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Drôles de grand-mères
Quand on a 86 ans, une oeuvre de plus de quarante livres, qu'on est nobélisable depuis des années et régulièrement coiffée sur le poteau par des femmes plus politiquement correctes (Nadine Gordimer, Toni Morrison) ou plus ouvertement provocatrices (Elfriede Jelinek), on n'a plus rien à attendre de la société et plus rien à lui prouver. En un mot, quand on est Doris Lessing et qu'on peut rouvrir à n'importe quelle page le magnifique Carnet d'or, L'Echo lointain de l'orage, La Cité promise et tous les autres pour se rappeler qu'on a bien écrit de la littérature, on n'a plus rien à se prouver.
Ainsi Doris Lessing, qui a largement l'âge de pratiquer l'art d'être grand-mère, s'est-elle amusée, dans un bref roman très bien écrit, poétique et désinvolte, à croquer le portrait de deux sulfureuses mamies, ou plutôt de deux parfaites grand-mères qui ont été des mères aux moeurs scandaleuses - chacune ayant eu une histoire d'amour avec le fils de l'autre.
C'est pourtant sur une paisible scène familiale, au bord de la mer, que s'ouvre le récit. Avec deux hommes séduisants "que seules de mauvaises langues pouvaient dire d'âge mûr", deux dames d'une soixantaine d'années "assez belles pour que personne n'eût songé à les juger vieilles", deux petites filles. Bref, "des êtres soignés et resplendissants, comme tous ceux qui savent profiter du soleil".
TABLEAU DE GENRE
Une femme, Mary, vient perturber ce joli tableau de genre. Elle est la mère d'une des petites filles et l'épouse d'un des hommes. Elle tient en main un paquet de lettres, tremble de fureur et part avec les enfants en disant aux grand-mères qu'elles ne les reverront plus jamais. Ce petit épisode de vaudeville suscite l'hilarité immédiate de sa belle-mère, "un rire dur, forcé, amer, en cascade", puis "des éclats de rire durs, triomphants".
Evidemment, elles n'ont pas toujours été des ancêtres, ces deux belles femmes, Roz - Roseanne - et Lil - Liliane. Elles ont été deux petites filles intrépides qui se sont connues à l'école et sont devenues amies pour la vie. Elles se sont mariées, mais ont habité "deux maisons qui se faisaient face dans une rue qui dévalait vers la mer, non loin de la pointe de terre qui abritait Baxter's (où se passe la première scène du roman), un coin populaire mais bohème".
La même année, Liliane et Theo ont eu un fils, Ian, tout comme Roseanne et Harold avec Thomas (Tom), "deux petits garçons blonds, adorables, on disait qu'ils auraient pu être frères". Dans ces deux familles devenues selon Roz "une seule grande famille unie", les maris comprennent assez vite qu'ils sont superflus. Harold, ayant le sens de sa survie, s'en va enseigner dans une université lointaine. Theo meurt dans un accident de la route, laissant à sa veuve une fortune et un enfant difficile, Ian.
Comment fonctionne, et peut-être déraille, ce drôle de couple de femmes, Roz et Lil, pas lesbiennes mais liées d'une manière plus étrange ? C'est tout l'art de Doris Lessing, dans ce très peu conforme Les Grand-Mères, de le suggérer. Sans commenter, sans juger. Pourquoi chacune d'elles consent-elle à l'amour que lui porte le fils de l'autre ? Inconscience ? Perversité ? Sentiment que ce n'est qu'un jeu d'adolescent qui, la maturité venue, ne sera plus que le souvenir d'une singulière initiation à l'amour et à la vie ? Evidemment, Ian et Tom, les garçons inséparables, développent jalousie et rivalité. Jusqu'au désir de meurtre. Harold, le père de Tom, décide de l'"arracher des griffes de ces femmes fatales" (en français dans le texte anglais de Doris Lessing). "C'est un peu tard", dit Roz à son fils en riant. Il aurait dû prêter plus d'attention qu'il ne l'a fait à ce propos.
En effet, Tom et Ian se marient et ont à leur tour des enfants deux filles... Et Roz et Lil deviennent d'indispensables grand-mères. Mais c'est tout ce qui se passe dans l'envers du décor - conduisant à l'explosion de fureur de Mary, la femme de Tom - qui intéresse Doris Lessing et fait de ce roman une fable très troublante.
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LES GRAND-MÈRES (The Grandmothers) de Doris Lessing. Traduit de l'anglais par Isabelle D. Philippe, Flammarion, 128 p., 14 €.
Josyane Savigneau
Article paru dans l'édition du 16.09.05
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La tyrannie des esprits
Doris Lessing, dans le numéro de la revue L'Infini qui sort dans quelques jours, publie "Censures", un texte où elle s'attaque à "la plus puissante tyrannie des esprits dans ce que nous appelons le monde libre", "le politiquement correct".
"En vérité, nous ne supportons pas d'être libres, écrit-elle notamment. L'homme - l'humanité - aime ses chaînes et, si les anciennes tombent, elle se hâte d'en forger de nouvelles. Le problème, c'est que ceux qui ont besoin de rigidité, de dogmes, d'idéologies, sont toujours les plus stupides, aussi le "politiquement correct" est-il une machine qui s'auto-reproduit pour éradiquer l'intelligence et la créativité.
(...) Avec ce schéma si fermement enraciné dans nos esprits, il ne nous reste plus qu'à nous demander tristement : quand nous réussirons à rejeter cette épouvantable nouvelle tyrannie - si nous y réussissons jamais -, qu'est-ce qui la remplacera ?"
Dans la même livraison, Jeanette Winterson, sous le titre "La sémiotique du sexe", dénonce les mêmes dérives, explique son refus d'entrer dans la case "écrivaine lesbienne" et conclut ainsi : "Que cherchons-nous donc à dauber et à décourager ? C'est l'esprit libre."
L'Infini, n° 92, automne 2005, Gallimard, 128 p., 14,50 €. (Les deux textes sont traduits de l'anglais par Isabelle D. Philippe.)
Source : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-689194@51-627810,0.html
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