dans les années 1960, d'abord en Angleterre, puis en France, enfin en Suisse, où elle mourra en 1995.
Elle boit beaucoup, souvent avec joie. Mais quand elle boit trop, elle devient sombre, se ferme. On pressent la solitaire qu'elle va devenir. Déjà, elle aime les chats, mais elle n'est pas encore cette misanthrope absolue qui préférait les escargots aux humains, qui avait gardé de son Sud natal un solide racisme, auquel s'ajoutait un antisémitisme à peine maquillé en soutien radical à la cause palestinienne. Toutes choses détestables.
Et pourtant, comme Marijane Meaker, on reste fasciné par ce personnage paradoxal. A peine délaisse-t-on une Highsmith méchante, coléreuse, qu'on rejoint une Pat attentionnée, généreuse. On vient de quitter une romancière amère de se voir refuser un manuscrit et on découvre une épistolière énergique, terminant ainsi sa lettre à la femme qu'elle aime : "Beaucoup d'amour et tous mes vœux pour un état d'esprit positif - l'arme la plus efficace de l'écrivain."
--------------------------------------------------------------------------------
(1) HIGHSMITH, A Romance of the 1950s, paru aux Etats-Unis en 2003 et ce printemps en France (traduit par Alexis Vincent, Editions de Fallois, 250 p., 18 €).
Josyane Savigneau
Source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-672340,0.html
Pour commander ce livre, cliquez ici.