Les clichés tombent chez les apprentis policiers HOMOPHOBIE . Première en France, l’association gay et lesbienne Ex-aequo a été autorisée à intervenir à l’école nationale de police de Reims pour une sensibilisation sur la question.
Reims (Marne), envoyé spécial. La 208e promotion de l’École nationale de police de Reims aura connu un moment historique, jeudi 16 février. Quatre-vingt-dix élèves gardiens de la paix et trente cadets de la République (candidats au concours recrutés dans les quartiers sensibles), dont un quart de jeunes filles, ont assisté à la première intervention, en France et dans ce type d’établissement, d’une association de défense des droits des homosexuels. Le but de cette opération : sensibiliser les futurs professionnels de la sécurité publique à l’accueil et l’orientation des victimes d’actes à caractèrehomophobe. Principalement dans le cadre d’une déposition de plainte, et faire aussi en sorte qu’il y ait « moins de blagues douteuses qui circulent dans les vestiaires ». Dix ans après la création de l’association Ex-aequo, la boucle est en quelque sorte bouclée. Car c’est en réaction à l’accueil exécrable d’un policier au commissariat, alors qu’il venait demander des explications suite à un refus d’enregistrer la plainte d’un homosexuel agressé qu’un certain Anthony, alors salarié chez AIDES, a fondé Ex-aequo en 1996. Mais Olivier Nostry, actuel président de l’association rémoise, n’est pas là pour bousculer les apprentis policiers. « Je ne me voyais pas arriver et les traiter de cons », dira-t-il après son intervention. Au pire, l’intervenant se permettra d’évoquer « l’image pas très bonne de la police » parmi les homosexuels, mais c’est une « question générationnelle ». Heureusement, les choses ont évolué : aujourd’hui, l’heure est même à la collaboration entre le milieu associatif gay et la police. Il faut dire que l’assassinat odieux de François Chenu, en 2002, a marqué les esprits. « François s’est fait tabasser à mort par des skinheads qui, n’ayant pas trouvé d’Arabe seul ce soir-là, ont décidé de casser du pédé. Cela montre la misère intellectuelle des individus qui gravitent au- tour de l’extrême droite », lâche Olivier. Cet infirmier de vingt-huit ans veut faire tomber les préjugés. De la police sur les homosexuels comme des homosexuels sur la police. « Il n’y a pas que des coiffeurs folles ou des camionneuses », plaisante Olivier. Et d’évoquer, brut de décoffrage, « les contrôles abusifs et musclés, parfois avec insultes, dans les lieux de drague extérieurs. Même si, ne nous voilons pas la face, il y a de la consommation sexuelle sur place ». Et de rappeler, non sans humour, que l’on doit la Gay Pride aux violences policières aux États- Unis, suite aux émeutes de Stonewall, en 1969. Sans être tendue, latmo- sphère nest pas des plus dé- contractée. Au fond de la salle, les formateurs, les gradés scrutent la moindre réaction de leurs protégés. On apprendra plus tard que les élèves ont été longuement briefés pour cette rencontre inhabituelle. Leurs questions relues, voire recadrées. Un représentant de la direction nationale de la formation des policiers est présent dans la salle. « Ce n’est pas parce que vous allez prendre la parole que vos collègues vont penser que vous êtes gays ou lesbiennes », tente de rassurer Olivier. Mais l’auditoire restera beaucoup plus attentif que participatif. Première question soumise aux bleus : « Qu’est-ce que l’homophobie ? » « La peur ou le rejet de l’homosexuel », ose un cadet de la République. « C’est en partie ça. C’est la discrimination à l’égard des gays et des lesbiennes, mais aussi des personnes supposées l’être. Et cette précision est très importante, car, la plupart du temps, les gens insultés ne sont pas concernés. Mais il peut y avoir une personne homosexuelle dans l’entourage, qui ne le dit pas mais qui va se sentir insultée », complète Olivier. Des situations qui peuvent arriver entre collègues de commissariat. « 7 % des appels sur la ligne d’écoute de SOS Homophobie concernent des policiers », souligne Olivier Nostry. Au final, « l’homophobie n’est pas une lubie utilisée par les associations pour parler mariage et adoption », précise-t-il. La question du mariage des personnes de même sexe viendra, d’ailleurs, sur le tapis. « Vous êtes pour ou contre ? » interroge un élève. « L’association est pour le mariage civil, car nous sommes pour l’égalité des droits. Nous demandons la même chose que tout le monde. Surtout pas plus, mais pas moins non plus. Et puis, j’ai aussi envie de pouvoir dire : non, je ne veux pas me marier », argumente le militant associatif. Autre mise au point : « On ne choisit pas l’homosexualité, on ne peut choisir que la façon de la vivre. » Aussi, « on n’avoue pas son orientation sexuelle, parce que ce n’est pas une infraction ». « Il y a eu quelques mots crus. Certains viennent de leur campagne et n’ont jamais vu d’homos », estime une jeune recrue. « Je suis policier depuis trois ans et gay. Je l’ai toujours dit à mes collègues et ça n’a jamais causé de soucis », confie un agent. « Il y avait quelques homosexuels dans la salle. Ils ne l’assument pas tous, mais certains commencent à en parler », révèle Sébastien Picardeau, élève gardien de la paix. « Les jeunes sont beaucoup plus tolérants. C’est dû au brassage social, religieux », justifie le commandant Dondeyne. L’existence, depuis quatre ans, d’une association de gays et lesbiennes au sein de la police, FLAG (www.flagasso. com), illustre un début de changement des mentalités dans les métiers de l’uniforme. Prochaine étape pour Ex-aequo : obtenir la même autorisation de la part du rectorat. Car, jusqu’à présent, l’éducation nationale a toujours fermé ses portes à l’association. « Sauf les établissements privés catholiques ! » s’étonne Olivier Nostry. Les clichés ont décidément la peau dure.
Ludovic Tomas
Mis en ligne le 07/03/06