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15 janvier 2008 2 15 /01 /janvier /2008 12:58
La tête de Beauvoir et le sexe des philosophes
par Louise Mailloux, professeure de philosophie


Nommez-moi cinq femmes philosophes ? Cinq ? Hannah Arendt, les deux Simone, Weil et Beauvoir, et puis après, on se gratte la petite tête. Autant dire que les femmes, comme philosophes, n’existent pas. Feuilletez, autant que vous voudrez, les dictionnaires de philosophie, et les manuels de philo destinés à l’enseignement collégial, examinez les plans de cours des professeurs de philosophie des collèges et des universités, jetez un coup d’œil sur l’offre de cours des différents départements de philosophie des universités québécoises, et vous comprendrez trois choses : la première, c’est que l’histoire de la philosophie occidentale est mâle.

La seconde, c’est que la question de la différence des sexes et celle de la femme, questions devenues brûlantes lorsque apparurent les théories égalitaires, de même que les théories féministes qui les ont critiquées, bref, tout ce pan de la tradition philosophique demeure jusqu’à aujourd’hui un continent ignoré, méconnu, banni, un objet théorique négligé, évincé, occulté, sans noblesse et sans intérêt, alors qu’il y aurait tant à dire d’un point de vue épistémologique, anthropologique, éthique et politique. Non, on préfère plutôt parler de l’Humanité au grand complet et de l’Être humain jamais rencontré. C’est tellement plus facile alors de dire que tous les humains sont égaux. Hein ?

Finalement, la troisième chose que l’on remarque, et non la moindre, c’est que contrairement aux universités anglophones, les départements de philosophie des universités francophones refusent de reconnaître, comme discipline philosophique, les études féministes. Faudra faire vos études à McGill, à Concordia ou aux États. Encore derrière les Anglais, mais cette fois-ci, ça ne semble pas trop nous offusquer... Un gros nuage de silences convenus, pensez-vous ? Pire encore, un barrage idéologique aussi colossal que celui de la Baie James. Cinq philosophes ? Eh oui, Beauvoir est existentialiste, mais vous ne voudriez tout de même pas qu’on l’enseigne en plus !

 La suite sur Sisyphe, le 14 janvier 2008

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15 janvier 2008 2 15 /01 /janvier /2008 12:54
Centenaire de Simone de Beauvoir - Éloges et critiques
par Élaine Audet


Par sa vie et ses livres, Simone de Beauvoir (1908-1986), féministe, philosophe, écrivaine engagée, a apporté aux femmes conscience, compréhension et mémoire de leur histoire. C’est en 1949 que paraît la somme remarquable de plus de mille pages qu’est Le Deuxième Sexe (1). Ce livre subversif a déclenché la rage des conservateurs et des misogynes et le clergé l’a mis à l’Index au Québec. Alors que, dans la première partie, l’auteure analyse la situation des femmes sous l’angle de la biologie, de la psychanalyse et du matérialisme historique, c’est la deuxième partie, consacrée à la sexualité féminine qui a suscité les attaques les plus virulentes. Certains lecteurs ont même réclamé l’interdiction du livre pour obscénité. Ce n’est évidemment pas les crimes commis envers les femmes tout au long de l’histoire qui ont provoqué le scandale mais le fait de parler du sujet tabou que constitue leur sexualité !

La suite sur Sisyphe, le 7 janvier 2008.

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7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 10:30
Queers, libertines, stars du porno, féministes tradi…

La deuxième vie du «Deuxième Sexe»

Par Aude Lancelin

La génération MLF discute toujours son héritage. Les pétroleuses d’aujourd’hui découvrent et adorent sa radicalité. Beauvoir revival?

Scène de séduction éternelle au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice. A la table d’à côté un garçon offre à une brune rougissante le dernier roman de Yannick Haenel, «Cercle». «Tu lis ça, tu as instantanément envie de tomber amoureuse.» Marie-Hélène Bourcier y prête une attention distraite. Coupe courte de petite «butch lesbienne», ainsi qu’elle se qualifie ce soir, et tchatche d’enfer de normalienne enseignante aux «Hautes Etudes», on l’a conviée pour parler de Beauvoir. Et là, surprise, même ce qui se fait de plus pointu en matière de théorie queer (1) radicale regarde encore avec respect le turban suranné de la grande ancêtre. Le colloque international organisé en janvier à Paris-VII par Julia Kristeva pour le centenaire de la naissance de Beauvoir la fait un peu pouffer, c’est sûr. «Toute la jet-set intellectuelle réunie autour de Krikri d’amour, ça promet!» Mais pour le reste, bienveillance cordiale à l’égard de Beauvoir. «Sexuellement, elle reste très convenue, souligne sans rire l’auteur de “Queer Zones”. Il n’empêche que Beauvoir est la première à avoir montré que la masculinité n’était pas réservée aux hommes, qu’elle est un signe social et culturel accessible à toutes. Et ça, c’est tout à fait révolutionnaire.»

Autre clin d’œil au symbole fort que représente encore «le Deuxième Sexe» quarante ans après la loi Neuwirth, et alors que la situation des femmes a pour le moins changé depuis la «ménagère modèle» des années 1950 que les mœurs débridées de la môme Simone terrorisaient encore, le département nord-américain de gender studies le plus réputé mondialement porte aujourd’hui le nom de «Simone de Beauvoir Institute». On se demande si la Grande Sartreuse, entièrement passée sous la coupe des «transgenres» à l’université Concordia de Montréal, y reconnaîtrait aujourd’hui ses petits, elle qui n’avait pas de mots assez secs dans son fameux chapitre sur «la lesbienne» pour stigmatiser «l’étroitesse d’esprit» des ghettos de «femmes affranchies».

Même descendance imprévue côté français, où la pionnière du roman trash Virginie Despentes se référait elle aussi à Beauvoir dans son manifeste publié en 2006, «King Kong Theorie», encensé des colonnes de «Libération» jusqu’aux pages de «Elle». Ainsi pouvait-on y lire entre diverses considérations au lance-flammes sur la féminité vue en «putasserie et art de la servilité» cette citation du «Deuxième Sexe»: «“La vraie femme” est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats; ses prétendus instincts de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique.» Même enthousiasme à noter du côté des féministes estampillées «ouverture». Ainsi Fadela Amara, passée de Ni putes ni soumises au gouvernement Sarkozy, a-t-elle elle aussi choisi une phrase de Beauvoir pour personnaliser ses cartes de vœux officielles de l’année 2008: «Etre libre c’est vouloir les autres libres.» Après Jaurès et Blum, Beauvoir semble elle aussi en passe de devenir un fétiche précieux que les bords opposés s’arrachent.

« On nous ressort aujourd’hui Beauvoir comme de temps à autre Joe Dassin ou Claude François, observe narquoise Antoinette Fouque, qui n’a jamais fait mystère de l’indifférence hostile que lui a toujours inspirée Beauvoir. Les féministes l’ont choisie comme vache sacrée. Un peu comme les amazones de Kadhafi, elles l’entourent de leur vigilance…» Lorsque la redoutée Antoinette fonde le MLF avec Monique Wittig après Mai-68, Beauvoir leur apparaît déjà inopérante, résolument datée « après-guerre ». «Sa détestation de la maternité et son discours plein de morgue sur les lesbiennes, c’est tout ce que nous rejetions. Si être féministe c’est vouloir être “un homme comme un autre” comme le voulut en fait Beauvoir, alors non, je ne suis décidément pas féministe!» Même la lecture des «Mémoires d’une jeune fille rangée» lui laisse un souvenir burlesque. «Tout ça, cette vision du couple libre notamment, me semblait totalement bidon. Au fond, Beauvoir, c’est une normalienne qui toute sa vie n’aura eu de cesse de repasser l’agrégation. Elle n’a jamais été une vraie militante féministe. Beauvoir, c’est la pensée libérale-libertine. Logique à cet égard qu’elle connaisse un regain d’intérêt.»

La séduction exercée par le côté rentre-dedans et quasi machiste de Beauvoir sur nombre de jeunes femmes aujourd’hui ne laisse pas d’étonner leurs aînées. Ainsi Françoise Collin, fondatrice en 1973 de la première revue féministe française, «les Cahiers du Grif», assure elle aussi n’avoir jamais été emballée par «le Deuxième Sexe». «La description effroyable qu’elle y donnait du corps des femmes me mettait mal à l’aise. Je ne pouvais m’empêcher d’y voir une forme de puritanisme persistant et même un rejet du féminin.» Reste pour Françoise Collin la fascination ressentie, toute jeune, lorsqu’elle lisait les romans germanopratins du Castor. «On y voyait pour la première fois des femmes parler et penser dans l’espace public, dans les cafés… se souvient-elle. Ça n’a l’air de rien aujourd’hui, mais pour nous c’était énorme. Que des femmes montrent ainsi que la vie ne consistait pas qu’à faire des courses, c’était inouï.» L’est-ce d’ailleurs moins aujourd’hui pour les «desperate housewives» de 2008, toujours plus accros au serial shopping qu’à la lecture du «Monde diplo»?

La vivacité des réactions que soulève encore le nom de Beauvoir vingt ans après sa mort, voilà qui laisse en tout cas songeuse Danièle Sallenave. La dame du jury Femina la lit depuis quarante ans «dans un rapport conflictuel». C’est «quelqu’un avec qui je suis toujours en vive discussion, d’où l’envie que j’ai eue de faire le point». Un épais volume, «Castor de guerre», paraît donc ces jours-ci chez Gallimard. Danièle Sallenave, qui affirme que sa vie fut «éclairée pour toujours par “le Deuxième Sexe”», y scrute entre autres la mécanique du couple existentialiste. «On cherche aujourd’hui à mettre Beauvoir dans la situation classique de la femme trompée.» Une manière sournoise de la ramener au lot commun, suggère Sallenave, qui déplore un backlash conservateur dans les rapports de couple actuels, et la peur croissante chez certains que l’égalité ne débouche sur un effacement de la différence des sexes, preuve par les essais angoissés d’un Zemmour ou d’un Schneider. «Je me demande bien comment une telle chose pourrait se produire!  s’amuse-t-elle. Plutôt changer l’ordre du monde que mes désirs. C’est ça la position éthique de Beauvoir, dont la radicalité me passionne. Elle sait dans quels abîmes la vie peut vous faire tomber. Elle décide de ne pas y tomber. Elle n’y tombera pas.»

Le long lamento du mâle contemporain effaré par les célibattantes castratrices, une plainte que Natacha Polony prend, elle, tout à fait au sérieux. Journaliste à «Marianne» et enseignante de 30 ans, elle publie aujourd’hui «L’homme est l’avenir de la femme» (Lattès). «Le Deuxième Sexe»? «L’analyse la plus fine qui ait jamais été livrée d’un type humain aujourd’hui disparu: la femme telle qu’elle était jusqu’à la fin du XXe siècle.» Changement de décor complet en effet à ses yeux, la reproduction est désormais maîtrisée, et elle l’est par le biais des femmes. Ainsi, si «l’inégalité» persiste bien, c’est désormais selon elle… au détriment des hommes. Les garçons à iPod de 20 ans ont totalement intégré l’idéologie de la prétendue supériorité doucereuse des femmes, d’après elle, et le régurgitent sous forme d’un profond malaise. Le féminisme a perdu la boule, énonce-t-elle, il s’égare aujourd’hui dans la traque du sexisme, quand il ferait mieux de s’obséder de la répartition du pouvoir politique et professionnel qui, lui, laisse toujours à désirer. Et Natacha Polony de s’amuser de «ces éditos ringards de “Elle” combattant pour le droit à l’avortement comme si nous en étions restés à l’époque de Beauvoir».

Le féminisme est en train de déchoir, c’est encore et toujours la faute à Beauvoir? La sociologue Irène Théry nuance. Auteur de «la Distinction de sexe» (Odile Jacob), elle aussi déplore la vision mystifiante de l’éternelle «domination masculine» véhiculée par «le Deuxième Sexe». «Une logique du soupçon commune à Bourdieu d’ailleurs. Le cœur de l’oppression pour eux, c’est définitivement la famille. Mais qui pense encore aujourd’hui que la femme est vouée par nature à être mère?» Autre changement décisif depuis l’ère des caves existentialistes… «Aujourd’hui le risque majeur pour quiconque vit en couple, c’est l’abandon. Dans les années 1950, le péril, c’était au contraire de rester ensemble quoi qu’il arrive.» Reste que, pour Irène Théry, Beauvoir a d’une certaine façon fracturé en deux l’histoire du couple. «Longtemps l’ambition d’une femme fut de devenir Madame Jacques Dupont. Beauvoir exemplifia une autre idée du couple: le duo. Un plus un ne faisait plus “un” mais “deux”.»

Avec la dame de fer sartrienne, ce n’est plus la procréation mais la conversation qui devenait aussi le cœur de l’union. Conséquence tout sauf négligeable: un couple de même sexe devenait par là même envisageable. A l’égard des expériences saphiques du professeur Beauvoir, Marie-Hélène Bourcier demeure toutefois très réservée. «Assez beauf quand elle parle de l’intimité de ses petites copines à Sartre, elle est au contraire très fleur bleue dans ses amours hétéros. Au fond, sa vision de la lesbienne est celle que véhiculent les films du dimanche soir de M6… Un moyen d’exciter les hommes avant tout.» Le couple libertaire de Beauvoir et Sartre, celui-là même dont la légende semblait écornée par toute une salve de révélations glauques, c’est pourtant cela même qui continue de fasciner toute une vague de nouvelles féministes, notamment lesbiennes.

«Sex education, writer, performer», lit-on sur la carte de visite que vous tend Wendy Delorme. A 28 ans, cette militante homo des Panthères roses publie son premier récit chez Grasset: «Quatrième Génération». La lecture du «Deuxième Sexe» fut pour elle comme une explosion. «Enfin j’ai eu l’impression de chausser des lunettes pour voir le monde!» Mais ce qu’elle préfère chez Beauvoir, ce sont les romans. «La Femme rompue» surtout, histoire d’une femme au foyer modèle larguée comme un chien du jour au lendemain. «Venant pourtant d’une famille où les femmes ont toujours travaillé, cela a suscité chez moi une énorme angoisse. Je me suis dit: cela ne doit jamais m’arriver.»

Actrice d’une troupe burlesque où elle tient le rôle d’une nympho blonde lisant Judith Butler en cachette, elle se revendique «fem» (prononcer «faim»), lesbienne ultraféminine, se faisant à ce titre souvent traiter de «collabo hétérogenrée». Comme Beauvoir, elle s’essaie aux relations poly-amoureuses, non monogames, plurifidèles. «L’ennui, c’est que je suis maladivement jalouse… C’est donc un boulot énorme de vivre ainsi, honnêtement, en admettant la pluralité du désir.» Quelles que soient les difficultés, les souffrances, Beauvoir aura au moins réussi ça à ses yeux: vaincre «le syndrome de la perruche». «Quand vous séparez un couple de perruches, elles se laissent mourir… 90% de la littérature européenne sur l’amour s’inspire de ça.» Le roman «Boys, boys, boys» de Joy Sorman, primé par le prix de Flore 2005, pourrait du reste lui aussi se lire comme la réponse d’une jeune féministe à ce même défi.

La vision du couple beauvoirien aimante tout autant Coralie Trinh Thi, ex-actrice porno, auteur de «la Voie humide» (Au Diable Vauvert). Eblouie par l’intelligence du «Deuxième Sexe», elle croit cependant déceler chez Beauvoir une pente très occidentale à considérer le féminin comme passif et donc à l’inférioriser. «Si elle avait connu le Tao, Beauvoir aurait pu l’envisager en termes de réceptivité et non de passivité. Dans les spiritualités orientales, on ne hiérarchise pas, on pense les contraires comme complémentaires.» Lecture du Tao ou pas, le libertinage assumé de Beauvoir ne laisse pas d’intimider l’écrivain Catherine Millet. «Que dans un couple l’on puisse s’échanger les mêmes partenaires sexuels, voilà quelque chose que j’admire, déclare-t-elle. Pas sûr que j’y serais arrivée.» Une normalienne d’avant-guerre capable d’en remontrer à Catherine M. n’a décidément pas fini de livrer ses derniers secrets.
A. L.


(1) Mot anglais signifiant «étrange» revendiqué aujourd’hui par toutes celles et tous ceux – hétérosexuels compris – qui cherchent à redéfinir les questions de genre.

 

Arielle Dombasle
« Une grande amoureuse »


Ce qui m’attire chez elle, c’est le style. J’aime la manière qu’avait Simone de Beauvoir de s’habiller et de se produire aux yeux des autres, femme ravissante cachée derrière des tailleurs rêches et des turbans austères. J’aime l’idée qu’elle ait choisi d’être cette femme-là, à une époque où la féminité se parait d’atours affriolants. Mais ce que j’aime plus encore, c’est l’amoureuse qu’elle a été, tombant dans tous les pièges. Elle s’est crue capable d’une liberté bien au-dessus de ses forces. C’était une belle tentative, et j’aime aussi l’idée que ça n’ait pas marché… Plus tard, Simone de Beauvoir allait s’asseoir sur un petit banc, seule, près de la tombe de Sartre. Cette image d’elle, pleurant l’amour de toute une vie, me touche infiniment.

Propos recueillis par Anne Crignon

 

Catherine Millet
« Bourgeoise et érotique »


C’est la liberté sexuelle que Beauvoir s’est accordée avec Sartre qui m’a surtout intéressée, même si je n’ai en ce qui me concerne jamais établi ce genre de pacte. Avec mon compagnon Jacques, la liberté était tacite. Je ne peux pas m’empêcher du reste de voir dans cet impératif de transparence un côté bourgeois : il faut être honnête dans la vie, dire ce qu’on pense. Je ne vois pas pour ma part où est la honte à être hypocrite. Aussi drôle que cela paraisse, Beauvoir a aussi toujours été pour moi une figure érotique. Elle ressemble à une héroïne de Klossowski. Froide, intello, les cheveux tirés. Beaucoup d’hommes m’ont un jour fait l’aveu de ce fantasme.

Propos recueillis par Aude Lancelin

 

Source: «Le Nouvel Observateur» du 3 janvier 2008

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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 08:00
 
Je dresserai chaque portrait de femme petit à petit. Ils seront alimentés de nouveaux posts au fil du temps, selon mes trouvailles ou mon inspiration.
Pour conserver une certain ordre dans l'élaboration des portraits, les nouveaux posts seront placés à la suite des anciens, c'est à dire que je serai obligée de leur attribuer une date de publication antérieure. Ainsi, si vous souhaitez savoir si de nouveaux articles ont été postés, il faudra visiter régulièrement chaque portrait.
Toute contribution de la part des lectrices ou lecteurs seront les bienvenues.
Je commence avec un monstre sacré de l'histoire du féminisme : Simone de Beauvoir.
 
 


Brassaï (1899-1984), Simone de Beauvoir, café de Flore
Paris, 1944. Photographie, épreuve contact aux sels d'argent (8,5 x 5,9 cm)
BNF, Estampes et Photographie




« Mon histoire publique, c’est celle de mes livres, de mes succès et aussi celle des attaques auxquelles j’ai été en butte.
En France, si vous écrivez, être femme c’est donner des verges pour vous battre. Surtout à l’âge que j’avais quand j’ai commencé à être publiée. Une très jeune femme, on lui accorde une indulgence égrillarde. Vieillie, on lui tire des révérences. Mais la première fraîcheur perdue, sans avoir acquis encore la patine de l’ancienneté, osez parler : quelle meute ! Si vous êtes de droite, si vous vous inclinez avec grâce devant la supériorité des mâles, si insolemment vous ne dites rien, on vous épargnera. Je suis de gauche, j’ai essayé de dire des choses, entre autres que les femmes ne sont pas des éclopées de naissance. […]

On a formé de moi deux images. Je suis une folle, une demi-folle, une excentrique […] J’ai les mœurs les plus dissolues ; une communiste racontait qu’à Rouen, dans ma jeunesse on m’avait vue danser nue sur des tonneaux ; j’ai pratiqué tous les vices avec assiduité, ma vie est un carnaval ; etc.
Souliers plats, chignon tiré, je suis une cheftaine, une dame patronnesse, une institutrice (au sens péjoratif que la droite donne à ce mot). Je passe mon existence dans les livres devant ma table de travail, pur cerveau. « Elle ne vit pas », ai-je entendu dire par une jeune journaliste. […] Le journal Elle proposant à ses lectrices plusieurs types de femmes, avait inscrit sous ma photo : « Vie exclusivement intellectuelle. » Rien n’interdit de concilier les deux portraits. On peut être une dévergondée cérébrale, une dame patronnesse vicelarde ; l’essentiel est de me présenter comme une anormale. Si mes censeurs veulent dire que je ne leur ressemble pas, ils me font un compliment. Le fait est que je suis un écrivain : une femme écrivain, ce n’est pas une femme d’intérieur qui écrit mais quelqu’un dont toute l’existence est commandée par l’écriture. Cette vie en vaut bien une autre. Elle a ses raisons, son ordre, ses fins auxquels il faut ne rien comprendre pour la juger extravagante. La mienne fut-elle vraiment ascétique, purement cérébrale ? Mon Dieu ! je n’ai pas l’impression que mes contemporains s’amusent tellement plus que moi sur cette terre ni que leur expérience soit plus vaste. En tout cas, me retournant vers mon passé, je n’envie personne.
Je me suis entraînée dans ma jeunesse à me foutre de l’opinion. »


Simone de Beauvoir, La Force des choses, Gallimard, Collection blanche, 1963, pp. 674-677.

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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 07:50
 


Hélène et Simone de Beauvoir en 1913.


Biographie succincte



Simone de Beauvoir (1908-1986), née à Paris, reçoit une éducation bourgeoise, conformiste et religieuse. Elle est issue d'un milieu aisé (son père est avocat). Elle est l'aînée d'une famille de deux enfants. Sa mère est une catholique dévote qui élève ses deux filles dans un cadre strict et traditionnel.

À 14 ans, Simone de Beauvoir devient athée et décide de consacrer sa vie aux études et à l'écriture. Elle étudie la philosophie à la Sorbonne à Paris où elle rencontre Jean-Paul Sartre avec qui elle partagera sa vie.

En 1929, elle obtient l'agrégation de philosophie. Professeur à Marseille, Rouen, puis Paris, elle quitte l'enseignement en 1943, ne trouvant pas dans ce métier les conditions à « une émancipation totale ». C'est à cette époque qu'elle commence la carrière littéraire à laquelle elle aspirait.

Ardente avocate de l'existentialisme incarné par son compagnon Jean-Paul Sartre, elle soulève des questionnements afin de trouver un sens à la vie dans l'absurdité d'un monde dans lequel nous n'avons pas choisi de naître.

À partir de 1947, les voyages se succèdent aux États-Unis, où elle séjourne en 1950, en Afrique et en Europe.

Elle obtient le Prix Goncourt en 1954 pour Les Mandarins.

Elle continue à voyager, en Chine (1955), à Cuba et au Brésil (1960), en Union soviétique (1962) tout en poursuivant la rédaction de ses mémoires et son action pour la libération de la femme.

En 1971, elle assure la direction d'une revue d'extrême gauche, Les Temps Modernes, qu'elle a fondée avec Sartre. Jusqu'à sa mort, elle collabore à cette revue.

Philosophe, essayiste, romancière et dramaturge, elle domine la littérature féminine de son temps. Ses ouvrages autobiographiques font revivre toute une génération, celle de Saint-Germain-des-Prés. Indignée de voir la femme traitée comme un objet érotique, elle n'a cessé de mener une lutte passionnée pour sa libération. Le Second Sexe est devenu la bible du mouvement féministe mondial.

À partir de 1980, après la mort de son mari, sa santé physique et mentale se détériore à cause de sa dépendance à l'égard de l'alcool et des amphétamines .
Elle meurt à l'âge de 78 ans. Elle est enterrée dans la même tombe que Jean-Paul Sartre.


Source : http://perso.wanadoo.fr/calounet/biographies/beauvoir_biographie.htm

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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 07:45
 


Simone de Beauvoir avec Natasha Sorokine, 1943.


Un curieux silence de Simone de Beauvoir


par Marie-Jo Bonnet

"...ça me fait quand même drôle d'être passionnément aimée de cette manière féminine et organique par deux personnes : Védrine (...) et Sorokine... "



"Lettre à Sartre, 1939.

La publication du Journal de Guerre de Simone de Beauvoir, de ses Lettres à Sartre et des Mémoires d'une jeune fille dérangée de Bianca Lamblin , ont permis de désocculter un curieux silence chez l'auteur du Deuxième sexe, dont on célèbre cette année le cinquantenaire : son rapport intime au lesbianisme.

On sait maintenant que Simone de Beauvoir a eu des relations charnelles avec des femmes, "des passions organiques", vécues généralement avec ses anciennes élèves. On sait aussi que sa vie amoureuse a été structurée autour du trio, et non du couple, un trio qui comprenait d'une part un "amour nécessaire" avec Sartre, et ce qu'elle appelait les "amours contingentes" avec des femmes. Or la question qui se pose après ces révélations posthumes est pourquoi la philosophe existentialiste a caché sa "bisexualité" alors qu'elle plaça la vérité au fondement de sa morale de l'authenticité.

Doit-on y voir une réaction à l'homophobie de la société française, qui l'a marquée dès son adolescence à travers la mort de son amie Zaza pour qui elle éprouvait des "émotions non codifiées" . Pendant la guerre, également, Simone de Beauvoir est victime de l'idéologie vichyssoise du "Travail- Famille - Patrie", puisqu'elle est suspendue de l'Education Nationale à la suite d'un plainte de la mère d'une de ses élèves pour "détournement de mineure", plainte qui déboucha pourtant sur un non-lieu. Si elle prend acte de l'homophobie dans Le Deuxième sexe en présentant les lesbiennes comme "celles qui choisissent les chemins condamnés", on s'aperçoit cependant qu'elle n'en fait pas l'analyse, se contentant de rectifier les fausses certitudes de la psychanalyse sur les lesbiennes "viriles" et "féminines, tout en encadrant sa réhabilitation de la "volupté lesbienne" de sérieuses restrictions puisqu'elle conclue quasiment le chapitre en disant : "Rien ne donne une pire impression d'étroitesse d'esprit et de mutilation que ces clans de femmes affranchies" .

On voit comme la philosophe Simone de Beauvoir n'était pas prête à se reconnaître dans la lesbienne. Tout en elle se cabre à cette idée, à commencer par sa conception de l'émancipation féminine qui est d'abord pour elle une aventure intellectuelle menée dans la confraternité masculine et consolidée par l'indépendance économique. Eros lesbien et royaume de l'Esprit sont tellement opposés chez elle, que même pendant les années M.L.F. où les lesbiennes ont enfin pris la parole publiquement, Simone de Beauvoir ne dira jamais un mot de soutien, préférant s'engager dans le combat pour l'avortement (qui ne la concernait pas personnellement, si l'on en croit ses mémoires), plutôt que dans la libération homosexuelle. Je l'ai rencontrée plusieurs fois à cette époque, dans le cadre d'un groupe d'historiens qui préparait des émissions de télévision devant avoir lieu sur "Sartre dans le siècle", et jamais nous n’avons pu en parler, bien que je l'aie questionnée sur Violette Leduc au moment où je commençais ma thèse sur l'amour entre femmes.

Ce silence sur l'homosexualité a une raison, et s'explique à mon avis bien plus par ses idées philosophiques que par une quelconque peur de la "chiennerie française" . Le matérialisme existentiel, qui fonde son analyse de l'oppression des femmes, barre tout ancrage de l'amour lesbien dans une dynamique émancipatrice. Car si la femme est l'Autre de l'homme, si la féminité est socialement construite - un mythe, démontre-t-elle dansLe Deuxième sexe -, si enfin l'amour est une aliénation librement consentie - voir son portrait sidérant de l'amoureuse -, comment une femme pourrait-elle construire son identité de sujet libre à travers un amour pour une autre femme ? C'est impossible, et l'on comprend pourquoi une telle vision de la femme "relative" ne peut déboucher sur une analyse de l'homophobie. Il faudrait que "l'essence" ne succède pas à l'existence , qu'elle lui soit au moins co-originaire pour que le désir homosexuel soit inclus comme une des dimensions de l'identité humaine.

La phrase introduisant le chapitre du Deuxième sexe sur la lesbienne est révélatrice de cette position identitaire intenable qu'eut Beauvoir de l'après-guerre jusqu'à sa mort en 1986. "... la femme est toujours frustrée en tant qu'individu actif, écrit-elle. Ce n'est pas l'organe de la possession qu'elle envie à l'homme, c'est sa proie". Voilà des mots extrêmement révélateurs de sa relation à la femme désirée et au monde masculin. La femme est une "proie" sexuelle, un objet de consommation, voir de dévoration, et d'ailleurs, les métaphores alimentaires jaillissent sous sa plume quand elle évoque la nuit passée avec une de ses jeunes amantes, comme en 1939 où elle écrit : "Nuit pathétique - passionnée, écoeurante comme du foie gras..." .

On imagine dans quelles contradictions Simone de Beauvoir dut se débattre. Une avidité existentielle sans borne qui inclue la volupté féminine, une passion absolue pour Sartre qui lui impose amantes qu'elle "partage" avec lui. Enfin, un dégoût de la féminité conçue comme pur produit de la domination ne l'ont guère aidée à lever le silence sur sa praxis lesbienne. Mais c'est peut-être encore plus son système philosophique qui fit obstacle, tant il est vrai que l'Esprit est la vraie demeure de nos "émotions non codifiées".


Marie-Jo Bonnet, (paru dans Ex Aequo n°27, avril 1999)

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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 07:40
 



" Certains affirment que l’égalité des sexes... "


par Nelly Bargeaud

Nelly Bargeaud a 16 ans; elle habite Clermont-Ferrand. Elle a concouru dans la catégorie " Essais " avec un texte très court, qui plus qu’une étude, est un cri de révolte et un message de reconnaissance à ses aînées en féminisme.



Certains affirment que l'égalité des sexes est à son paroxysme et qu'il serait dur de gravir un échelon supplémentaire mais il n'en est rien. Bien que l'émancipation des femmes ait évolué au cours des siècles, l'égalité entre les deux sexes n'est encore qu'un rêve d'avenir pour la gente féminine. Il est vrai que la femme n'occupe plus la place qu'elle avait au début du siècle dans la société mais elle détient encore une place négligeable par rapport aux hommes. Cependant, cette situation propice n'est pas d'actualité dans tous les pays du monde où la femme est plus jugée comme une esclave que comme une personne proprement dite. Et même si les mentalités ont évolué, en grammaire comme dans la vie, le masculin l'emporte toujours sur le féminin. La femme conserve le rôle de l'éternelle ménagère et il est difficilement envisageable de concevoir un homme qui lui succéderait ainsi qu'un monde gouverné par des femmes et cela même à l'aube du XXIe siècle. Toute sa vie pourtant la femme se battra pour faire prévaloir ses droits et pour répandre ses idées. Sa vie sera une bataille perpétuelle, progressant toujours plus avec un seul but "être enfin libre" pour un monde meilleur. Que serions-nous sans Marie Curie, Simone de Beauvoir, Simone Weil et tant d'autres, sans oublier ces femmes que l'histoire ignore, toutes ces anonymes à qui nous devons notre situation d'aujourd'hui ? Toutes ces femmes qui se sont battues pour leur liberté, pour notre liberté. Ainsi l'exprimait Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on le devient". En effet, le groupe que fondent toutes les femmes du monde entier n'est qu'une seule et unique femme dont la structure s'amplifie de jour en jour, tout comme l'intensité de sa voix qui pousse un seul et unique cri, un cri qui un jour détruira le mur qui la retient captive et qui tombera à tout jamais dans les abîmes de l'oubli.

Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Point/cote.htm

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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 07:35

 



Avec Sartre au Saint-Germain-des-Prés, 1949.



Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir



Préface de Benoîte Groult


Il s'est écrit peu de bibles dans l'histoire de l'humanité. Un très petit nombre de livres en effet approchent de la définition du dictionnaire selon laquelle Bible signifie LE livre par excellence, la révélation, le message.

Or le Deuxième Sexe est un peu tout cela. Et c'est ainsi qu'il a pu devenir LE livre des femmes, le texte fondateur dont en tout lieu, depuis quarante ans maintenant, le féminisme se réclame.

C'est en juin 1949 qu'apparaissait le premier tome de cet essai d'une audace que nous mesurons mal aujourd'hui et qui prétendait répondre à la question « qu'est-ce qu'une femme ? » et réécrire l'histoire des femmes à la lueur de la biologie et de la sociologie mais en remettant en question les stéréotypes et le cortège d'affirmations péremptoires proférées depuis des millénaires par les plus grands penseurs. Il n'ambitionnait rien moins que de mettre à bas les murailles des préjugés et des tabous qui emprisonnaient les femmes dans une destinée figée, et d'explorer les chemins les plus secrets de leur liberté. (......)
Simone de Beauvoir a alors trente-sept ans. Elle a déjà publié trois romans, dont l'invitée en 1943, un essai, Pyrrhus et Cinéas, et fait jouer une pièce de théâtre, les Bouches inutiles. Mais bien qu'elle ait conquis la notoriété par ses livres, on la surnomme « notre Dame de Sartre é et on la considère d'abord comme la compagne du « pape de l'existentialisme ». Il n'est jamais venu à personne l'idée de considérer Sartre comme le compagnon de Simone de Beauvoir ! fera-t-elle remarquer plus tard.

Avant elle bien sûr des femmes isolées héroïques comme Olympe de Gouges, audacieuses comme Mary Woolestonecraft ou lucides comme Virginia Woolf pour ne citer qu'elles, avaient inventé le féminisme en Europe avant même que le mot n'eût été crée. Mais, c'est Simone de Beauvoir la première qui allait rassembler ces revendications éparses, ces mouvements d'idées vite étouffés, ces combats, ces rêves aussi, pour leur donner une voix unique en même temps qu'une justification historique et scientifique.

Comme celles qui l'avaient précédée, comme toutes les femmes qui osèrent s'écarter des chemins traditionnels, Beauvoir s'est heurtée à la réprobation des bien-pensants et à l'hostilité virulente de ses confrères. On la décrit à la fois comme une marginale aux moeurs dissolues - elle vit à l'hôtel avec Sartre sans être mariée - et comme une cheftaine frigide à l'esprit desséché.

Le scandale aidant, 22000 exemplaires du premier tome s'enlèvent en une semaine. En exergue, l'auteur avait placé l'affirmation bien connue de Pythagore : « il y a un principe bon qui a crée l'ordre, la lumière et l'homme ; et un principe mauvais qui a crée le chaos, les ténèbres et la femme ».

Et elle la faisait suivre de cette remarque de Poulain de la Barre : « Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect car ils sont à la fois juge et partie».
C'est donc une femme cette fois qui va écrire un essai, qu'elle veut exhaustif, sur les femmes.

La première partie porte sur les faits et les mythes, par le biais de la biologie, de l'histoire et de la psychanalyse. La seconde traite du mariage, de la maternité, de la maturité et enfin de la vieillesse.

Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, ce n'est pas d'une revendication militante qu'est né ce livre, moins encore d'un quelconque désir de revanche. Beauvoir a brillamment réussi sa vie jusqu'ici, elle n'a aucun compte à régler et, en cette période trouble de l'après-guerre, bien des questions paraissent plus importantes que le féminisme. Sur les raisons qui la décidèrent à aborder ce sujet, l'auteur s'est d'ailleurs expliquée très franchement, à son habitude, dans le deuxième volume de son autobiographie, la force de l'âge.

« Une première question se posait : qu'est-ce que ça avait signifié pour moi d'être une femme ? J'ai d'abord cru pouvoir m'en débarrasser vite. Je n'avais jamais eu de sentiment d'infériorité. Ma féminité ne m'avait gênée en rien. Personne ne m'avait jamais dit : « Vous pensez comme ça parce que vous êtes une femme. »
- Pour moi, dis-je à Sartre, ça n'a pour ainsi dire pas compté.
-Tout de même, vous n'avez pas été élevée de la même façon qu'un garçon. Il faudrait y regarder de plus prés.
Je regardai et j'eus une révélation : ce monde était un monde masculin. Mon enfance avait été nourrie de mythes forgés par les hommes et je n'y avais pas du tout réagi de la même manière que si j'avais été un garçon. Je fus si intéressée que j'abandonnai l'idée d'une confession personnelle pour m'occuper de la question féminine dans sa généralité. »

Dès les premières lignes de son introduction, Beauvoir dénonce « les volumineuses sottises débitées pendant le dernier siècle » et annonce son projet : faire toute la lumière sur celles qui constituent, selon la formule de Freud, « le continent noir ». Avec cette franchise désarmante et ce courage de tout dire qui la caractérisent, elle s'étonne de « découvrir à prés de quarante ans un aspect du monde qui crève les yeux mais que personne ne voit ».
« Un homme n'aurait pas l'idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu'occupent dans l'humanité les mâles, écrit-elle. Qu'il soit homme, cela va de soi. Il est entendu que le fait d'être un homme n'est pas une singularité. Un homme est dans son droit en étant homme, c'est la femme qui est dans son tort. »

Et elle pose l'idée fondamentale qui va sous-tendre toute l'oeuvre : « Une femme se différencie par rapport à l'homme et non celui-ci par rapport à elle. Elle est l'inessentiel par rapport à l'essentiel. Il est le sujet, il est l'Absolu ; elle est l'Autre. »
Elle avait d'ailleurs songé à appeler le Deuxième Sexe, l'Autre.
Dés sa parution, parce qu'il dérange le confort intellectuel des hommes et celui de bien des femmes aussi, le livre va faire scandale. C'est la première fois qu'une femme et une philosophe ose revendiquer, non pas quelques droits pour quelques femmes, mais l'égalité absolue et aborder les problèmes tabous de la liberté sexuelle, de la maternité et de l'avortement, de l'exploitation ménagère, etc.

Le livre est mis à l'index par le Saint Office de Rome. En France il est très lu mais les Françaises n'ont pas vraiment pris conscience de l'importance de la question féminine alors qu'aux Etats Unis, où le féminisme est déjà structuré, c'est un triomphe. Deux millions d'exemplaires seront vendus en langue anglaise et le Deuxième sexe figure pendant un an en tête des ventes au Japon. Il est traduit dans toutes les langues du monde, y compris l'arabe, l'hébreu, le serbo-croate ou le tamil. Simone de Beauvoir devient bientôt l'écrivain féministe la plus lue au monde.

La bande annonce du livre portait ces mots : « La femme, cette inconnue », ce qui apparaît comme un défi à tous ceux, philosophes ou romanciers, qui prétendaient avoir tout découvert et tout dit sur la Femme ! Preuve de l'impact de ses thèses, le livre va déclencher un véritable raz-de-marée de grossièreté, de bassesse et de mauvaise foi. Un nombre stupéfiant d'écrivains ne craignent pas d'exprimer leur horreur névrotique devant le fait qu'une femme ose remettre en question toutes les idées reçues et surtout parler du corps sans fausse pudeur, en un style simple et précis. A gauche comme à droite on se déchaîne, on feint l'indignation. François de Mauriac déclare : « Nous avons littéralement atteint les limites de l'abject », et il entreprend auprès du public une croisade pour déconsidérer l'auteur.
Julien Gracq dénonce « la stupéfiante inconvenance du ton du Deuxième sexe ».
Camus déclare que ce livre est « une insulte au mâle latin » et Jeannette Thorez-Vermeersch y voit « une insulte aux ouvrières ».
Pierre de Boisdeffre et Roger Nimier rivalisent de dédain pour « cette pauvre fille névrosée » et le philosophe Jean Guitton se déclare « péniblement affecté de déchiffrer à travers cette oeuvre la triste vie de son auteur ».

« On me reprocha mon indécence, écrira Simone de Beauvoir, on me déclara insatisfaite, glacée, priapique, nymphomane, lesbienne, cent fois avortée et même mère clandestine.... Au nom de cette tradition polissonne qui fournit aux Français tout un arsenal de dictons et de formules qui réduit la femme à sa fonction d'objet sexuel.
.... Beaucoup d'hommes déclarèrent que je n'avais pas le droit de parler des femmes parce que je n'avais pas enfanté ! Et eux ? Faudrait-il interdire aux ethnologues de parler de tribus africaines auxquelles ils n'appartiennent pas ?

Ces réactions paraissent d'autant plus consternantes qu'à aucun moment le Deuxième Sexe ne peut être considéré comme érotique ou exhibitionniste, encore moins pornographique.
Dans la presse cependant certains reconnaissent l'importance de l'événement. Une femme appelle les femmes à la liberté ! Simone de Beauvoir, lieutenante de Sartre et experte en existentialisme, écrit Paris-Match, est sans doute la première femme philosophe apparue dans l'histoire des hommes. Il lui revenait de dégager de la grande aventure humaine une philosophie de son sexe. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce à ce qu'on appelle aujourd'hui les médias, Beauvoir entre aux côtés de Sartre dans la mythologie parisienne. D'innombrables photos la montrent, le plus souvent assise à une terrasse de café de Saint Germain des Prés, « si simple qu'elle repose l'oeil, ignorant les fourreurs de luxe et les couturiers de la rue Royale ». Elle ne se laisse impressionner ni par la gloire, ni par l'hostilité qu'elle rencontre ou les lettres d'injures qu'elle reçoit. L'homme qu'elle « place au-dessus de tous les autres ne la juge pas inférieure à eux ». Son estime lui suffit ainsi que celle de « la famille », composée du cercle d'amis fidèles qui entourera Sartre et le Castor leur vie durant.
Ce qui surprend aujourd'hui quand on replace le Deuxième Sexe dans son époque, c'est qu'il ne fait partie d'aucune vague féministe et n'est le manifeste d'aucun mouvement. Sa publication a précédé de vingt ans la naissance du M.L.F. en France et de plus de dix ans la parution aux U.S.A. de la deuxième oeuvre féministe importante du XXe siècle, la Femme mystifiée de Betty Friedan.

A l'époque d'ailleurs, Beauvoir ne pensait pas encore que la lutte des femmes pût être un combat spécifique. Selon elle, l'avènement du socialisme mettrait automatiquement fin au sexisme et instaurerait l'égalité. Entre 1949 et 1969 elle devait changer d'avis, constatant que nulle part, et en Russie soviétique pas plus qu'ailleurs, les femmes n'avaient obtenu les mêmes droits et les mêmes libertés que les hommes.

On raconte que Werther déclencha une épidémie de suicides et René de Chateaubriand une épidémie de mélancolie, le deuxième sexe aura, lui, déclenché une épidémie de liberté. De libertés dans tous les domaines. Peu de livres ont suscité à travers le monde une pareille prise de conscience collective et incarné les aspirations avouées, réprimées ou inconscientes d'une si large partie de l'humanité. Même quand elles n'ont pas été lues, les oeuvres de Simone de Beauvoir ont pénétré les mentalités et impulsent encore une bonne part de ce que disent, font ou écrivent les femmes d'aujourd'hui.

Ce phénomène est dû en partie au fait que chez elle l'écriture ne se séparait pas de l'action, ni l'action de la morale. Beauvoir n'a pas seulement été l'auteur de ses oeuvres mais l'auteur de sa propre vie et cette particularité lui a permis de dépasser les limites de la critique littéraire pour atteindre à une stature universelle donnant à son oeuvre ce supplément d'humanité dont peu d'écrivains peuvent se prévaloir.

Annie Cohen-Solal, auteur d'une récente biographie de J.P.Sartre, souligne très justement l'importance de la personnalité de Simone de Beauvoir dans l'appréciation de son oeuvre. A une époque où les jeunes filles se conformaient aux schémas établis parce qu'elles ne trouvaient pas de modèles féminins auxquels s'identifier, Beauvoir a su se choisir un destin original. « Elle est devenue Simone de Beauvoir contre son milieu, contre sa famille, avec et contre Sartre, dans la permanente recherche d'un territoire à elle, à la fois autonome et mitoyen. Elle est devenue Simone de Beauvoir contre l'opinion publique et le qu'en-dira-t-on. »

Dans les Mémoires d'une jeune fille rangée, premier tome d'une autobiographie qui est en même temps l'histoire d'un demi-siècle, vécu par ceux que Bertrand Poirot-Delpech appelle « les deux intellectuels les plus frémissants de ce siècle », elle raconte avec son implacable honnêteté l'itinéraire d'une petite fille dans une famille bourgeoise ruinée, « demoiselle du Cours Désir » mal dans sa peau (« que tu es laide, ma pauvre fille ! » lui disait son père, soulignant qu'en plus elle n'avait pas de dot), mais ayant déjà un culte pour la littérature. A quinze ans, elle répondait sans hésitation à la question : Que voulez-vous être plus tard ? –« Un écrivain célèbre ! « Mais elle savait que sa carrière dépendrait entièrement de son intelligence et de ses études. Jeune fille », elle renonce à toute coquetterie, se prive de sommeil pour lire, étudie à table et s'impose l'héroïsme comme remède à la médiocrité de sa vie ».

En 1926 elle passe avec mention « très bien » un certificat de littérature puis de mathématiques générales plus un certificat de latin, commence un roman, rompt avec les idées conservatrices de sa famille, puis se lance dans l'étude de la philosophie.

En 1929, elle est reçue deuxième à l'agrégation de philosophie, l'année où Jean-Paul Sartre est reçu premier. En fait ils étaient tous les deux premiers, ayant eu le même nombre de points. Mais il existait en 1929 une étrange discrimination : les filles, très peu nombreuses, étaient classées en surnombre et se voyaient reléguées à un rang inférieur. Mais Beauvoir n'avait pas encore développé de conscience féministe et ne se choqua pas. Elle a vingt et un ans et c'est la plus jeune agrégée de France. Les normaliens autour d'elle, Raymond Aron, Nizan, Sartre, Merleau-Ponty, ont quelques années de plus qu'elle.
La même année, Jean Paul Sartre, qui était très conscient « d'être le jeune Sartre, comme on dit le jeune Berlioz ou le jeune Goethe », entre dans la vie de Simone de Beauvoir pour vivre avec elle le plus singulier roman d'amour du siècle. Elle restera sa compagne pendant plus de cinquante ans et ces deux êtres hors du commun connaîtront une entente intellectuelle qui durera aussi longtemps qu'eux-mêmes.

Il est souvent difficile à ces filles spirituelles de Simone de Beauvoir que nous sommes toutes à des degrés divers, que nous le voulions ou non, de faire une critique objective du Deuxième Sexe. Pourtant Beauvoir elle-même a évolué au cours de sa vie et toujours refusé de se placer sur un piédestal. Au contraire, plus elle avança en âge, plus elle se rapprocha des féministes de base et du militantisme quotidien, même dans ce qu'il a de plus ingrat. Il serait donc injuste de la reléguer au rang des monuments devant lesquels on s'incline mais qu'on ne visite plus. A soixante-quinze ans, trois ans avant sa mort, vivait encore en elle la jeune fille « à la curiosité barbare », aux exigences immodérées, prête à tous les bonheurs, à tous les dévouements aussi, elle que l'on a si volontiers décrite comme distante et sèche, sans voir que sa timidité et une certaine gaucherie expliquaient cette froideur apparente.

Il faut pourtant reconnaître que les progrès de la science et l'évolution des mentalités -à laquelle elle a contribué précisément- ont rendu parfois caduques certaines analyses du Deuxième Sexe. Tel ou tel aspect de la condition féminine n'est plus vu, quarante ans plus tard, avec le même regard.
Ainsi dans le chapitre des « données de la biologie », Beauvoir résumait, dans ce style net et cru qu'elle estimait dû à ce sujet après tant d'ouvrages timides ou approximatifs, « les inconvénients qu'il y avait pour un esprit à habiter un corps femelle ». « Dix pages à vous faire dresser les cheveux sur la tête, écrira Nancy Huston, tant est vive l'évocation du cycle menstruel qui s'accomplit dans la douleur et dans le sang, du travail fatiguant de la grossesse qui exige de lourds sacrifices, des accouchements douloureux, parfois mortels. »

La conclusion, peu réjouissante, c'est que la femme est « de toutes les femelles mammifères celle qui est le plus profondément aliénée à l'espèce et qui refuse le plus violemment cette attention.... C'est la femelle humaine qui se distingue le plus profondément de son mâle. »

De même, le long du chapitre intitulé « la mère » s'ouvre sur une brève analyse de la contraception, suivie d'une quinzaine de pages sur l'avortement, donnant en somme la priorité au refus de maternité.
Sur ce point, on lui a souvent reproché de s'être laissé influences par ses choix personnels. On sait que pour elle l'individu doit l'emporter sur l'espèce, l'esprit sur le corps et le choix sur la contingence. Ce « destin féminin », cette aliénation à la biologie, elle les avait refusés pour elle-même et il est possible que cette décision personnelle se soit reflétée dans l'analyse plutôt négative qu'elle fait de la grossesse, de la maternité et des rapports mères-enfants.

Mais il ne faut pas oublier le climat social qui régnait à cette époque. Après guerre, on comptait encore autant d'avortements que de naissance en France, de 800 000 à 1 million par an selon les estimations, ils étaient illégaux et par conséquent pratiqués dans l'angoisse de la clandestinité, dans des conditions psychologiques humiliantes et physiologiques désastreuses, et parfois mortelle. L'obsession d'une grossesse non désirée faisait alors partie du paysage sexuel de la plupart des femmes. Le vote de la loi Simone Veil légalisant l'interruption de grossesse a dédramatisé le problème et fait diminuer significativement le nombre des avortements, au point que l'on oublie aujourd'hui le poids de cette angoisse qui compromettait l'épanouissement sexuel des femmes et souvent la vie conjugale elle-même. Le sombre tableau que traçait Beauvoir correspondait assez bien à la réalité des années 40.

De même encore, en lisant les pages consacrées à la puberté et aux premières règles, certains, certaines surtout, pourront être choqués de les voir décrites d'une manière dramatique, comme un phénomène suscitant la honte et le dégoût. Alors que les garçons accèdent avec joie à la dignité de mâles, la souillure menstruelle précipite les filles dans une « catégorie inférieure, remarque Beauvoir. Mais elle souligne avec insistance que la biologie ne constitue pas un destin et que seul le contexte social confère au pénis sa valeur privilégiée et fait de la menstruation une malédiction. » Dans une société sexuellement égalitaire, ajoute-t-elle, l'adolescente n'envisagerait la menstruation que comme sa manière singulière d'accéder à sa vie d'adulte. »
Là aussi, on retrouve le reflet de son expérience personnelle. Elle racontera plus tard dans ses Mémoires la honte qui la consuma le jour où son père apprit qu'elle avait eu ses premières règles. « J'avais imaginé, écrit-elle, que la confrérie féminine dissimulait soigneusement aux hommes sa tare secrète. En face de mon père je me croyais un pur esprit. J'eus horreur qu'il me considérât soudain comme un organisme. Je me sentis à jamais déchu. »

Comme on pouvait s'y attendre elle a porté le même jugement négatif sur la ménopause, où « la femme est brusquement dépouillée de sa féminité et perd, encore jeune, l'attrait érotique et la fécondité d'où elle tirait aux yeux de la société et à ses propres yeux la justification de son existence et ses chances de bonheur ».
Mais là encore il faut rappeler que jusqu'aux années 70, la ménopause était considérée, malgré son cortège de troubles et de symptômes pénibles, comme un phénomène normal et qu'il ne convenait pas de soigner.

Enfin il faut bien y venir : on ne peut évoquer la grande oeuvre de Beauvoir sans se référer à la fameuse, à l'incontournable petite phrase qui pour tant de gens résume le Deuxième Sexe : « On ne naît pas femme, on le devient ». Il est évident que ce genre de slogan ne peut être simpliste par rapport à la pensée beauvoirienne. Mais pour délivrer les femmes de l'implacable emprise du stéréotype, de la notion mensongère de l'…éternel féminin, il fallait inventer une formule choc. Paradoxalement, c'est peut-être de l'excès même de simplicité de son style, de ce désir maintes fois exprimé chez elle de répudier toute afféterie, toute recherche du brillant, du sensationnel, qu'est née sous sa plume cette phrase dont la violence dans la brièveté confine au génie. On signifie difficilement plus en si peu de mots.

Il n'est pas douteux que le recul du féminisme dans les années 80 et un rejet de ce militantisme honni - auquel les femmes doivent pourtant des droits dont elles n'imagineraient plus d'être privées - ont desservi la mémoire de Simone de Beauvoir. Elle n'est pas encore à sa vraie place dans l'histoire des idées.

On s'obstine à la considérer comme une féministe (ce qu'elle n'était pas à l'époque où elle écrivait le Deuxième Sexe) plutôt que comme philosophe. Michèle le Doeuff, philosophe elle-même, a fort bien expliqué quelle formidable résistance rencontrent les femmes pour entrer dans la communauté férocement masculine des penseurs. « Parce qu'on cantonne les essais des femmes dans des rubriques spéciales, la moitié des lecteurs potentiels se privent de solides lectures. Or les études sur la condition féminine représentent » un pan d'universel « et non un ghetto. »
Tout en critiquant certains aspects de sa pensée, elle a rendu à Simone de Beauvoir le plus bel hommage qu'elle eût souhaité : « Un livre qui apporte la fin d'une solitude et qui apprend à voir est plus important que tous les manifestes. »

Mais Beauvoir n'a pas seulement voulu apprendre aux femmes à voir, à se voir. Dans les plus émouvantes pages du Deuxième Sexe, les dernières, elle a jeté les bases de ce que pourrait être l'amour authentique, fondé sur la reconnaissance réciproque de deux libertés. « Le jour où il sera possible à la femme d'aimer dans sa force et non dans sa faiblesse, non pour se fuir mais pour se trouver, non pour se démettre mais pour s'affirmer, alors l'amour deviendra pour elle comme pour l'homme, source de vie et non mortel danger. »

On peut se demander aujourd'hui, prés de cinquante ans après la publication de ce livre, si Simone de Beauvoir n'a pas pesé plus profondément sur nos idées et nos comportements que Sartre. Elle a en tout cas contribué plus que tout autre à l'émergence d'une conscience féminine capable de surmonter la fatalité de sa condition, ce qui est le sens même de l'existentialisme.

De la jeune fille rangée à la philosophe du Deuxième Sexe ou à la sociologue du courageux essai sur la Vieillesse, s'est jouée une des plus belles aventures de l'être humain : l'affirmation d'une pensée et d'une personnalité.
L'une et l'autre ont contribué à faire entrer les femmes dans leur histoire et pas là même dans l'Histoire tout court.


Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Portrait/visage.htm

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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 07:30
 


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Confession d’une féministe impénitente



Par Marthe Lemaire Cottam
Professeur honoraire de littérature française
Mills College, Oakland, California

La grande chance de ma vie a été d’être née dans une famille où régnaient la paix et l’entente. Ma mère, très indépendante, rayonnante d’une joie intérieure, avait pour mission de répandre la santé et le bien-être autour d’elle, ne prêtant qu’un oeil inattentif aux conditions très modestes de notre vie matérielle. Mon père, socialiste anti-militariste, mécanicien de métier, refusait tout avancement par solidarité avec la classe ouvrière. Citoyens du monde, ils mirent toute leur énergie à créer un monde, dans la famille et leur entourage, régi par l’amour, la vérité et la justice. A ma naissance peu après la fin de la Grande Guerre, comme on ne pouvait déterminer la couleur de mes yeux, ma mère déclara: “Elle a les yeux de la Ligue des Nations”! J’étais donc préparée dès ma jeunesse à accepter et à mettre en pratique une nouvelle conception de la femme, libérée des mythes traditionnels qui avaient empêché la pleine réalisation de ses possibilités et de son énergie créatrice.

Sortie du cocon familial, j’ai peu à peu ouvert les yeux à travers mes lectures et de pénibles expériences personnelles à la dure réalité d’un monde d’antagonismes et de conflits dominé par la volonté de puissance masculine. D’abord c’était la lutte révolutionnaire contre le système capitaliste qui, à mes yeux, résoudrait toute inégalité entre les sexes et les races. Ce n’est que bien des années après la publication du Deuxième Sexe que l’originalité de Simone de Beauvoir m’a frappée d’une évidence éblouissante. A travers son analyse fouillée et approfondie de tous les aspects de la situation de la femme, on sentait, renforcée par ses oeuvres autobiographiques, l’expérience vécue. Aux Etats-Unis, c’est Betty Friedan, qui avait certainement lu l’oeuvre de Simone de Beauvoir, qui lança le défi aux Américaines à travers The Feminine Mystique, publié en 1963, et qui provoqua quelques années plus tard une véritable explosion de révolte contre les contraintes éprouvées après tant d’espoirs déçus de la libération.

Trois générations de femmes dans ma famille attestent les progrès considérables que nous avons faits depuis une cinquantaine d’années. Une grande timidité et le rêve du grand homme mythique à suivre et à servir, obnubilaient mes propres capacités; ma vie par conséquent ne fut qu’un demi-succès. Plus forte et plus agressive, ma fille n’a pas éprouvé les mêmes entraves. La volonté de trouver sa propre voie tout en ayant un mari, quatre enfants, et une maison à entretenir, l’a poussée, encouragée et soutenue par son mari, à entreprendre une carrière à l’âge de cinquante ans, qui la mènera certainement à faire une contribution importante au système pénal en ce qui concerne les enfants délinquants. Quant à ma petite fille, à dix-neuf ans, elle réussit brillamment un programme d’études scientifiques universitaires. De même, une petite nièce fait partie d’une équipe d’astrophysiciens d’une renommée mondiale. Que de transformations! Et quel espoir pour l’avenir!

Oui, la situation de la femme a changé radicalement depuis la publication du Deuxième Sexe; pourtant tout reste à faire. Un redoublement de nos efforts est impératif si nous ne voulons pas perdre ce qui nous semble déjà solidement acquis. Surtout ici aux Etats-Unis nous éprouvons une réaction brutale (backlash) contre le féminisme, lancée par la droite religieuse (Religious Right). Demandez aux jeunes femmes si elles sont féministes. Presque toutes répondront avec grande hésitation. Elles sont bien entendu pour le droit à l’avortement, la pilule, l’égalité des chances et des salaires, la liberté sexuelle, enfin, pour la pleine liberté de choisir leur avenir. Alors, pourquoi cette hésitation? L’image perçue d’une féministe, c’est celle d’une femme aux jambes poilues qui a la haine des hommes. Dans les entretiens radiodiffusés (talk-shows) on les appelle des féminazies! Faites ce que vous voulez, pensent-elles, mais soyez belles et sachez plaire aux hommes. L’attaque féroce contre l’avortement au nom du droit à la vie (right to life) a eu comme résultat 1700 Centres de Planification Familiale attaqués ou brûlés, plusieurs médecins et infirmières tués, les femmes voulant avorter menacées. Au point que même si le droit à l’avortement est toujours légalisé, très peu de médecins ont le courage de pratiquer ce procédé.

Nous n’avons pas résolu le conflit entre production et reproduction. La solution simple de Simone de Beauvoir, refus du mariage et de la maternité, ne convient pas à toutes les femmes. La plupart continuent à vouloir établir un foyer avec un mari et des enfants, même si elles ont un travail qui les intéresse et qu’elles veulent poursuivre. C’est alors que les difficultés s’accumulent, car, chez nous, c’est à chacun(e) de se débrouiller pour trouver ses propres solutions à des problèmes qui sont parfois presque insurmontables.

Les rapports entre les sexes restent opaques. Au sujet d’une liste des cent meilleurs romans publiés au vingtième siècle, Erica Jong remarque (dans un article de Nation, publié le 16 novembre 1998) qu’on ne nomme que huit romancières dignes d’être retenues. A la suite de cet oubli, elle dresse sa propre liste de cent romans écrits par des femmes parmi lesquelles certes il existe des talents exceptionnels qui auraient mérité d’être élevés au même rang que les écrivains supérieurs masculins. Les femmes continuent à être pour les hommes (et pour beaucoup de femmes) inférieures et moins compétentes à tous les niveaux. Même dans le cadre universitaire, la jeune étudiante qui se spécialise dans les sciences n’est pas acceptée par les garçons et doit poursuivre ses études dans la solitude. Aucune camaraderie n’existe entre les sexes dans cette chasse gardée où les jeunes étudiants peuvent profiter de l’aide et des connaissances de tous les autres mais dont elle est exclue. En tous cas, c’est l’expérience de ma petite fille et de ses copines.

Si les femmes ont accès aux professions, très peu réussissent à percer dans le champ politique, et si elles y réussissent c’est parce qu’elles ont suivi le modèle masculin. Beaucoup de féministes américaines se sont concentrées surtout sur leur avancement personnel et professionnel. Il faudrait nous unir pour trouver de nouvelles solutions aux grands problèmes des inégalités et des injustices qui font partie d’un capitalisme archi-militariste qui règne chez nous à l’heure actuelle.

Enfin, les améliorations de la situation des femmes que nous avons obtenues par une lutte acharnée, n’ont guère pénétré les couches sous-privilégiées de notre société. Peu de femmes noires, latino-américaines, pauvres blanches et autres laissées de côté, ont pu atteindre la liberté des classes moyennes. Le manque de connaissances, un enseignement public lamentable, l’inexistence de moyens financiers, le mépris des hommes, les quartiers abandonnés au trafic des drogues et des armes à feu dans lesquels elles doivent vivre, leur exploitation dans le travail, la télévision qui leur met continuellement devant les yeux des modèles de femmes riches et belles, ou au contraire, l’image des femmes victimes, toutes ces réalités quotidiennes à l’intérieur desquelles elles doivent se débattre, offrent peu d’espoir pour leur libération dans un proche avenir.

Simone de Beauvoir nous a montré le chemin à suivre. Nous avons fait un premier pas vers notre libération. Mais l’avenir reste obscur et troublé. Tant que les rapports seront tendus entre les sexes, tant que la majorité des hommes et des femmes seront opprimés par l’ignorance et l’exploitation, tant que nous n’aurons pas trouvé une société où les deux sexes seront transparents l’un pour l’autre, nous n’arriverons pas à cette “transcendance” qui bouleverserait les rapports humains.

Nous avons du pain sur la planche!


Source : http://www.penelopes.org/archives/pages/sdb/Point/cote.htm

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15 février 2006 3 15 /02 /février /2006 07:25
 


Simone de Beauvoir avec Colette Audry, Kate Millett, Anne Zelensky, Yvette Roudy et Sylvie le Bon de Beauvoir.


Simone de Beauvoir, le mouvement des femmes,

Un témoignage



par Claudine Monteil*


En 1948, tandis que la France se remettait des blessures de la deuxième guerre mondiale, ma mère, une jeune agrégative, souhaita préparer un doctorat pour devenir professeur d'université en chimie. Elle épousa la même année un jeune mathématicien. En guise de cadeau de mariage, un mathématicien plus âgé lui dit qu'elle devait abandonner tout projet de carrière pour se consacrer à celle de son mari. "Merci pour votre conseil que je suivrai point." lui répondit-elle.

Un an plus tard elle acheta en librairie un ouvrage qui suscitait une grand scandale en France, le premier tome du Deuxième Sexe . Elle s'allongea et enceinte de moi, en commença la lecture. Soudain, elle comprit que dans cette ville, Paris, elle n'était enfin plus seule. Elle avait le droit de poursuivre sa carrière comme elle l'entendait. Elle se sentait à présent forte et devint, comme elle l'avait souhaité, une femme professeur d'université en chimie.

Vingt ans plus tard, je sonnais à la porte de Simone de Beauvoir. Mes jambes tremblaient et mon cœur battait fort. Lorsqu'elle ouvrit la porte, je ne savais pas que j'allais revenir dans ce lieu régulièrement et me lier d'une amitié avec elle qui dura jusqu'à sa disparition, en 1986.

Le Mouvement des Femmes commença en 1969, un an après les événements de mai 1968. Le 26 août 1969, huit femmes se rendirent à l'Arc de Triomphe pour déposer des fleurs sur "la tombe de de la veuve du soldat inconnu".

Quelques mois plus tard je rejoignis le mouvement des femmes. Nous nous réunissions aux Beaux-Arts dans une ambiance joyeuse et décontractée qui contrastait avec le sérieux compassé des groupes post-soixante-huitard. Un soir, Anne, qui devait fonder par la suite la Ligue du Droit des Femmes avec l'auteure du Deuxième Sexe, me proposa de venir à une réunion qui se tenait le dimanche suivant chez Simone de Beauvoir: "Et sois à l'heure!" m'avait-elle prévenu. "Simone n'aime pas que l'on soit en retard."

Le dimanche suivant, fin 1970, j'arrivai au 11 bis rue Schoelscher à 17h précises. Je me sentais intimidée. Je venais d'avoir vingt ans, et Simone avait déjà franchi le cap de la soixantaine. Elle ouvrit la porte, me sourit, puis s'exclama: "Vous êtes en retard!". En réalité je ne l'étais point. Mais son affreux petit réveil qu'elle plaçait sur son bureau face à elle avançait toujours de cinq minutes.

Rien ne rendait Simone plus nerveuse que la notion du temps, garante de sa possibilité d'écrire.

Les quelques femmes du Mouvement qui participaient à ces réunions se trouvaient déjà là. Dans cet immense studio de peintre , composé d'une grande pièce et d'immenses fenêtres donnant sur la rue Schoelscher et le cimetière Montparnasse, deux sofas et deux fauteuils jaunes étaient posés sur une moquette mauve. Il était délicat de s'asseoir sur l'un des sofas, où trônait un masque égyptien au regard immobile et mystérieux, offert par Nasser.

Contre les fenêtres, face aux sofas, étaient rangées des poupées des différentes régions du monde, donnant l'impression qu'un régiment d'yeux fixes vous observaient.

Assise dans l'angle formé par les deux sofas, Simone était vêtue d'une de ses tuniques de soie et du bandeau de la même couleur. Autour d'elle se retrouvaient outre Anne l'avocate Gisèle Halimi, Christine Delphy, sociologue, directrice des Nouvelles Questions Féministes, et qui prépare un colloque international à Paris en janvier 1999 pour le cinquantenaire de la publication du Deuxième Sexe , Monique Wittig, auteure notamment du très beau livre Le Corps Lesbien, Delphine Seyrig, habillée en pantalons et non plus en robe longue comme dans l'Année dernière à Marienbad, Maryse L., active à présent dans la défense de l'environnement, Claude, une journaliste française, Annie S, haut fonctionnaire, Annie C, écrivaine, Cathy, poétesse, Liliane Kandel, sociologue et aujourd'hui membre du comité des Temps Modernes .

Tous les regards et les propos convergeaient bien sûr vers Simone de Beauvoir.

J'attendais d'elle de nous transmettre son savoir et son expérience. Mais à ma grande surprise, elle interrogeait l'une, puis l'autre, sur la meilleure campagne à mener pour la libéralisation de l'avortement. Agée de 20 ans, j'étais venue écouter cette dame de 62 ans. Et voilà qu'elle me demandait à mon tour mon opinion sur ce sujet.

Elle intervenait ensuite, réagissant parfois vivement, mais toujours avec respect. L'âge importait peu. De même elle ne mentionnait jamais l'un de ses livres. Nous nous sentions traitées d'égale à égale. Mais il fallait réagir aussi vite qu'elle.

Vers 19h, Simone de Beauvoir se crispait soudain. Il était pour elle l'heure de rejoindre Sartre. Nous quittions alors son studio, heureuses, mais épuisées. Malgré son âge avancé, sa vivacité restait intacte.

Ce fut ainsi que dimanche après dimanche, nous avons, en petit comité, préparé les différentes manifestations qui devaient conduire à une libéralisation de la loi sur l'avortement et à une amélioration de la condition des femmes en France.

En 1970, le mot "avortement " était tabou. Dans ma famille, universitaire et progressiste, j'avais rarement entendu prononcer ce mot qui incitait la peur. En 1943, la gouvernement de Vichy avait puni de la peine de mort une femme qui pratiquait des avortements clandestins. L'avortement était toujours considéré par la loi comme un crime. Et chaque année, comme le rappelle Simone de Beauvoir dans Tout Compte Fait , des centaines de milliers d'avortements clandestins étaient pratiqués en France dans des conditions si dangereuses que certaines femmes restaient mutilées à vie ou en mourraient.

Pour briser ce silence et ces injustices, nous avons décidé de créer un événement choc qui obligerait les médias à parler du sujet. Chez Simone nous avons rédigé un Manifeste dans lequel nous déclarions que nous avions eu un avortement. Outre Simone, et de nombreuses femmes inconnues, des personnalités, notamment des actrices comme Catherine Deneuve et Delphine Seyrig, le signèrent. Bien que n'ayant pas eu d'avortement, je le signai également, par solidarité.

La publication le 4 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur du "Manifeste des 343 " suscita un scandale extraordinaire. Les radios, la télévision, les journaux, furent obligés de prononcer le mot interdit. Notre initiative fut un succès immédiat, même si plusieurs femmes signataires connurent des problèmes sur leurs lieux de travail. Simone accepta de donner un entretien inséré dans le même numéro de l'hebdomadaire dans lequel elle expliqua les raisons de notre acte.

Ce fut le début d'une action qui dura des années pour enfin réussir à faire modifier la loi: manifestations, soutien dans des procès contre des femmes jugées pour avoir eu un avortement. La société française se sentit enfin concernée par l'injustice de cette loi moyennageuse.

Dans le même temps, nous nous sommes attaquées aux questions concernant le viol, les femmes battues, les jeunes filles mères célibataires, les salaires inégaux et les emplois réservés aux hommes. Des femmes purent enfin accéder à des métiers où elles n'étaient pas acceptées: ingénieurs, chercheurs scientifiques, préfets, juges, médecins, pilotes de ligne, etc.

Simone de Beauvoir, qui a participé chaque jour à notre mouvement, nous a donné une jeunesse extraordinaire. Avons-nous, de nôtre côté, réussi à lui offrir, à travers ces combats menés ensemble, une deuxième jeunesse? Je l'espère.



*Claudine Monteil est l'auteure du livre Simone de Beauvoir, Le Mouvement des Femmes, Mémoires d'une Jeune Fille Rebelle (éditions Alain Stanké, Montréal 1995, et éditions du Rocher, Paris 1996). Dans cet ouvrage elle raconte son engagement au côté de Simone de Beauvoir dans le mouvement des femmes, son amitié avec l'écrivaine jusqu'à sa disparition en 1986 et avec sa famille, en particulier avec sa sœur, la peintre Hélène de Beauvoir, ainsi que ses rencontres avec Jean-Paul Sartre.

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