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Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.

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Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir

 



Avec Sartre au Saint-Germain-des-Prés, 1949.



Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir



Préface de Benoîte Groult


Il s'est écrit peu de bibles dans l'histoire de l'humanité. Un très petit nombre de livres en effet approchent de la définition du dictionnaire selon laquelle Bible signifie LE livre par excellence, la révélation, le message.

Or le Deuxième Sexe est un peu tout cela. Et c'est ainsi qu'il a pu devenir LE livre des femmes, le texte fondateur dont en tout lieu, depuis quarante ans maintenant, le féminisme se réclame.

C'est en juin 1949 qu'apparaissait le premier tome de cet essai d'une audace que nous mesurons mal aujourd'hui et qui prétendait répondre à la question « qu'est-ce qu'une femme ? » et réécrire l'histoire des femmes à la lueur de la biologie et de la sociologie mais en remettant en question les stéréotypes et le cortège d'affirmations péremptoires proférées depuis des millénaires par les plus grands penseurs. Il n'ambitionnait rien moins que de mettre à bas les murailles des préjugés et des tabous qui emprisonnaient les femmes dans une destinée figée, et d'explorer les chemins les plus secrets de leur liberté. (......)
Simone de Beauvoir a alors trente-sept ans. Elle a déjà publié trois romans, dont l'invitée en 1943, un essai, Pyrrhus et Cinéas, et fait jouer une pièce de théâtre, les Bouches inutiles. Mais bien qu'elle ait conquis la notoriété par ses livres, on la surnomme « notre Dame de Sartre é et on la considère d'abord comme la compagne du « pape de l'existentialisme ». Il n'est jamais venu à personne l'idée de considérer Sartre comme le compagnon de Simone de Beauvoir ! fera-t-elle remarquer plus tard.

Avant elle bien sûr des femmes isolées héroïques comme Olympe de Gouges, audacieuses comme Mary Woolestonecraft ou lucides comme Virginia Woolf pour ne citer qu'elles, avaient inventé le féminisme en Europe avant même que le mot n'eût été crée. Mais, c'est Simone de Beauvoir la première qui allait rassembler ces revendications éparses, ces mouvements d'idées vite étouffés, ces combats, ces rêves aussi, pour leur donner une voix unique en même temps qu'une justification historique et scientifique.

Comme celles qui l'avaient précédée, comme toutes les femmes qui osèrent s'écarter des chemins traditionnels, Beauvoir s'est heurtée à la réprobation des bien-pensants et à l'hostilité virulente de ses confrères. On la décrit à la fois comme une marginale aux moeurs dissolues - elle vit à l'hôtel avec Sartre sans être mariée - et comme une cheftaine frigide à l'esprit desséché.

Le scandale aidant, 22000 exemplaires du premier tome s'enlèvent en une semaine. En exergue, l'auteur avait placé l'affirmation bien connue de Pythagore : « il y a un principe bon qui a crée l'ordre, la lumière et l'homme ; et un principe mauvais qui a crée le chaos, les ténèbres et la femme ».

Et elle la faisait suivre de cette remarque de Poulain de la Barre : « Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect car ils sont à la fois juge et partie».
C'est donc une femme cette fois qui va écrire un essai, qu'elle veut exhaustif, sur les femmes.

La première partie porte sur les faits et les mythes, par le biais de la biologie, de l'histoire et de la psychanalyse. La seconde traite du mariage, de la maternité, de la maturité et enfin de la vieillesse.

Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, ce n'est pas d'une revendication militante qu'est né ce livre, moins encore d'un quelconque désir de revanche. Beauvoir a brillamment réussi sa vie jusqu'ici, elle n'a aucun compte à régler et, en cette période trouble de l'après-guerre, bien des questions paraissent plus importantes que le féminisme. Sur les raisons qui la décidèrent à aborder ce sujet, l'auteur s'est d'ailleurs expliquée très franchement, à son habitude, dans le deuxième volume de son autobiographie, la force de l'âge.

« Une première question se posait : qu'est-ce que ça avait signifié pour moi d'être une femme ? J'ai d'abord cru pouvoir m'en débarrasser vite. Je n'avais jamais eu de sentiment d'infériorité. Ma féminité ne m'avait gênée en rien. Personne ne m'avait jamais dit : « Vous pensez comme ça parce que vous êtes une femme. »
- Pour moi, dis-je à Sartre, ça n'a pour ainsi dire pas compté.
-Tout de même, vous n'avez pas été élevée de la même façon qu'un garçon. Il faudrait y regarder de plus prés.
Je regardai et j'eus une révélation : ce monde était un monde masculin. Mon enfance avait été nourrie de mythes forgés par les hommes et je n'y avais pas du tout réagi de la même manière que si j'avais été un garçon. Je fus si intéressée que j'abandonnai l'idée d'une confession personnelle pour m'occuper de la question féminine dans sa généralité. »

Dès les premières lignes de son introduction, Beauvoir dénonce « les volumineuses sottises débitées pendant le dernier siècle » et annonce son projet : faire toute la lumière sur celles qui constituent, selon la formule de Freud, « le continent noir ». Avec cette franchise désarmante et ce courage de tout dire qui la caractérisent, elle s'étonne de « découvrir à prés de quarante ans un aspect du monde qui crève les yeux mais que personne ne voit ».
« Un homme n'aurait pas l'idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu'occupent dans l'humanité les mâles, écrit-elle. Qu'il soit homme, cela va de soi. Il est entendu que le fait d'être un homme n'est pas une singularité. Un homme est dans son droit en étant homme, c'est la femme qui est dans son tort. »

Et elle pose l'idée fondamentale qui va sous-tendre toute l'oeuvre : « Une femme se différencie par rapport à l'homme et non celui-ci par rapport à elle. Elle est l'inessentiel par rapport à l'essentiel. Il est le sujet, il est l'Absolu ; elle est l'Autre. »
Elle avait d'ailleurs songé à appeler le Deuxième Sexe, l'Autre.
Dés sa parution, parce qu'il dérange le confort intellectuel des hommes et celui de bien des femmes aussi, le livre va faire scandale. C'est la première fois qu'une femme et une philosophe ose revendiquer, non pas quelques droits pour quelques femmes, mais l'égalité absolue et aborder les problèmes tabous de la liberté sexuelle, de la maternité et de l'avortement, de l'exploitation ménagère, etc.

Le livre est mis à l'index par le Saint Office de Rome. En France il est très lu mais les Françaises n'ont pas vraiment pris conscience de l'importance de la question féminine alors qu'aux Etats Unis, où le féminisme est déjà structuré, c'est un triomphe. Deux millions d'exemplaires seront vendus en langue anglaise et le Deuxième sexe figure pendant un an en tête des ventes au Japon. Il est traduit dans toutes les langues du monde, y compris l'arabe, l'hébreu, le serbo-croate ou le tamil. Simone de Beauvoir devient bientôt l'écrivain féministe la plus lue au monde.

La bande annonce du livre portait ces mots : « La femme, cette inconnue », ce qui apparaît comme un défi à tous ceux, philosophes ou romanciers, qui prétendaient avoir tout découvert et tout dit sur la Femme ! Preuve de l'impact de ses thèses, le livre va déclencher un véritable raz-de-marée de grossièreté, de bassesse et de mauvaise foi. Un nombre stupéfiant d'écrivains ne craignent pas d'exprimer leur horreur névrotique devant le fait qu'une femme ose remettre en question toutes les idées reçues et surtout parler du corps sans fausse pudeur, en un style simple et précis. A gauche comme à droite on se déchaîne, on feint l'indignation. François de Mauriac déclare : « Nous avons littéralement atteint les limites de l'abject », et il entreprend auprès du public une croisade pour déconsidérer l'auteur.
Julien Gracq dénonce « la stupéfiante inconvenance du ton du Deuxième sexe ».
Camus déclare que ce livre est « une insulte au mâle latin » et Jeannette Thorez-Vermeersch y voit « une insulte aux ouvrières ».
Pierre de Boisdeffre et Roger Nimier rivalisent de dédain pour « cette pauvre fille névrosée » et le philosophe Jean Guitton se déclare « péniblement affecté de déchiffrer à travers cette oeuvre la triste vie de son auteur ».

« On me reprocha mon indécence, écrira Simone de Beauvoir, on me déclara insatisfaite, glacée, priapique, nymphomane, lesbienne, cent fois avortée et même mère clandestine.... Au nom de cette tradition polissonne qui fournit aux Français tout un arsenal de dictons et de formules qui réduit la femme à sa fonction d'objet sexuel.
.... Beaucoup d'hommes déclarèrent que je n'avais pas le droit de parler des femmes parce que je n'avais pas enfanté ! Et eux ? Faudrait-il interdire aux ethnologues de parler de tribus africaines auxquelles ils n'appartiennent pas ?

Ces réactions paraissent d'autant plus consternantes qu'à aucun moment le Deuxième Sexe ne peut être considéré comme érotique ou exhibitionniste, encore moins pornographique.
Dans la presse cependant certains reconnaissent l'importance de l'événement. Une femme appelle les femmes à la liberté ! Simone de Beauvoir, lieutenante de Sartre et experte en existentialisme, écrit Paris-Match, est sans doute la première femme philosophe apparue dans l'histoire des hommes. Il lui revenait de dégager de la grande aventure humaine une philosophie de son sexe. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce à ce qu'on appelle aujourd'hui les médias, Beauvoir entre aux côtés de Sartre dans la mythologie parisienne. D'innombrables photos la montrent, le plus souvent assise à une terrasse de café de Saint Germain des Prés, « si simple qu'elle repose l'oeil, ignorant les fourreurs de luxe et les couturiers de la rue Royale ». Elle ne se laisse impressionner ni par la gloire, ni par l'hostilité qu'elle rencontre ou les lettres d'injures qu'elle reçoit. L'homme qu'elle « place au-dessus de tous les autres ne la juge pas inférieure à eux ». Son estime lui suffit ainsi que celle de « la famille », composée du cercle d'amis fidèles qui entourera Sartre et le Castor leur vie durant.
Ce qui surprend aujourd'hui quand on replace le Deuxième Sexe dans son époque, c'est qu'il ne fait partie d'aucune vague féministe et n'est le manifeste d'aucun mouvement. Sa publication a précédé de vingt ans la naissance du M.L.F. en France et de plus de dix ans la parution aux U.S.A. de la deuxième oeuvre féministe importante du XXe siècle, la Femme mystifiée de Betty Friedan.

A l'époque d'ailleurs, Beauvoir ne pensait pas encore que la lutte des femmes pût être un combat spécifique. Selon elle, l'avènement du socialisme mettrait automatiquement fin au sexisme et instaurerait l'égalité. Entre 1949 et 1969 elle devait changer d'avis, constatant que nulle part, et en Russie soviétique pas plus qu'ailleurs, les femmes n'avaient obtenu les mêmes droits et les mêmes libertés que les hommes.

On raconte que Werther déclencha une épidémie de suicides et René de Chateaubriand une épidémie de mélancolie, le deuxième sexe aura, lui, déclenché une épidémie de liberté. De libertés dans tous les domaines. Peu de livres ont suscité à travers le monde une pareille prise de conscience collective et incarné les aspirations avouées, réprimées ou inconscientes d'une si large partie de l'humanité. Même quand elles n'ont pas été lues, les oeuvres de Simone de Beauvoir ont pénétré les mentalités et impulsent encore une bonne part de ce que disent, font ou écrivent les femmes d'aujourd'hui.

Ce phénomène est dû en partie au fait que chez elle l'écriture ne se séparait pas de l'action, ni l'action de la morale. Beauvoir n'a pas seulement été l'auteur de ses oeuvres mais l'auteur de sa propre vie et cette particularité lui a permis de dépasser les limites de la critique littéraire pour atteindre à une stature universelle donnant à son oeuvre ce supplément d'humanité dont peu d'écrivains peuvent se prévaloir.

Annie Cohen-Solal, auteur d'une récente biographie de J.P.Sartre, souligne très justement l'importance de la personnalité de Simone de Beauvoir dans l'appréciation de son oeuvre. A une époque où les jeunes filles se conformaient aux schémas établis parce qu'elles ne trouvaient pas de modèles féminins auxquels s'identifier, Beauvoir a su se choisir un destin original. « Elle est devenue Simone de Beauvoir contre son milieu, contre sa famille, avec et contre Sartre, dans la permanente recherche d'un territoire à elle, à la fois autonome et mitoyen. Elle est devenue Simone de Beauvoir contre l'opinion publique et le qu'en-dira-t-on. »

Dans les Mémoires d'une jeune fille rangée, premier tome d'une autobiographie qui est en même temps l'histoire d'un demi-siècle, vécu par ceux que Bertrand Poirot-Delpech appelle « les deux intellectuels les plus frémissants de ce siècle », elle raconte avec son implacable honnêteté l'itinéraire d'une petite fille dans une famille bourgeoise ruinée, « demoiselle du Cours Désir » mal dans sa peau (« que tu es laide, ma pauvre fille ! » lui disait son père, soulignant qu'en plus elle n'avait pas de dot), mais ayant déjà un culte pour la littérature. A quinze ans, elle répondait sans hésitation à la question : Que voulez-vous être plus tard ? –« Un écrivain célèbre ! « Mais elle savait que sa carrière dépendrait entièrement de son intelligence et de ses études. Jeune fille », elle renonce à toute coquetterie, se prive de sommeil pour lire, étudie à table et s'impose l'héroïsme comme remède à la médiocrité de sa vie ».

En 1926 elle passe avec mention « très bien » un certificat de littérature puis de mathématiques générales plus un certificat de latin, commence un roman, rompt avec les idées conservatrices de sa famille, puis se lance dans l'étude de la philosophie.

En 1929, elle est reçue deuxième à l'agrégation de philosophie, l'année où Jean-Paul Sartre est reçu premier. En fait ils étaient tous les deux premiers, ayant eu le même nombre de points. Mais il existait en 1929 une étrange discrimination : les filles, très peu nombreuses, étaient classées en surnombre et se voyaient reléguées à un rang inférieur. Mais Beauvoir n'avait pas encore développé de conscience féministe et ne se choqua pas. Elle a vingt et un ans et c'est la plus jeune agrégée de France. Les normaliens autour d'elle, Raymond Aron, Nizan, Sartre, Merleau-Ponty, ont quelques années de plus qu'elle.
La même année, Jean Paul Sartre, qui était très conscient « d'être le jeune Sartre, comme on dit le jeune Berlioz ou le jeune Goethe », entre dans la vie de Simone de Beauvoir pour vivre avec elle le plus singulier roman d'amour du siècle. Elle restera sa compagne pendant plus de cinquante ans et ces deux êtres hors du commun connaîtront une entente intellectuelle qui durera aussi longtemps qu'eux-mêmes.

Il est souvent difficile à ces filles spirituelles de Simone de Beauvoir que nous sommes toutes à des degrés divers, que nous le voulions ou non, de faire une critique objective du Deuxième Sexe. Pourtant Beauvoir elle-même a évolué au cours de sa vie et toujours refusé de se placer sur un piédestal. Au contraire, plus elle avança en âge, plus elle se rapprocha des féministes de base et du militantisme quotidien, même dans ce qu'il a de plus ingrat. Il serait donc injuste de la reléguer au rang des monuments devant lesquels on s'incline mais qu'on ne visite plus. A soixante-quinze ans, trois ans avant sa mort, vivait encore en elle la jeune fille « à la curiosité barbare », aux exigences immodérées, prête à tous les bonheurs, à tous les dévouements aussi, elle que l'on a si volontiers décrite comme distante et sèche, sans voir que sa timidité et une certaine gaucherie expliquaient cette froideur apparente.

Il faut pourtant reconnaître que les progrès de la science et l'évolution des mentalités -à laquelle elle a contribué précisément- ont rendu parfois caduques certaines analyses du Deuxième Sexe. Tel ou tel aspect de la condition féminine n'est plus vu, quarante ans plus tard, avec le même regard.
Ainsi dans le chapitre des « données de la biologie », Beauvoir résumait, dans ce style net et cru qu'elle estimait dû à ce sujet après tant d'ouvrages timides ou approximatifs, « les inconvénients qu'il y avait pour un esprit à habiter un corps femelle ». « Dix pages à vous faire dresser les cheveux sur la tête, écrira Nancy Huston, tant est vive l'évocation du cycle menstruel qui s'accomplit dans la douleur et dans le sang, du travail fatiguant de la grossesse qui exige de lourds sacrifices, des accouchements douloureux, parfois mortels. »

La conclusion, peu réjouissante, c'est que la femme est « de toutes les femelles mammifères celle qui est le plus profondément aliénée à l'espèce et qui refuse le plus violemment cette attention.... C'est la femelle humaine qui se distingue le plus profondément de son mâle. »

De même, le long du chapitre intitulé « la mère » s'ouvre sur une brève analyse de la contraception, suivie d'une quinzaine de pages sur l'avortement, donnant en somme la priorité au refus de maternité.
Sur ce point, on lui a souvent reproché de s'être laissé influences par ses choix personnels. On sait que pour elle l'individu doit l'emporter sur l'espèce, l'esprit sur le corps et le choix sur la contingence. Ce « destin féminin », cette aliénation à la biologie, elle les avait refusés pour elle-même et il est possible que cette décision personnelle se soit reflétée dans l'analyse plutôt négative qu'elle fait de la grossesse, de la maternité et des rapports mères-enfants.

Mais il ne faut pas oublier le climat social qui régnait à cette époque. Après guerre, on comptait encore autant d'avortements que de naissance en France, de 800 000 à 1 million par an selon les estimations, ils étaient illégaux et par conséquent pratiqués dans l'angoisse de la clandestinité, dans des conditions psychologiques humiliantes et physiologiques désastreuses, et parfois mortelle. L'obsession d'une grossesse non désirée faisait alors partie du paysage sexuel de la plupart des femmes. Le vote de la loi Simone Veil légalisant l'interruption de grossesse a dédramatisé le problème et fait diminuer significativement le nombre des avortements, au point que l'on oublie aujourd'hui le poids de cette angoisse qui compromettait l'épanouissement sexuel des femmes et souvent la vie conjugale elle-même. Le sombre tableau que traçait Beauvoir correspondait assez bien à la réalité des années 40.

De même encore, en lisant les pages consacrées à la puberté et aux premières règles, certains, certaines surtout, pourront être choqués de les voir décrites d'une manière dramatique, comme un phénomène suscitant la honte et le dégoût. Alors que les garçons accèdent avec joie à la dignité de mâles, la souillure menstruelle précipite les filles dans une « catégorie inférieure, remarque Beauvoir. Mais elle souligne avec insistance que la biologie ne constitue pas un destin et que seul le contexte social confère au pénis sa valeur privilégiée et fait de la menstruation une malédiction. » Dans une société sexuellement égalitaire, ajoute-t-elle, l'adolescente n'envisagerait la menstruation que comme sa manière singulière d'accéder à sa vie d'adulte. »
Là aussi, on retrouve le reflet de son expérience personnelle. Elle racontera plus tard dans ses Mémoires la honte qui la consuma le jour où son père apprit qu'elle avait eu ses premières règles. « J'avais imaginé, écrit-elle, que la confrérie féminine dissimulait soigneusement aux hommes sa tare secrète. En face de mon père je me croyais un pur esprit. J'eus horreur qu'il me considérât soudain comme un organisme. Je me sentis à jamais déchu. »

Comme on pouvait s'y attendre elle a porté le même jugement négatif sur la ménopause, où « la femme est brusquement dépouillée de sa féminité et perd, encore jeune, l'attrait érotique et la fécondité d'où elle tirait aux yeux de la société et à ses propres yeux la justification de son existence et ses chances de bonheur ».
Mais là encore il faut rappeler que jusqu'aux années 70, la ménopause était considérée, malgré son cortège de troubles et de symptômes pénibles, comme un phénomène normal et qu'il ne convenait pas de soigner.

Enfin il faut bien y venir : on ne peut évoquer la grande oeuvre de Beauvoir sans se référer à la fameuse, à l'incontournable petite phrase qui pour tant de gens résume le Deuxième Sexe : « On ne naît pas femme, on le devient ». Il est évident que ce genre de slogan ne peut être simpliste par rapport à la pensée beauvoirienne. Mais pour délivrer les femmes de l'implacable emprise du stéréotype, de la notion mensongère de l'…éternel féminin, il fallait inventer une formule choc. Paradoxalement, c'est peut-être de l'excès même de simplicité de son style, de ce désir maintes fois exprimé chez elle de répudier toute afféterie, toute recherche du brillant, du sensationnel, qu'est née sous sa plume cette phrase dont la violence dans la brièveté confine au génie. On signifie difficilement plus en si peu de mots.

Il n'est pas douteux que le recul du féminisme dans les années 80 et un rejet de ce militantisme honni - auquel les femmes doivent pourtant des droits dont elles n'imagineraient plus d'être privées - ont desservi la mémoire de Simone de Beauvoir. Elle n'est pas encore à sa vraie place dans l'histoire des idées.

On s'obstine à la considérer comme une féministe (ce qu'elle n'était pas à l'époque où elle écrivait le Deuxième Sexe) plutôt que comme philosophe. Michèle le Doeuff, philosophe elle-même, a fort bien expliqué quelle formidable résistance rencontrent les femmes pour entrer dans la communauté férocement masculine des penseurs. « Parce qu'on cantonne les essais des femmes dans des rubriques spéciales, la moitié des lecteurs potentiels se privent de solides lectures. Or les études sur la condition féminine représentent » un pan d'universel « et non un ghetto. »
Tout en critiquant certains aspects de sa pensée, elle a rendu à Simone de Beauvoir le plus bel hommage qu'elle eût souhaité : « Un livre qui apporte la fin d'une solitude et qui apprend à voir est plus important que tous les manifestes. »

Mais Beauvoir n'a pas seulement voulu apprendre aux femmes à voir, à se voir. Dans les plus émouvantes pages du Deuxième Sexe, les dernières, elle a jeté les bases de ce que pourrait être l'amour authentique, fondé sur la reconnaissance réciproque de deux libertés. « Le jour où il sera possible à la femme d'aimer dans sa force et non dans sa faiblesse, non pour se fuir mais pour se trouver, non pour se démettre mais pour s'affirmer, alors l'amour deviendra pour elle comme pour l'homme, source de vie et non mortel danger. »

On peut se demander aujourd'hui, prés de cinquante ans après la publication de ce livre, si Simone de Beauvoir n'a pas pesé plus profondément sur nos idées et nos comportements que Sartre. Elle a en tout cas contribué plus que tout autre à l'émergence d'une conscience féminine capable de surmonter la fatalité de sa condition, ce qui est le sens même de l'existentialisme.

De la jeune fille rangée à la philosophe du Deuxième Sexe ou à la sociologue du courageux essai sur la Vieillesse, s'est jouée une des plus belles aventures de l'être humain : l'affirmation d'une pensée et d'une personnalité.
L'une et l'autre ont contribué à faire entrer les femmes dans leur histoire et pas là même dans l'Histoire tout court.


Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Portrait/visage.htm

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