Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.
Clotilde Monteiro Depuis 1989, le féminisme se divise sur la question du foulard. L’exclusion de certaines femmes du débat au prétexte qu’elles étaient voilées a engendré une rupture au sein du mouvement. La manifestation du 8 mars sera l’occasion pour toutes de vérifier qu’un front unitaire est encore possible. Si lutter contre la domination masculine est l’essence même du féminisme, la diversité des choix stratégiques pour faire bouger les conduites en la matière a toujours caractérisé le mouvement. Tout comme ses adversaires ont de tout temps vu dans les divers antagonismes en son sein un signe de délitement. « On dit des hommes politiques qu’ils ont des divergences, mais des féministes qu’elles se crêpent le chignon », comme le remarque Maya Surduts, du Collectif national du droit des femmes (le CNDF regroupe depuis 1995 environ 150 associations, syndicats, partis et organisations politiques, il est devenu un groupe moteur pour les mobilisations et le lancement de campagnes au niveau national). « À toutes les époques, la société patriarcale a tenté de ringardiser les féministes pour disqualifier leurs actions », ajoute-t-elle. Il n’en demeure pas moins que la question du voile les a profondément divisées depuis 1989. Mais peut-on parler de scission historique, voire d’implosion, du mouvement féministe, depuis le vote, le 15 mars 2004, de cette loi ? La lutte féministe, destinée au mieux-être de toutes les femmes, s’en ressent-elle ? L’unité passée du féminisme est tout aussi légendaire qu’inexacte. Dès les années 1970, le MLF est constitué de nombreuses tendances qui s’opposent et se font concurrence. Notamment entre matérialistes et essentialistes. Le débat sur la parité dans les années 1990 a été une autre occasion de divisions pour le mouvement. Tout comme celui sur la prostitution pour lequel continuent de s’affronter abolitionnistes, réglementaristes et légalistes. Sans jamais avoir été univoque, le féminisme a, malgré tout, réussi à imprimer des changements de société radicaux au fil du temps. Suzie Rojtman (CNDF) remarque que « les divergences ne nous ont pas empêchées de faire des alliances pour lutter pour l’avortement, la contraception et contre les violences faites aux femmes ». Christine Delphy, féministe de la première heure, qui fut l’une des huit militantes qui déposèrent, en août 1970, une gerbe sous l’Arc de Triomphe en l’honneur de la femme du soldat inconnu (acte fondateur du MLF), observe que « les moments où les divisions ont été le moins marquées, notamment dans les années 1980, ont au contraire coïncidé avec des périodes de baisse de vitalité du féminisme ». De même, Mimouna Hadjam (association Africa 93) (1) ne voit pas pourquoi « le féminisme, qui fait partie de la société, n’en serait pas le reflet ». Preuve de la vitalité du mouvement, s’il en était besoin, la loi contre le voile continue d’opposer les féministes, comme une blessure qui ne cicatrise pas. Pour Christine Delphy, depuis l’adoption de la loi, l’enjeu pour le mouvement est désormais d’afficher clairement son antiracisme afin de ne pas être récupéré par la partie adverse. Dans son article Antisexisme ou antiracisme ? (2), elle rappelle que les arguments des féministes pro-loi avaient été formulés dès 1989, notamment par Élisabeth Badinter, Régis Debray et Alain Finkielkraut : « La liberté d’expression religieuse garantie par la loi était un laxisme inadmissible. » Or, pour Christine Delphy, un mouvement contre l’oppression ne peut explicitement ou implicitement opprimer d’autres groupes. Elle reprend ainsi l’argument de Saïd Bouamama (Indigènes de la République) selon lequel « la loi contre le voile [...] a eu pour but (non avoué) d’ethniciser les problèmes sociaux créés par la discrimination, et à cette fin de rendre le racisme "respectable" ». Notant l’absence de féministes et de filles voilées au sein de la commission Stasi, Christine Delphy rappelle que cette loi n’a pas été à l’initiative du mouvement féministe. Mais bien d’un milieu politique pourtant « habituellement sourd aux revendications concernant l’égalité des sexes ». Elle rejette ainsi l’argument du « voile comme symbole d’oppression » avancé par certaines féministes (pro-loi ou ni loi ni voile), car il est devenu dans le débat « le seul signe d’oppression des femmes », et elle s’étonne qu’aucun parallèle n’ait été fait avec les marqueurs spécifiques (comme la nudité) de la société occidentale. Les féministes les avaient pourtant dénoncés dès les années 1970, dans les mêmes termes que le foulard aujourd’hui, en parlant d’aliénations imposées. Christine Delphy rejoint ici la sociologue Nacira Guénif-Souilamas (3), en exhortant à un féminisme universel qui prenne en compte toutes les femmes, toutes leurs situations et toutes leurs révoltes. Cette dernière observe que, si le voile a dérangé si profondément une partie des féministes, c’est parce qu’il est « une manifestation absolue de l’altérité en France ». En ne se conformant pas à l’attitude attendue, « ces adolescentes ont invalidé le garde-fou de l’universalisme abstrait (l’archétype républicain) au nom duquel le voile devait être interdit ». Selon Nacira Guénif-Souilamas, avoir laissé passer la loi est une forme de défaite. Son acceptation donne à penser que toutes les adolescentes qui portent le voile sont aliénées. « Si la réalité prouve que la plupart d’entre elles ne le sont pas, il est irrecevable de référer l’aliénation à une seule sorte d’expérience sociale. Pour cette sociologue, des femmes aliénées peuvent ne pas porter le voile et être blanches, elles ne sont pas pour autant stigmatisées par une loi. » Mimounan Hadjam a pris position pour la loi, malgré des débats houleux au sein du CNDF, où elle admet ne pas avoir fait l’unanimité. Même si celle-ci reconnaît que l’adoption de la loi n’a pas changé sa vie, elle affirme se sentir « sécurisée » dans son quotidien à La Courneuve. Pour elle, la laïcité est un outil au service du féminisme, et elle considère que « cette loi a exclu cent ou deux cents filles, alors qu’il y a deux mille élèves, en Seine-Saint-Denis, exclus chaque année de l’école via les conseils de discipline ». Lire la suite et l’ensemble de notre dossier dans Politis n° 891 (1) Africa 93 est une association fondée en 1987 (à la suite de trois crimes racistes et sécuritaires) par des femmes, à la cité des 4 000 à La Courneuve. (2) À paraître mi-mars, dans le nouveau numéro de la revue Nouvelles questions féministes (NQF). 3) Auteur de la République mise à nu par son immigration, La Fabrique, à paraître le 15 mars, et de les Féministes et le garçon arabe avec Éric Macé, réédition en poche essai, édition de l’Aube, 110 p., 7 euros.