Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.
Marie-Victoire Louis
« Prostituées et hétaïres »
Pour une analyse critique du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir
17 octobre 2005.
Ce texte consacré à la critique du chapitre du Deuxième sexe intitulé : « Prostituées et Hétaïres » - comme celui de Marie-Jo Bonnet consacré à la critique du chapitre intitulé : « La lesbienne » - a été écrit pour être publié dans le livre coordonné par Ingrid Galster intitulé : Simone de Beauvoir : Le Deuxième sexe. Le livre fondateur du féminisme moderne en situation, paru en 2005 aux Editions Honoré Champion.
Ces deux textes ont été censurés.
L’histoire et le dossier de cette censure est lisible sur le site de Marie-Victoire Louis (Textes récents). [1]
Ce texte est celui, légèrement remanié, [écrit sans contraintes, trois années après sa première rédaction ] qui aurait dû être publié. [2]
***
**
*
I. Le contexte historique ; les sources
a) Le contexte historique
Simone de Beauvoir publie ce chapitre quatre ans après l’intervention du 13 décembre 1945 de Marthe Richard au Conseil municipal de Paris [3], où celle-ci demandait la suppression des « maisons de tolérance, ainsi que la police des mœurs » et trois ans après la décision par le gouvernement français, le 13 avril 1946, de fermer les bordels. Elle publie aussi ce chapitre la même année que l’approbation par l’ONU, le 2 décembre 1949, de la Convention des Nations Unies « pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui ». Son préambule, souvent, à juste titre, cité, considérait que « la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine et mettent en danger le bien-être de l’individu, de la famille et de la communauté ». Après plusieurs siècles d’enfermement des femmes dans des lieux clos où elles étaient maintenues captives pour le bon plaisir des hommes, après plus d’un demi-siècle de critiques du système réglementariste - appelé « système français » - le principe de la condamnation éthique de la prostitution, ainsi que celui de la répression pénale de certaines formes de proxénétisme (articles 1, 2, 3, 4) étaient, pour la première fois, inscrits dans un texte de droit international.
La manière dont Simone de Beauvoir rend compte de ces deux événements majeurs nous donne un premier aperçu de son analyse.
* Simone de Beauvoir n’évoque jamais la convention abolitionniste de 1949, elle-même étant l’aboutissement de dizaines d’années de luttes féministes et/ou abolitionnistes. Certes, celle-ci été approuvée par l’ONU deux mois après la publication du Deuxième Sexe [4], mais elle était discutée depuis 1937 et s’inscrivait à la suite de trois conventions internationales consacrées à la traite des femmes et des enfants, tandis que de nombreuses rencontres internationales au cours du siècle avaient donné lieu à la publication de plusieurs rapports internationaux, souvent de qualité. Or, Simone de Beauvoir était au courant des activités de l’ONU qu’elle évoque à deux reprises dans son livre. On peut lire : « […] dans les dernières discussions sur le statut de la femme, l’ONU n’a cessé de réclamer impérieusement que l’égalité des sexes achève de se réaliser […] » (D.S, I, p.29)[5], tandis que, plus loin, elle écrit : « Dans la session qu’elle vient de tenir à l’ONU, la commission de la condition de la femme a réclamé que l’égalité des droits entre les deux sexes soit reconnue à travers (sic) toutes les nations et a approuvé plusieurs motions tendant à faire de ce statut légal une réalité concrète ». (D.S, I. p.216)
* Quant à la loi française de 1946, appelée « Marthe Richard », celle-ci n’est pas évoquée dans ce chapitre. Cependant, ailleurs, à deux reprises, Simone de Beauvoir la critique de manière lapidaire. Dans la deuxième partie du premier tome, intitulé Histoire, dans une note, elle la juge ainsi[6] : après avoir constaté qu’après la décision de cette fermeture - soit 4 ans après le vote de la loi - « la prostitution n’en continue pas moins à s’exercer », elle conclue, sans autre transition : « [….] Ce n’est évidemment pas par des mesures négatives et hypocrites qu’on peut modifier la situation ». (D.S, I, p.226, 227. note 3) Pourquoi le vote d’une telle loi devrait-elle être considérée comme « négative et hypocrite » n’est ni explicité, ni expliqué.
Plus loin, au terme d’une analyse d’une charge grossière à l’encontre des [« moms », assimilées et/ou pas différenciées des féministes] américaines, [7]elle affirme sans en donner les raisons que la loi « qu’a fait voter Marthe Richard ...est un échec » (D.S, II., 420).
Il faut ici noter qu’elle ne procède à aucune analyse du système juridique et politique du système prostitutionnel, et, plus globalement, que la question du droit lui est assez étrangère.
b) Les sources.
L’analyse des sources qu’elle utilise est partielle et partiale ; elle est par ailleurs signifiante de sa faible connaissance historique du sujet traité : à l’exception d’une allusion dans une note du tome I (D.S, I. p.227) à « la longue campagne abolitionniste » menée en France, aucune référence, dans ce chapitre, n’est faite aux combats abolitionnistes et féministes. Le nom de Joséphine Butler n’est pas cité, pas plus que n’est citée la Fédération Abolitionniste Internationale (F.A.I) qui fut à l’origine des textes internationaux sur la prostitution du XXe siècle ou, pour la France, celui de l’Union Temporaire contre la prostitution réglementée et la traite des femmes (UTCTEH) - branche française de la F.A.I - (1926) et de sa présidente, féministe, Marcelle Legrand-Falco.
Quant aux seules référence à l’histoire incluses dans le premier tome, les voici : à la fin du XIX e siècle, « au contraire [des socialistes], les bourgeoises réclament des droits nouveaux au sein de la société telle qu’elle est et elles se défendent d’être des révolutionnaires ; elles veulent introduire dans les mœurs des réformes vertueuses : suppression de l’alcoolisme, de la littérature pornographique, de la prostitution ». (D.S, I. p.205) Pour Simone de Beauvoir donc, la suppression – et non pas « l’abolition de la réglementation » - de la prostitution qui était la revendication des abolitionnistes - est assimilée celle de l’alcoolisme et de la littérature pornographique est une revendication de bourgeoises réformistes, non révolutionnaires revendiquant des droits fondés sur la défense de la « vertu » des femmes.
Quant on connaît la richesse des analyses féministes et abolitionnistes de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème siècle – publiées notamment dans La Fronde, les textes d’Andrée Téry, Daniel Lesueur, Marguerite Durand, Avril de Sainte Croix , Marcelle Legrand-Falco, Madeleine Pelletier, etc……. [8]- son analyse - si tant est que ce terme puisse être employé - est inacceptable.
On ne trouve non plus chez elle de référence aux très nombreuses dénonciations des abus de la ‘police des mœurs’ et aux campagnes lancées contre cette institution qui faisait peser une menace sur toutes les femmes, [9] pas plus qu’a la revendication, si fréquente dans les Congrès féministes depuis des dizaines d’années, demandant « une seule morale pour les deux sexes ».
Aucune référence non plus enfin n’est faite aux réformateurs sociaux, ni même aux auteurs marxistes.
Quant au concept d’exploitation, il est intéressant de noter qu’elle l’emploie dans ce chapitre dans quatre acceptions différentes. Elle parle de « femmes qui exploitent à l’extrême leur féminité », (p. 392) et d’ « épouses et d’hétaïres qui […] réussissent à exploiter l’homme […] , (p.377), des prostituées qui sont « exploitées par le souteneur, la taulière » (p.389)et enfin du « du corps, de la personne même des hétaïres comme un capital à exploiter ».(p.391)
En revanche, elle cite, sans les situer dans leur courant de pensée, ni les critiquer, les médecins « hygiénistes », notamment le docteur Brizard, médecin chef du dispensaire de la salubrité de la Préfecture de police [10] et Parent-Duchatelet[11], qui fut le principal théoricien du régime réglementariste ; ses sources en la matière sont donc partiales.
Sur le plan de la psychanalyse, elle se réfère à Anna Rueling, Hélène Deutsch et Steckel.
Ses autres sources littéraires émanent d’auteurs peu connus, à l’exception de Zola pour Nana. Là encore, d’autres sources d’auteurs critiques du système prostitutionnel et de la traite des femmes, connus, Albert Londres, notamment[12] ne sont pas évoqués.
Quant à ses références à la parole même des prostituées, à l’exception du récit de Marie-Thérèse, partiellement publié dans les Temps modernes[13], elles sont pauvres et de seconde main. Elle évoque à cet égard, l’« une de [ses] amies [qui] a longuement causé à l’hôpital Beaujon avec une jeune prostituée, très intelligente », ainsi qu’« une autre de [ses] amies, en 1943, à Fresnes, [qui] était devenue intime avec une prostituée ». (p. 387)
Enfin, il n’est pas impossible que certains de ses proches lui ont parlé de leurs expériences de ‘clients’ des prostituées, tandis que Nelson Algren lui a sans doute fait part de sa connaissance du « milieu » de la prostitution.
[1] « Dossier concernant la censure dans le livre : Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe. Le livre fondateur du féminisme moderne ». Ouvrage dirigé par Ingrid Galster. Honoré Champion. 2004. 519 p.
[2] Je tiens aussi à dire que beaucoup d’autres choses pourraient être écrites sur ce sujet, ici, simplement défriché.
[3] Marthe Richard y affirmait notamment : « Aujourd’hui, nous les femmes, nous votons. Nous sommes des citoyennes, libérées de toute tutelle ; nous avons notre mot à dire, les temps ont changé... Il est de notre devoir et de notre souci de défendre nos semblables. L’opinion publique s’émeut. Sa voix s’élève de divers côtés pour réclamer la fin d’une institution qui déshonore notre pays. Il est temps, il est grand temps, de suivre le monde entier sur la voie des grandes réalisations, et d’effacer définitivement de la France cette tare sociale, la maison de tolérance’ . Dans Marthe Richard, Mon destin de femme. Paris, France Loisirs. 1974, p. 333 à 339.
[4] Le dépôt légal du Deuxième sexe est : Troisième trimestre 1949. Le livre sort en novembre.
[5] Les citations de ce texte proviennent de l’édition Gallimard. 1955. D.S.I se réfère au premier tome : Les faits et les mythes ; DS. II au second : l’expérience vécue. Lorsque seule la page est citée, il s’agit du chapitre analysé : « Prostituées et Hétaïres ».
[6] Simone de Beauvoir confond dans cette note la loi française du 13 avril 1946 et le préambule de la convention abolitionniste onusienne de 1949. En outre, elle affirme rapidement que « dans les pays anglo-saxons, la prostitution n’a jamais été réglementée ». Ce qui pose problème, puis qu’elle ne définit pas ce qu’elle entend par ce terme, que les bordels existaient dans les pays anglo-saxons comme en France, et que le mouvement abolitionniste anglais, sous l’impulsion de Joséphine Butler, a été lancé, en 1866, pour s’opposer à la réglementation de la prostitution.
[7] […] elles n’ont sur la société aucune prise concrète ; elles ignorent les problèmes que posent l’action ; elles sont incapables d’élaborer aucun programme constructif. Leur morale est abstraite et formelle comme les impératifs de Kant ; elles prononcent des interdits au lieu de découvrir les chemins du progrès ; elles n’essaient pas de créer positivement des situations neuves ; elles s’attaquent à ce qui est déjà afin d’en éliminer le mal : c’est ce qui explique que toujours elles soient contre quelque chose : l’alcool, la prostitution, la pornographie ; elles ne comprennent pas qu’un effort purement négatif est voué à l’insuccès ; comme l’a prouvé en Amérique l’échec de la prohibition, comme celui de la loi qu’a fait voter Marthe Richard. Tant que la femme demeure un parasite, elle ne peut pas efficacement participer à l’élaboration d’un monde meilleur ».
[8] Textes à paraître.
[9] Cf. Joséphine Butler rencontre le Préfet de police. 1974. Dans « Cette violence dont nous ne voulons plus ». N° spécial « Prostitution ». Mars 1991.
[10] Or, le docteur Brizard « déclarait avec fierté, comme une chose dont on a tout lieu de se vanter, qu’un établissement parisien, ouvert par les soins de l’Administration pour les travailleurs Nord-africains, accueillait le samedi et le dimanche environ mille hommes, mille hommes que se distribuaient les pensionnaires, au nombre de 60 à 80 hommes par femme dans la journée ». Cité dans Maxence Van der Meersch, Femmes à l’encan. Paris. Albin Michel. 1945. p. 20.
[11] A. Parent-Duchatelet. 1836. De la prostitution dans la ville de Paris. 2 vol. Paris.
[12] Cf. A.Londres, Le Chemin de Buenos-Aires. La traite des blanches. 1927: « Le milieu est une société d’hommes qui exploitent la femme, comme d’autres exploitent des forêts, des brevets, des mines ou des sources d’eau minérale. C’est une corporation. Que dis-je , c’est un Etat ! […] Ces hommes nouveaux ont renversé nos mœurs, nos coutumes, nos lois et se sont érigé en principauté indépendante : la principauté des affranchis. […] Ils ont fondé, eu aussi, une ligue des Droits de l’homme, mais sur la femme. Ils n’ont pas seulement fait revivre la bigamie, ils l’ont passablement améliorée.[…]. Les citoyens de la principauté des Affranchis ont modernisé le Coran. Eux proclament :Tu n’auras pour femmes que celles qui sont capables de te faire vivre’. Tous les métiers, sauf un leur sont interdits. Leur religion les range parmi les péchés mortels. Sauf un : la mise en valeur de la femme en jachère ». Réédité : UGE-10.18. 1984. p.96, 97.
[13] Vie d’une prostituée. Les Temps modernes. Décembre 1947 et janvier 1948.