Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.
La couverture en question (DR)
L'association anti-sexiste les Chiennes de garde a protesté vendredi 11 janvier à Paris contre une couverture du Nouvel Observateur montrant Simone de Beauvoir nue, réclamant au directeur Jean Daniel soit de "s'excuser" soit de "montrer ses fesses", a constaté une journaliste de l'AFP.
Une dizaine de membres de l'association, portant des masques de chiens, se sont rassemblés devant le siège de l'hebdomadaire, rebaptisé dans un tract Le Nouveau Voyeur.
A l'occasion du centenaire de la naissance de la philosophe, Le Nouvel Observateur avait, le 3 janvier, publié, en Une une photo de Simone de Beauvoir nue et de dos, sous le titre "La scandaleuse".
Sous l'oeil de quelques salariés, les Chiennes de garde ont brandi des pancartes réclamant que le même traitement soit appliqué à des philosophes masculins ou au directeur du Nouvel Observateur : "on veut voir les fesses de Sartre", "on veut voir les fesses d'Aron", "on veut voir les fesses de Levinas", "on veut voir les fesses de Jean Daniel"...
"Nous protestons contre l'utilisation du corps de Simone de Beauvoir pour célébrer sa pensée. Nous trouvons cela sexiste", a déclaré à l'AFP Florence Montreynaud, "cheffedemeute" des Chiennes de garde.
Une délégation du collectif a été reçue par les directeurs de la rédaction, Guillaume Malaurie et Michel Labro.
"Ils assument complètement leur choix et ne font pas d'excuses", a indiqué Florence Montreynaud, assurant que plusieurs salariés avaient "remercié" la délégation pour son action.
"On a trouvé tout de suite que cette photo avait un côté malicieux et moderne et qu'elle nous faisait mieux vivre Simone de Beauvoir que bien d'autres documents plus austères, plus classiques", a déclaré Michel Labro à l'AFP. Selon lui, la philosophe "a su brusquer la société de son temps, se bagarrer contre les conformismes".
"On n'est ni sexiste ni machiste et on n'a absolument pas voulu donner une image dégradée de la femme, ni de Simone de Beauvoir", a-t-il ajouté. (avec AFP)
Sacré Obs ! «Simone de Beauvoir la scandaleuse», titrait l’hebdomadaire la semaine dernière à l’occasion du centenaire de l’écrivain, en publiant en couverture une photo de Beauvoir nue, de dos, dans une salle de bains, prise à Chicago, en 1952, par le photographe Art Shay, ami de son amant d’alors. «Il déclenche. Elle rit» , prend soin de raconter l’hebdomadaire : qu’on se le dise, Beauvoir n’a pas été photographiée à son insu.
| Sur le même sujet | ||
Joli coup, de nature à contenter tout le monde. Les annonceurs sont contents : avec Beauvoir, le lectorat ne sera pas dépaysé. Un cul anonyme sur la couverture de l’ Obs les aurait effarouchés, les annonceurs. C’est qu’on vend de la voiture de luxe, dans l’Obs. On vend de l’écran géant («la simplicité, c’est une lumière qui séduit l’âme»). On vend de la montre en or. On vend de la voiture avec «bonus écologique gouvernemental». Ce sont de petites âmes sensibles, les publicitaires. Ils ne veulent pas que leurs annonces apparaissent n’importe où. Il leur faut l’environnement inimitable de l’Obs. Le récit d’une rencontre de Jérôme Garcin avec Julien Gracq, par exemple. Une «lettre ouverte» d’Arnaud Montebourg à Bernard Kouchner, «Lettre à un ami perdu dans Disneyland». Une double page dénonçant les «liaisons dangereuses» Sarko-Bolloré. Une autre «lettre ouverte» du cavalier Bartabas, exigeant des excuses de la ministre de la Culture, après le malencontreux saccage par l’artiste de quelques bureaux de l’administration.
Ils comptent bien, les publicitaires, sur la lente digestion habituelle de ce bol alimentaire, Gracq, Festina, Montebourg, Philips, Bartabas, BMW, dans l’esprit du lectorat. Ça fonctionne depuis des décennies, semaine après semaine, pourquoi ça ne durerait pas ?
Dans cet écosystème, un simple cul en couverture ferait tache. Le lectorat de l’Obs ne se perçoit pas comme client d’un magazine de cul. Il déteste le voyeurisme de TF1, la décomplexion de Sarkozy le fait frémir, la pipolisation de la vie politique l’inquiète, l’inexorable mercantilisation des âmes pures l’épouvante. Il fallait donc que ce fût Beauvoir.
De l’autre côté, il y a le service des ventes. Contrairement à ce que l’on pourrait trop rapidement penser, les vues du service des ventes ne concordent pas forcément avec celles de la régie publicitaire. Le service des ventes veut vendre, c’est son métier. A n’importe quel prix. Chaque semaine, un cul à la une ne lui déplairait pas. Sans doute (on n’a pas bénéficié de confidences) le service des ventes voyait-il venir le centenaire de Beauvoir avec appréhension. Quel pensum, le dinosaure Beauvoir ! Dire qu’on ne pourra pas y couper ! Espérons qu’on trouvera une ruse, pour la couverture, parce que Beauvoir seule, avec ou sans chignon, avec ou sans turban, va nous faire plonger. On imagine sa joie d’enfant, au service des ventes, en découvrant la trouvaille : Beauvoir, oui, mais son cul !
Champagne, chers collègues de la régie publicitaire, de l’autre côté du couloir. Nous avons trouvé la synthèse, effectué la jonction. Le cul parfait. Le cul irréprochable. La couverture introuvable, nous l’avons trouvée !
Et pour la fête, la photo a même été retouchée. Maquillé, le cul de Beauvoir, pour lui faire perdre quelques kilos, quelques bourrelets, et le rajeunir de dix ans. Sortie du cadre, la cuvette des toilettes de la salle de bains. Estompés, le décor de salle de bains, le rouleau de papier toilette.
Unanime, l’ Obs, sur ce coup-là ? Non. Heureusement, une courageuse opposition interne s’est exprimée. Cette publication, sans son consentement, d’une photo nue d’une femme célèbre a trouvé à l’intérieur même du journal un objecteur courageux. Bien caché en page 54, un chroniqueur de l’ Obs, Claude Weill, n’hésite pas à exprimer l’horreur que lui inspire ce genre de procédés, parlant même de tyrannie. «Lamentable affaire», navrantes «données universelles» que sont «l’envie, le voyeurisme et le goût du scandale». Et Weill de s’inquiéter d’une société qui «espionne les citoyens jusque dans leur intimité et les dépouille de la liberté la plus élémentaire : le droit au respect de la vie privée». «Juste une bonne blague, une histoire de fesses ?» se demande Claude Weill. Non. «Les rieurs devraient prendre garde : personne n’est à l’abri.»
Voilà qui est dit. On n’a pas le droit de faire n’importe quoi avec une photo, simplement pour contenter voyeurs et rieurs. Bien évidemment, Claude Weill ne parle pas de la photo de Simone de Beauvoir. Il évoque la propagation, sur Internet, de photos nues de la nageuse Laure Manaudou, par des «corbeaux» anonymes, scandale qui a fait frémir le monde entier pendant les fêtes de fin d’année. Et qui, dans son infinie bassesse, n’a strictement rien à voir avec la démarche, purement informative et esthétique, du Nouvel Observateur.
Source : http://www.liberation.fr/rebonds/chroniques/mediatiques/303120.FR.php