Artémisia : défendre la bande dessinée au féminin 
A la mi-décembre sera rendue publique une liste de livres en compétition officielle pour le premier
Prix Artémisia. Ce prix, qui sera annoncé le 9 janvier 2008, récompensera «
un album scénarisé et/ou dessiné par une ou plusieurs femmes».
L'initiative en revient à l'association Artémisia, ainsi nommée en hommage à
Artémisia Gentileschi, une peintre italienne du XVIIème siècle parmi les plus douées de sa génération, première femme admise à l'Académie du dessin de Florence, et qui toute sa vie dût lutter contre les préjugés sexistes de ses contemporains.
A ce jour, et bien qu'elles soient chaque année plus nombreuses, moins de 10% des auteurs de bande dessinée sont des femmes. Une telle disparité étonne d'autant plus, que le public féminin semble de plus en plus nombreux à fréquenter les librairies spécialisées et les festivals de bande dessinée.
Dans d'autres domaines littéraires, des femmes ont voulu porter un regard féminin sur la production. Ainsi, le "Femina" est-il, comme son nom l'indique, un jury de femmes. Ce dernier, toutefois, ne s'interdit pas de récompenser des oeuvres écrites par des hommes. La démarche d'Artémisia est donc, sans doute, plus militante ; nous avons donc souhaité donner la parole à cette jeune association.
En 2007, est-il plus difficile d'être une femme plutôt qu'un homme pour exercer un métier lié à la bande dessinée ?
Artémisia : La situation des femmes dans la bande dessinée est vécue de manière très diverse par les intéressées. Il y a celles pour qui « ça marche » et celles qui rament ; celles qui se réjouissent d’espaces dédiés aux femmes auteurs – collections, festivals, prix – et celles qui s’en méfient, y voyant des ghettos. Bref, difficile de faire un constat…
Il y a peu de femmes députées, peu de femmes chef d’orchestre, compositrice, dirigeante d’une entreprise du Cac 40… Tout métier un tant soit peu lié au pouvoir – la création étant une forme de pouvoir sur les imaginaires – compte plus d’hommes que de femmes. Pourquoi ? Parce que les femmes sont des petits êtres fragiles à qui le pouvoir répugne ? Ou parce que les hommes montent la garde à l’entrée avec une grosse massue ? Après tout, Jérôme, vous qui êtes un homme, vous êtes mieux placé que nous pour répondre à cette question.
En quoi une démarche de discrimination positive, comme un prix pour récompenser une femme auteur, est-elle nécessaire aujourd'hui ?
Artémisia : Nous ne pensons pas le Prix Artémisia en termes de discrimination positive. Ce sont bien plutôt les autres prix décernés au long de l’année qu’il faudrait interroger en termes de discrimination… négative ! Pour exemple, le festival d’Angoulême, après avoir honoré quatre femmes en 2001 – Cestac présidente, ceci explique peut-être cela –, les a totalement ignorées en 2007. Or, les femmes sont, en valeur absolue, de plus en plus nombreuses – la valeur relative progresse lentement pour s’établir entre 9 et 10% de la totalité des auteurs. Les prix décernés à Angoulême et ailleurs ne reflètent pas cette évolution.
Quelles circonstances vous ont amenées à créer l'association Artémisia ?
Artémisia : L’idée d’un prix récompensant une BD de femme est apparue lors d’un déjeuner réunissant Marie-Jo Bonnet, historienne de l’art, Chantal Montellier et Jeanne Puchol, auteurs de BD, le 30 juin 2007. Nous avons constaté que les femmes étaient sous-représentées chez les critiques et dans l’édition – beaucoup de femmes directrices de collection ici et là ne sont en fait pas décisionnaires. Et que cet espace manquant, d’un regard féminin sur la production BD, il nous suffisait de le créer au lieu de nous lamenter sur son absence. La maison d’édition l’Association ne s’est pas créée autrement : six auteurs qui n’arrivaient pas à faire publier leurs projets ont décidé de le faire eux-mêmes. C’est marrant comme on ne demande jamais à la non-mixité masculine de se justifier, alors que la non-mixité féminine, franchement, c’est louche.
Avant même de constituer le jury, nous avons contacté chacune nos relations, consœurs, amies dont nous savions qu’elles partageaient nos analyses, afin de réunir les six fondatrices de l’association – à savoir, outre les sus-mentionnées, Anne Bleuzen, rédactrice free-lance et chroniqueuse BD, Sylvie Fontaine, auteur de BD, illustratrice et peintre et Marie Moinard, éditrice des Ronds dans l’O et critique de BD. Pour le jury, que nous souhaitions un peu plus nombreux, sont venues nous rejoindre Marguerite Abouet, scénariste, Annie Pilloy, auteur de nombreux livres et articles sur les femmes et la BD, et Valérie de Saint Do, directrice de la rédaction de la revue culturelle
Cassandre. Le jury ainsi composé est ouvert à des spécialistes d’autres champs que la bande dessinée ; les auteurs de BD n’y sont pas majoritaires ; plusieurs générations s’y côtoient.
Un prix, cela fait un élu, et beaucoup de déçus. Pourquoi avoir choisi ce type d'action plutôt qu'autre chose ?
Artémisia : Un prix, c’est plus facile à mettre sur pied qu’un festival (mais ça viendra peut-être…). Un prix, c’est un événement très visible. Un prix, c’est le meilleur moyen de donner un « coup de pouce » à une auteure et son travail. C’est aussi une façon de donner envie aux éditeurs de publier plus de femmes, puisqu’ils savent que, désormais, au moins une d’entre elles sera désignée chaque année.
9e art, 9 membres dans le jury, 9 janvier... Y a-t-il une raison particulière pour le choix du 9 janvier comme date de remise du prix ? Artémisia : Bravo Jérôme, vous êtes le premier à avoir remarqué cette volontaire convergence de 9. Et en plus, le 9 janvier 2008 sera le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir (auteur du « 9e sexe »*). Quand vous saurez que le 9 symbolise de surcroît le couronnement des efforts et l’achèvement d’une création, vous comprendrez que nous n’avons rien laissé au hasard.
Outre la remise de son prix annuel, l'association Artémisia aura t-elle d'autres activités ?