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La seule candidate à l'élection dénonce la persistance des discriminations à l'égard des femmes
par Françoise CHIPAUX
"Nous sommes revenus à la période prétalibans, c'est tout".
Recroquevillées le long d'un mur, une trentaine de femmes sont séparées des hommes, dix fois plus nombreux, par un rideau poussiéreux. Au centre de cette mosquée de quartier, sur un petit podium de bois, Massouda Jalal, robe islamique et tête couverte, seule femme candidate à l'élection présidentielle afghane du 9 octobre, parle d'une voix ferme : "J'ai vécu dans ce pays toute ma vie. Je suis là pour vous servir et montrer au monde la pauvreté dans laquelle vous vivez."
Les hommes applaudissent ; les femmes, la plupart en burqa (longue robe qui recouvre le corps de la tête aux pieds), ne bronchent pas. Pourtant confie Sajia, 20 ans : "Nous sommes très fières d'avoir une femme candidate." Anis Gul, sa mère, 55 ans, approuve, tout en concédant : "Nous voulons la paix, et je pense qu'un homme est meilleur pour nous l'apporter qu'une femme."
Dans le salon d'un modeste appartement, Massouda Jalal, 41 ans, ne mâche pas ses mots : "La condition des femmes n'a pas fondamentalement changé. Nous sommes revenus à la période prétalibans, c'est tout", affirme ce médecin pédiatre qui n'en est pas à sa première campagne électorale. Elle s'était déjà opposée au président Hamid Karzaï pour la présidence de l'administration transitoire, lors de la Loya Jirga (Grande Assemblée) réunie d'urgence en juin 2002. Cette fois, et contrairement à beaucoup de ses adversaires, elle tourne dans le pays, en taxi ou en avion régulier, et se targue d'être le seul candidat capable de se déplacer sans gardes du corps.
"Les femmes sont absentes de la direction du pays, et aucune ne participe à la prise de décision sur les affaires politiques, économiques ou stratégiques", dit-elle, sachant bien qu'elle ne sera pas démentie par les deux femmes ministres du gouvernement. "Les femmes sont celles qui ont souffert le plus des vingt-cinq années de guerre. Elles constituent 50 % de la population et elles ne participent pas à la reconstruction", déplore-t-elle. "Trois ans après la chute des talibans, la discrimination aurait dû cesser", dit-elle encore.
C'est loin d'être le cas et, comme le dit Elha Surosh, du Comité de défense des droits des femmes, "même si la Constitution donne aux femmes des droits égaux à ceux des hommes, personne ne la respecte sur ce point". "Allez dans n'importe quelle administration : vous n'êtes pas traitée comme un être humain", souligne-t-elle.
SANS ILLUSIONS
"Je suis sûr que -le président- Karzaï aurait pu faire beaucoup de choses pour nous, mais il ne l'a pas fait", ajoute Mme Surosh. Shaina, qui dirige le département juridique du Comité, affirme, sans illusions : "Le principal problème est que les hommes ne comprennent pas qu'ils n'ont pas le droit de tuer leur femme ou leurs sœurs. Ils doivent d'abord accepter que la femme a des droits", dit-elle.
Les statistiques de la Banque mondiale montrent au minimum que, même en tenant compte de la nécessaire évolution des mentalités, beaucoup peut être fait. Seulement 40 % des filles, aujourd'hui, fréquentent l'école primaire, contre 67 % des garçons. Dans les zones rurales, ce taux descend à 30 % et, dans certaines provinces, à 1 %, contre 61 % pour les garçons.
Le fait est que, même à une demi-heure de Kaboul, des villages n'ont pas d'école. Mais, comme l'affirme une institutrice rurale, "les parents laissent les garçons marcher une heure pour aller à une école proche ; ils ne permettent pas cela aux filles". "Les mariages précoces, les échanges de filles pour régler un différend sont toujours monnaie courante", affirme Massouda Jalal. Si, en moyenne, 40 % des femmes ont obtenu une carte électorale, le taux est de 20 % dans le sud du pays et, dans certaines provinces, de 3 %.
Selon une enquête récente réalisée par l'Asia Fondation, 87 % des interviewés affirment que les femmes auront besoin de la permission de leur mari pour aller voter. Une femme de Kandahar se plaignait récemment, sur une radio, que le jour du vote ait été déclaré férié. "Nous n'aurons pas de motif pour sortir et nous ne pourrons pas aller voter", disait-elle.
Selon cette même étude, 75 % des personnes interrogées pensent que les hommes doivent conseiller aux femmes leur choix électoral. "Les femmes pourront décider indépendamment quand elles seront économiquement indépendantes, et pour cela elles doivent avoir accès à la santé et à l'éducation", affirme Mme Jalal. L'Afghanistan a encore un long chemin à parcourir mais, d'ores et déjà, beaucoup de femmes estiment que la communauté internationale n'a pas tenu toutes ses promesses à leur égard.
Source : http://www.afgha.com/?af=article&sid=46347
Mis en ligne le 05/10/04