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Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.

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Simone de Beauvoir - Un témoignage d'Anne Zélenski

 


La force des femmes



Castor, for ever...

Un témoignage



par Anne Zélensky *

Simone de Beauvoir a été philosophe, femme de lettres, féministe. Rebelle aux conformismes, elle a inventé sa vie. Elle incarne pour moi l’expression la plus aboutie, à son époque, de l’être femme et rappelle que le féminisme est aussi une philosophie et un art de vivre.

Avant de la rencontrer, je l’ai admirée plus pour ce qu’elle était, pour sa vie justement, que pour ses écrits. Pour mes 25 ans, un ami cher m’a offert Le Deuxième Sexe et m’a dit : « Ce livre est fait pour toi. ». Paradoxalement, je n’avais pas jusqu’alors éprouvé le besoin de le lire, comme si je savais déjà ce qu’il y avait dedans. Comme tant de femmes dans le monde, j’étais absorbée par la même tâche que Simone, explorer, en mettant mes pas dans les siens, les chemins d’une liberté nouvelle pour nous. Aventure passionnante, s’il en fut.

C’est ce goût de l’aventure qui nous a réunies, elle et les jeunes femmes qui allaient, dans les années 1970, se retrouver dans le Mouvement des femmes. Partir à la (re)conquête de soi, clamer joyeusement sa révolte à la barbe du vieux monde, avoir le sentiment qu’on pouvait faire vaciller ses fondations vermoulues, c’était ça le Mouvement et ça valait bien la conquête de l’espace.

Dès notre première rencontre avec Simone, dans un café de Montparnasse, en automne 1970, j’ai été frappée par sa modestie. Oui, cette mythique personne à turban se tenait sagement sur sa chaise, nous observait de ses beaux yeux bleus étirés et nous écoutait. Elle n’a pas cessé depuis d’être à l’écoute et de se mettre au service de celles qui traduisaient en actes les idées qu’elle avait, quelques décennies avant, exprimé en mots historiques. Elle n’était pas de celles qui s’accrochent à un lopin de reconnaissance et de savoir, mais de celles qui passent le flambeau.

Elle, la théoricienne, pour qui le féminisme avait été jusqu’alors une conviction raisonnable, s’est laissée prendre à notre passion. Elle l’a partagée et accompagnée. D’ordinaire, les théoriciens ne descendent pas dans la rue, en vertu de la séparation des genres si chère aux us patriarcaux. Cette admiration que nous lui vouions, elle nous l’a renvoyée. Dans la préface à Histoires du MLF, elle reconnaît : « Pour mobiliser la masse des femmes, il fallait un épuisant effort d’imagination, d’invention. ». Elle comprend plus que toute autre l’intention de notre livre : « Il vous jette au cœur des problèmes que posent la naissance et le développement d’un mouvement révolutionnaire car pour moi, il est hors de doute que la décolonisation de la femme implique un radical bouleversement de la société. » 1

Elle a donc été là, dès les premiers signes de renaissance du féminisme. Là, pour prendre en charge avec nous l’organisation du Manifeste des 343 en 1971. C’est elle qui s’occupait de collecter les signatures de femmes célèbres. Là, pour contribuer à monter les fameuses « Journées de dénonciation des crimes contre les femmes » à la Mutualité. Là, pour y assister du début jusqu’à la fin, dans la salle et sur la tribune pour témoigner avec les autres femmes.

Là, enfin, pour lancer l’idée d’une Ligue des femmes, comparable à celle des Droits de l’homme, très indifférente à l’égard de la question des femmes. Nous avons fondé en 1974 la Ligue du Droit des Femmes : elle en était la présidente, pour la première fois elle acceptait de présider une association. J’y reviendrai.

Il y avait entre elle et certaines d’entre nous, une coïncidence rare. Elle a choisi clairement son camp, dès le début et ne l’a plus lâché avec cette constance qui la caractérisait. Ce camp, c’était celui des « Féministes révolutionnaires », terme désignant alors une tendance radicale du Mouvement qui s’opposait au groupe «Psychanalyse et politique».Une même conception du féminisme nous réunissait, alliant radicalisme et réalisme. Nous nous situions dans une continuité historique, celle des féministes qui, tout au long des XIXe et XXe siècles, avaient bataillé pour arracher des droits d’égalité : droit à l’éducation, au travail, droit de vote.

Or cette égalité demeurait un principe. Nous faisions l’expérience, nous les jeunes femmes des années 60/70, qu’elle n’était pas applicable. Le droit ne suffit pas à corriger l’inégalité. Elle continue à opérer par en dessous, tant que les dominé-e-s n’accèdent pas aux mêmes chances de mettre en œuvre le droit. L’obstacle majeur pour nous, résidait dans les interdits sur le corps. A quelle liberté peut prétendre un être qui ne décide pas de ses maternités ?

Cette déception engendrée par les leurres de « l’égalité », a profondément infléchi le cours du féminisme des années 70. Nous n’avons plus revendiqué l’égalité, mais dénoncé les discriminations auxquelles donnait lieu notre différence, cette fameuse différence, source de tous nos maux et que jusqu’alors nos consœurs avaient tue, pour mieux arracher des lambeaux d’égalité. Nous sommes allées droit au but : tant que nous ne serions pas libres d’avoir les enfants, les amant-e-s, le plaisir dont nous déciderions, tant que nous serions la proie éventuelle des violences publiques ou privées, tant qu’on représenterait de façon indigne et ridicule sur les murs et les pages, nous serions toujours des femmes esclaves.

Et puis ce que nous voulions, ce n’était pas nous aligner sur ce triste modèle masculin, devenir les égales des ces soldats de plomb, mais inventer une autre manière d’être. Le souffle vivifiant de l’utopie faisait alors voler nos jupes et nos espoirs. Elle enlaçait la réalité et l’entraînait dans une longue valse gaie. Nous avions la chance de vivre une de ces époques, rares dans l’Histoire, où le fossé se réduit entre les principes, plaisir et réalité se touchent.

Et pourtant, les gens sérieux, ont beaucoup parlé alors de divergences entre égalitaristes et différentialistes et ont classé Beauvoir parmi les premières. Aucune d’entre nous ne s’est jamais reconnue dans ces labels simplistes.
Il est vrai que le féminisme a toujours eu à gérer un paradoxe : comment concilier égalité et différence ? Il a fallu longtemps gommer la différence, source de discrimination, pour prétendre à l’égalité. Aujourd’hui, le chemin parcouru permet, avec la demande de parité, d’affirmer l’évidence de l’existence de deux sexes, et donc une différence, pour réclamer une égalité de représentation dans le champ politique.

La Ligue du Droit des Femmes s’était déjà créée, en 1974, dans un même esprit. Elle se distinguait du reste du Mouvement des femmes par une démarche originale qui alliait radicalisme de l’objectif - subvertir le système patriarcal dans ses fondements même basés sur la domination - et le réalisme de la stratégie. Simone de Beauvoir et quelques unes d’entre nous fondent cette association 1901 (acte déjà considéré comme salement « réformiste ») pour continuer la réflexion et l’action féministe à un moment où, après de grands succès, le Mouvement des femmes connaît un essoufflement dû, en partie, à sa volonté de marginalisation. La majorité des féministes, issue du gauchisme, se veut antilégaliste, sous prétexte que la loi est faite par des hommes, de surcroît des « bourgeois », et sert leurs intérêts de sexe et de classe. La LDF affirme d’emblée son intention d’inscrire la donnée femme dans le champ de la loi. La loi peut être un outil de libération : elle donne en effet une reconnaissance au fait de discrimination, qu’occulte la coutume - c’est la coutume qui fait qu’une femme porte le nom de son mari, pas la loi. Elle offre aux dominées les moyens de se défendre. Ainsi, les lois votées dans la foulée des revendications du Mouvement des femmes - loi légalisant l’avortement, loi définissant le viol, plus tard loi sur le harcèlement sexuel, puis l’inceste - prennent en compte pour la première fois, la situation spécifique des femmes, victimes d’un certain type de violence, symptôme de leur domination. Ces lois spécifiques permettent en même temps de questionner le principe d’universalité, qui masque l’inégalité de statut des deux sexes.

Simone est restée présidente de la LDF jusqu’à sa disparition, comme elle a accepté d’être présidente de « SOS Femme Alternative », qui a ouvert le premier refuge pour femmes battues. Elle nous a donc accompagnées comme aucune autre personnalité, mettant au service de nos actions, sa notoriété. Avec cette honnêteté qui me la rendait si chère, elle reconnaissait qu’elle avait été elle aussi, en son temps, une femme alibi. « ... Il m’a longtemps semblé que certains inconvénients inhérents à la condition féminine devaient être simplement négligés ou surmontés, qu’il n’y avait pas besoin de s’y attaquer. Ce que m’a fait comprendre la nouvelle génération de femmes en révolte, c’est qu’il entrait de la complicité dans cette désinvolture. »2

Oui, pour moi, Simone marquera l’Histoire et mon histoire, parce qu’elle a été à la hauteur, dans sa pratique, des idées qu’elle défendait dans son fameux livre. Solidaire, amicale, fidèle et gaie, en somme tout le contraire de ce qu’on a dit d’elle.
Anne Zélensky

1 Anne Tristan et Annie de Pisan, Histoires du MLF, p 11 (Calmann-Lévy, 1977).
2 Cité par Jeanson dans ses entretiens avec Simone : S. de Beauvoir ou l’entreprise de vivre , Seuil 1966.


* Anne Zélensky est une des fondatrices du Mouvement des femmes, Anne Zélensky est présidente de la Ligue du Droit des Femmes, et auteure, notamment, de Histoires du MLF (Calmann-Lévy), Histoires d’amour (Calmann-Lévy) et Le harcèlement sexuel (éditions du Rocher).

Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Point/cote.htm


Dans le post suivant, une interview récente d'Anne Zélenski, rétrospective et point de vue sur le féminisme d'aujourd'hui.

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