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Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.

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Rania al-Baz laissée pour morte


Muhammad Al-Fallatta & Rania Al-Baz


Arab News / AFP - GETTY IMAGES
Rania al-Baz sur son lit d'hôpital.



Rania al-Baz, 30 ans, saoudienne, présentatrice de télé. Laissée pour morte par son mari violent, elle a brisé dans son pays le tabou pesant sur les femmes battues.

Par Christophe AYAD


En une seule photo, Rania al-Baz est devenue la plus célèbre Saoudienne au monde. Jeune et jolie présentatrice de la télévision locale, elle a accédé à la notoriété lorsque Arab News, quotidien anglophone de Jeddah, a publié, au mois d'avril dernier, son visage déformé par les coups portés par son mari, une plaie béante. De sa tragédie, Rania al-Baz a fait une arme. Elle est fière d'avoir brisé le tabou du silence. Le week-end dernier, elle était l'une des invités vedettes de la deuxième université d'automne de Ni putes ni soumises à Dourdan (Essonne).

En arabe, Rania al-Baz a traduit Ni putes ni soumises par «Non à la haine, non à la violence», une adaptation un peu libre destinée à lui éviter les ennuis au pays où une traduction littérale ne manquerait pas de susciter un tollé, tant les mots sont des tabous encore plus forts que la réalité. Rania n'est ni une intello, ni une militante. Il se dit qu'elle fait payer jusqu'à 2 000 dollars (1600 euros) ses interviews lorsqu'elle est chez elle, à Jeddah, grand port sur la mer Rouge et deuxième ville du royaume wahhabite. Elle n'est pas non plus l'un de ces fantômes intégralement voilés de noir que l'on croise à Ryad, la capitale rigoriste.

C'est une jeune fille spontanée, pas très réfléchie, mais dotée d'un solide instinct de vie qui l'a sauvée jusqu'à présent. Elle peut aussi compter sur l'amour de son père. Sévère et conservateur, ce dernier, âgé de seulement 53 ans, a toujours chéri Rania, l'aînée de ses huit enfants, tous de la même mère. «Nous appartenons à la classe moyenne, où la polygamie n'est pas si courante, explique la jeune femme. Mon père nous a poussés à faire des études, il a toujours voulu notre bonheur.» Lorsque Rania est demandée en mariage, à l'âge de 16 ans, il ne s'oppose pas. «J'étais une gamine dans un corps de femme. Mon mari avait treize ans de plus que moi. Il s'est vite lassé de mon côté fofolle. Lorsqu'il a voulu divorcer, le monde s'est écroulé.» La petite Rahaf, dont elle vient d'accoucher, n'a que quelques mois lorsqu'elle rentre chez ses parents et plonge dans une dépression carabinée. «Les parents de mes amies leur disaient de m'éviter. J'avais 17 ans et déjà une expérience sexuelle.»

Elle entame des études paramédicales. Peu après, elle passe un test à la télévision et se fait repérer pour son beau minois et sa chaude voix d'alto. Au cours d'une émission qu'elle anime, elle rencontre un jeune chanteur qui lui plaît. Pour l'épouser, il se trouve un travail «décent» à la chambre de commerce. «Pendant un an, c'était le bonheur, puis tout s'est détraqué. Je voyais trop mes amies. Mon travail, mes études me prenaient trop de temps. Il se plaignait tout le temps. J'ai beaucoup pris sur moi parce que je ne voulais pas d'un deuxième échec.» Banale déchéance d'un couple où la femme s'épanouit dans son travail tandis que le mari, au chômage, remâche sa rancoeur. «Quand on lui disait : "Vous avez de la chance d'avoir une aussi belle femme", il devenait fou.» Jusqu'à la nuit fatale, il ne l'avait frappée «que» quatre fois, une gifle, une tape, «rien de grave».

Arrive le 4 avril 2004. «Cela faisait dix jours que nous faisions chambre à part. Il est rentré, j'étais au téléphone. Il m'a crié : "Mais à qui tu parles encore ?" On s'est disputé et j'ai fini par lui dire que je préférais divorcer. Soudain, je me suis retrouvée par terre avec lui assis à califourchon sur moi. Il m'a cogné la tête contre le sol en marbre, m'a crié de réciter ma prière car j'allais mourir puis m'a étranglée jusqu'à ce que je perde connaissance.» Le mari jette son corps devant un hôpital avant de s'enfuir. Elle se réveille après quatre jours de coma et avec 13 fractures au visage.

Pendant son sommeil, des collègues venus la visiter la prennent en photo. Son père autorise la publication. Le gouvernement, engagé dans une lutte contre les extrémistes islamistes et acculé aux réformes, laisse faire. Elle devient un sujet de société. «Tout le monde a pris position pour moi, le gouvernement, les simples gens, les religieux. Même celui qui n'a jamais porté la main sur sa femme a été obligé de réfléchir au problème.»

Sara al-Angari, la femme du gouverneur de La Mecque, lui offre les services d'un avocat et un an de loyer. Elle finance cinq opérations par les meilleurs chirurgiens esthétiques du royaume. La télé, qui la payait à l'émission, lui fait un contrat. Le mari, poursuivi pour tentative de meurtre, se rend quelques jours plus tard. Elle ne l'a revu qu'au tribunal où il a écopé de six mois de prison et 300 coups de fouet ou 6 000 dollars (4900 euros) d'amende, au choix de la victime. Rania, qui doit encore subir deux opérations, n'a pas l'impression d'avoir récupéré son visage, surtout le côté gauche qu'elle cache par réflexe. Selon un ami libanais, «elle ne se rend pas compte que ses blessures ne se voient presque plus. Elle est encore fracassée dans sa tête.»

Début juillet, Rania a «pardonné» à son mari. Il est sorti de prison, a échappé au fouet et à l'amende, mais a interdiction d'approcher sa femme et ses enfants. «Je ne l'ai pas fait pour lui mais pour Dieu.» En fait, elle aurait négocié en échange son divorce et la garde permanente de leurs deux fils, Saoud et Nayef, âgés de 5 et 3 ans. Normalement, à l'âge de 8 ans, ils sont censés, selon la loi islamique, quitter leur mère pour habiter chez le père, comme la petite Rahaf.

Rania al-Baz prend au sérieux son rôle d'ambassadrice. «Partout ailleurs dans le monde arabe, la demande de réforme vient de la société et les dirigeants freinent. Notre chance, en Arabie Saoudite, c'est que ce sont nos dirigeants qui veulent faire bouger les choses.» Certes, c'est le pouvoir qui a pris en main le changement. Mais récemment, le ministre de l'Intérieur annonçait que les femmes ne seraient probablement pas autorisées à voter lors des prochaines élections municipales, les premières de l'histoire du pays.

Les acquis sont tellement fragiles que Rania se met en pilotage automatique dès qu'on passe de son cas au statut de la femme saoudienne en général. Non, l'islam n'est pas injuste lorsqu'il accorde aux femmes un tiers de l'héritage paternel «puisqu'il fait obligation aux hommes de subvenir aux besoins des femmes». «Franchement, j'admire la femme française, obligée de courir toute la journée pour gagner sa vie et qui doit en plus élever les enfants, tenir sa maison et rester belle pour garder son mari.» Non, l'interdiction de conduire une voiture, c'est-à-dire d'échapper à la surveillance des hommes, n'est ni un handicap, ni un combat valant la peine d'être mené. «J'ai une voiture et un chauffeur», tranche-t-elle en bonne bourgeoise saoudienne. Non, les hommes saoudiens ne sont pas spécialement plus violents qu'ailleurs. «Vous avez bien Marie Trintignant», rétorque-t-elle avec à-propos.

Rania al-Baz est moins rigide que son discours. Elle touche le bras de son interlocuteur comme pour mieux le convaincre, allume une cigarette à la garçonne. Sa main rajuste sans cesse son voile rouge transparent qui glisse. Malgré deux mariages et trois enfants, elle garde quelque chose d'adolescent : des lèvres boudeuses, un nez charnu, une petite taille qui dégagent une sensualité difficile à réprimer. En Orientale coquette, elle porte de lourds bijoux en or et épile ses interminables sourcils. Malgré le froid parisien, elle n'a pas résisté à enfiler des mules vertes à talons. Quand on lui demande si cela ne lui pèse pas d'être un symbole, elle s'inquiète : «J'espère que cela ne découragera pas les hommes. Je n'ai pas envie d'être un problème ambulant.»

Source : http://www.liberation.fr/page.php?Article=246328
Mis en ligne le 15/10/04

 

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