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Le dimanche 12 mars 2006
Installée à Paris depuis décembre 2003, la comédienne Marie-Josée Croze y est aussi à l'aise qu'un poisson dans l'eau. |
NATHALIE PETROWSKI RENCONTRE
Marie-Josée Croze : un esprit libre à Paris
La Presse
Paris
Trois ans après avoir quitté le Québec en claquant la porte, Marie-Josée Croze is alive and living in Paris. L'année dernière, elle a enchaîné quatre films et une pièce de théâtre avant de se faire imposer un repos forcé par le médecin. Ces jours-ci, elle revient lentement à la vie en savourant chaque minute de sa liberté. Portrait d'une Parisienne libre et d'une actrice sans accent québécois.
Toute menue, le teint pâle et un brin anémique, en jeans et t-shirt, Marie-Josée Croze m'attend tapie dans un coin du bar du chic hôtel Lutetia, où les chambres se détaillent jusqu'à 630 euros la nuit, pétales de roses et champagne compris.
J'ai traversé Paris pour venir à sa rencontre et la course, remplie de bouchons, et d'embûches, a ravivé une vieille question: comment peut-on vivre à Paris sans devenir complètement cinglé?
Fini l'ego
Autre changement chez une actrice qui, en l'espace d'une décennie, est passée de Chambres en ville au Prix d'interprétation féminine à Cannes pour Les Invasions barbares, son ego a disparu. C'est, en tout cas, ce qu'elle m'annonce, mais sans fierté ni vantardise, comme s'il s'agissait d'un truc aussi anodin qu'un changement de couleur de cheveux.
" C'est vrai, je n'ai plus d'ego, du moins pas dans le travail. Quand j'embarque dans un projet, j'embarque à fond avec un esprit de trouper. Et ça me fait le plus grand bien. Parce que l'ego, à la base, c'est se préoccuper de ce que les autres pensent de nous. C'est le pire ennemi des acteurs. Dès que tu te laisses corrompre par ça, t'es foutu. "
Marie-Josée Croze a si peu d'ego que chaque fois qu'elle reçoit un scénario, elle se fait un devoir de le lire aussitôt. Dès qu'elle tarde un peu, elle se traite de tous les noms y compris de merde, dit-elle. Habituellement, au bout d'une semaine, la lecture est terminée et le cinéaste, rappelé.
L'ennui, c'est qu'à Paris, les actrices de son statut (très enviable) prennent en général une éternité avant de répondre, histoire de signaler à leur interlocuteur qu'elles ont d'autres chats à fouetter, même si, en réalité, elles n'ont pas travaillé depuis des mois.
" Résultat, dit-elle avec son sens inné de l'autodérision, c'est qu'en lisant plus vite que tout le monde, je passe souvent pour une nulle. Dans l'esprit de certains cinéastes, si je réponds aussi vite, c'est que je suis désespérée. Une fois, j'ai même perdu un rôle à cause de ça. Au lendemain d'une rencontre, quand j'ai appris que la cinéaste venait de proposer le rôle que j'avais pourtant accepté à ma copine Julie Depardieu, je l'ai appelée pour lui dire qu'elle était gonflée, même si j'étais contente pour elle. Depuis, j'essaie de faire traîner les choses. C'est difficile à cause de mon tempérament nord-américain, mais bon, je n'en fais pas une maladie. "
En fait, ce n'est pas tout à fait juste, puisque à force de travailler comme une forcenée, d'enfiler film après film, et, parfois même, d'interpréter trois rôles différents dans une même semaine, le surmenage a eu raison de sa résistance physique. Elle mentionne la chose brièvement et sans grand détail, regrettant presque de l'avoir même évoquée.
La nudité
C'est que Marie-Josée Croze est énormément sollicitée par le cinéma français. Et bien qu'elle choisisse ses projets avec soin et refuse plus de rôles qu'elle n'en accepte, les propositions n'en finissent pas de s'accumuler. " Des fois, dit-elle, il y a des trucs qui ne se refusent pas. " Ce fut le cas pour le petit rôle de tueuse à gages dans Munich, de Steven Spielberg, ou encore pour celui de Tango, une fille libre et lesbienne qui préfère la compagnie des Blacks des banlieues à celle de sa famille de " bourges ", dans Les Oiseaux du ciel, d'Éliane Latour.
Même s'il n'y a aucun lien entre les deux films, sinon que Munich est aussi réussi que Les Oiseaux du ciel est raté, un détail les unit: la nudité.
Dans Munich, Marie-Josée Croze n'a pas hésité à apparaître complètement nue à la caméra. Et dans Les Oiseaux du ciel, elle a accepté de tourner une scène d'amour assez explicite avec sa partenaire féminine sans que cela ne lui pose le moindre problème.
" Dans les deux cas, raconte-t-elle, j'aurais pu garder mon slip ou alors me négocier un cachet supplémentaire pour chaque bout de peau dénudée. Je sais que des chartes de tarifs existent selon ce que tu montres, mais c'est ridicule. Je ne me vends pas en pièces détachées. Et puis, j'ai décidé de faire ce métier et de m'exposer, alors j'assume. Faut dire que j'ai tellement dessiné de modèles nus aux beaux-arts que la nudité, je m'en fous, pour autant qu'elle ait un sens. Ce qui compte pour moi, c'est que la scène soit belle et bien filmée. Pendant le tournage d'Ordo par exemple, j'avais pris du poids. Il y avait une scène où j'étais nue sous un manteau devant une petite lampe allumée. J'ai montré mes bourrelets au réalisateur en lui disant que l'effet serait plus joli si la petite lampe était fermée. Il était tout à fait d'accord. Dans la vie, si tu commences à faire une fixation sur ton corps, ça devient un gros problème. Moi, je n'ai pas envie que ça le devienne. "
Allégée de son ego, affranchie de ses complexes et libre de toute hypothèque, Marie-Josée Croze se sent légère et joyeuse quand elle se promène dans Paris. Cela ne l'empêche pas de rêver la nuit à Montréal et de se réveiller avec le sentiment bizarre de son déracinement. Mais quand l'étrangeté s'estompe, tout ce qui lui reste est un lourd ressentiment à l'égard de la société québécoise.
" Je suis peut-être partie en 2003, mais en réalité, j'avais quitté le Québec dans ma tête depuis longtemps. Parce que je suis quelqu'un d'original et de singulier, et qu'au Québec, il n'y a pas de place pour la singularité. Ici, ce n'est pas nécessairement plus ouvert. Il y a des acteurs que je trouve parfaitement lamentables, mais au moins, chacun peut avoir sa niche. Au Québec, je n'ai jamais eu le sentiment d'être estimée par le milieu. Quand j'ai fait La Florida par exemple, les gens ont cru que j'étais dans la vie comme dans le film et qu'on m'avait ramassée dans la rue et plaquée devant la caméra. Mais la vérité, c'est que j'ai passé l'audition avec 300 autres filles et c'est moi qui ai décroché le rôle. Alors, je n'ai peut-être pas fait le putain de Conservatoire et je ne faisais pas partie de la gang de théâtreux, mais j'ai travaillé aussi fort que les autres et mes rôles, je ne les ais jamais volés à personne ", dit-elle en montant le ton, des éclairs de feu dans le regard.
L'instant suivant pourtant, elle concède qu'elle n'a pas vraiment changé, qu'elle porte les mêmes vêtements et endosse les mêmes valeurs qu'elle avait au Québec. " Sauf qu'ici, je passe pour une Américaine ou du moins, une actrice avec un jeu américain, mais qui a su s'adapter à la musicalité de la langue. Et grâce à cet accent, je ne suis pas condamnée aux rôles d'étrangères comme Monica Bellucci par exemple. Je peux très bien avoir comme père André Dussollier sans que cela sonne faux. "
La seule chose que Marie-Josée Croze ne peut pas, et surtout, ne veut pas faire, c'est parader dans les soirées mondaines en Gucci et Prada comme une starlette ou alors se précipiter au Festival de Cannes où, depuis son prix, elle est invitée chaque année en première classe.
" Ça serait la chose la plus facile à faire et mon agent en serait ravi, mais c'est un piège, parce qu'à la longue, tu finis par écoeurer le monde. Moi, je préfère me garder une petite gêne et rester un esprit indépendant qui n'appartient à aucun pays, aucune famille et qui trace sa ligne. "
En sera-t-il ainsi dans quelques années quand un succès foudroyant lui tombera peut-être dessus et placardera son affiche dans tout Paris? Marie-Josée Croze n'y pense même pas. De toutes façons, elle a des choses plus urgentes à régler, la première étant d'installer un jeu d'étagères dans son appartement comme elle se promet de le faire depuis trois ans.
Je la quitte devant le métro Sèvres-Babylone en la regardant faire son chemin à travers le tohu-bohu de la circulation parisienne. Personne ne se retourne sur son passage et peut-être que je me trompe, mais j'ai la nette impression que ça lui donne des ailes.
Nathalie.petrowski@lapresse.ca
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Source : http://www.cyberpresse.ca/article/20060312/CPARTS/603120621/1017/CPARTS