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  • : Lez Zone est un espace dédié à la culture et aux arts sapphiques, au féminisme. Vous y trouverez également quelques actualités. Poèmes illustrés, peinture, photographie, artistes invitées.
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La chambre m'abrite

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Quand je partirai

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Convulsive

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Nicole Barrière :

Femmes en parallèle

Marie Bataille :

Nuit

Le silence te creuse

Germaine Beaulieu :

Dans l'attente

Elle s'interroge

Il n'y a plus de sens

Rien du noir

Tu tiens bon le désir

Jannick Belleau :

Adios Amiga

Jovette-Alice Bernier :

C'est alors que l'on sait

J'abdique tout

Louky Bersianik :

La Splendeur

Le testament de la folle alliée

Le visage

Maladie d'amour

Huguette Bertrand :

Alpamayo

Blondes nuits ensoleillées

Enchevêtré aux impossibles

Je ne suis que le vent

J'ai cette gourmandise

Les visages du temps

Quand le cri du corps

Sous la caresse des mots

Sur la pointe des doigts

Sur l'écran brûlant...

Claudine Bohi :

L'humilité...

France Bonneau :

Si j'étais immigrante

Nicole Brossard :

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15 février 2008 5 15 /02 /février /2008 14:29

Chères amies, chers amis,

Cela fait chaud au coeur de constater que des lesbiennes s'organisent au Maghreb et au Moyen Orient. Ci-dessous vous trouverez des informations sur Zaafaran, un tout nouveau groupe qui vient de se créer. Elles demandent de diffuser l'information afin que leur existance soit connue. Vous trouverez aussi un courrier électronique, si vous désirez prendre contact avec elles.
Soutenons cette initiative courageuse.
Bien à vous

Patricia Curzi
Women's Project Coordinator
ILGA


Pour diffusion Immédiate



Montréal, 25 janvier 2008 - Lorsqu’on se découvre lesbienne, bisexuelle, transgenre ou transsexuelle (LBTT), il nous semble que le monde entier est peuplé de gens hostiles. Lorsqu’on se découvre différente et qu’on vit dans un pays où cette particularité est un crime, comme au Moyen-Orient et au Maghreb, il nous semble que c’est la fin du monde. Que dire de toutes celles qui font ce pas dans le vide, dans leurs pays ou même, parfois de manière plus stigmatisante, dans un pays d’accueil, loin de toute attache, de toute communauté amie ? Isolées dans une communauté fermée et sourde ? Ou aller ? A qui parler ? Où trouver ses réponses, surtout lorsque les femmes en général et les lesbiennes plus particulièrement sont trop souvent invisibles ?


Ces femmes LBTT du Moyen-Orient et du Maghreb ne sont pas toutes « out », pour des raisons qui leur appartiennent, et sont souvent marginalisées ou seules, ont du mal à se créer des réseaux de rencontre mais ont surtout du mal à s’épanouir loin des préjugés et de la peur.


Afin de rompre l’isolement et la solitude de ces femmes, quelques unes ont pris leur courage à deux mains et ont fait ce qu’elles n’auraient jamais cru possible. Elles se sont réunies le 18 mai 2007 et ont lancé Zaafaran, un nouveau groupe dont l’objectif est de créer un espace anonyme et confidentiel, de rencontre et d’activités socioculturelles et politiques pour les LBTT du Moyen-Orient et du Maghreb.

Dans un poème arabe, les lesbiennes sont appelées frotteuses car le fait de moudre du Safran entre leurs mains évoquait justement l’acte sexuel entre deux femmes. Nous avons choisi de garder un élément de cette tradition et de la faire revivre à notre façon, loin des préjugés de notre société patriarcale. Quelque chose qui évoquait un peu nos origines et qui reflétait le fait que nous soyons uniques.


Zaafaran, comme l’épice tant convoitée, comme le soleil sur la méditerranée une après midi d’été, comme le reflet du désert sous le soleil couchant…

Zaafaran, comme ce nouveau groupe de et pour les femmes du Moyen-Orient et du Maghreb, lesbiennes, bisexuelles, transgenres et transsexuelles.

Si ce texte a piqué votre curiosité, si vous voulez savoir plus sur ce nouveau groupe, si vous voulez en faire partie, si vous avez des questions ou même des idées ou n’importe quoi d’autre à dire (soyez gentilles tout de
même !), n’hésitez surtout pas à nous contacter par email

contact@zaafaran.org


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Published by Misfit - dans Lesbianisme
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5 janvier 2008 6 05 /01 /janvier /2008 08:05

L’insoutenable visibilité de l’être
par Jacqueline Julien

Colloque Visibilité/invisibilité des lesbiennes,
organisé par la Coordination lesbienne en France (CLF), 19 mai 2007, hôtel de ville de Paris.

Actes en vente
• À la librairie Violette & Co, 102, rue de Charonne 75011 Paris.
• Par correspondance auprès de la Coordination lesbienne en France,
en adressant un chèque libellé à l’ordre de la CLF de 13 euros (10 + 3 pour frais de port) à :
CLF c/o CQFD
37, avenue Pasteur
93100 Montreuil

 


Ce que nous avons sous les yeux, nous ne le voyons pas
– pas même lorsqu’on appartient à la classe asservie.

Colette Guillaumin(1)


Dans un contexte d’invisibilité quasi obligatoire et de domination masculine généralisée(2), j’aimerais définir dans quelles conditions la Visibilité-lesbienne a pu ou pourrait (quand cela est voulu par certaines) se manifester dans la cité.
Et, au fait, quelle visibilité voulons-nous et pour
quoi faire ?

     Postulat : en tout lieu et de tout temps la société blanche formatée hétéro a prévu l’éjection de ce qui n’est pas calibré par elle. Stratégie numéro un – et cela chez tout majoritaire : l’effacement du minoritaire. Quel que soit l’élément allogène à escamoter – pour la pureté de la race ou de « l’identité nationale » (no comment), le tracé des frontières, le maintien et la surveillance du marché d’échange des biens (dont femmes et enfants), la transmission de l’héritage, le contrôle des sexualités et des mentalités, etc., il s’agit de garder intact le périmètre du pouvoir, il s’agit de préserver la primauté territoriale de la domination. (Je parle en particulier du territoire du discours.)

     Cette primauté a aussi pour but et pour effet, cela est évident, que le dominant se sente bien chez-soi chez lui. D’ailleurs ce chez-soi de l’hétéronormé est considéré – par lui – comme habitat légitime et lieu d’origine. De là à le considérer comme originel, principiel donc naturel, il n’y a aucun pas à faire.

     Cet étalonnage s’étant imposé en force pour une forme de nature, vous ne trouverez rien dans la pyramide hétérosociale qui puisse soutenir une quelconque « forme » lesbienne. (Et ici je parle en termes de volumétrie, d’architecture de la pensée.)

     N’oublions jamais que ce que nous appelons complaisamment Visibilité-lesbienne reste pour le régime général hétérolambda une quasi-invisibilité. Il s’ensuit que l’être lesbienne, en tant que non conforme à la forme occupe, selon les lois de la physique androcentrée, une position doublement insoutenable. 1) Peut-on en effet soutenir la transparence, étayer l’invisible ? 2) Insoutenable, en outre, et cette fois dans le sens courant du mot : insupportable.

     La contradiction ne vous aura pas échappé. Elle traduit une tactique ordinaire d’un système coercitif : mixer le déni et l’opprobre. Ignorer et faire ignorer, mais faire savoir que ce qu’on veut ignorer est ignoble (abject, scandaleux, ridicule…)(3).

     Mais je ne m’attarderai pas dans l’angle sociétal de la gynophobie lesbophobique. Nous y sommes rompues, historiquement. Je préfère m’approcher du point de vue de la « lesbienne inconnue », celle qui gît sous la stèle du placard(4) extérieur. (J’ai bien dit extérieur, celui qui nous enferme dehors.) Je poserai aussi que je suis moi-même cette lesbienne invisible car insoutenable, aux deux sens que j’ai donnés : bien que visible [pour mes copines, pour mon boucher, pour quelques émissions de télé et pour quelques andros(5) de ma vie courante et militante], ma NON-visibilité saute aux yeux, si je puis dire, dans le territoire du logos, où j’ai tout en effet de la « lesbienne inconnue ». Mais aussi, et dans ce cas c’est du concret : insupportable – en particulier pour le pape et les masses de sécateurs religieux allumés fanatiques. J’ajoute que, sinon rare exception, je suis également insupportable aux andros de la vie courante à peine nommés, et assurément à Guillaume Durand(6).


Être chez-soi chez eux ?

     J’en viens à la définition du lieu d’appartenance – qui serait le lieu où l’on peut se dire « soi » et qu’on peut définir « sien » – et qui est toujours lié au concept d’« étranger ».

     Le problème que doit constamment régler le dominant (celui qui se sent bien chez-soi chez lui), c’est : que faire de ces étranger-e-s, de ces invisibles sortis de là d’où Lui n’attendait personne, ces dites « minorités sexuelles » qui ont déboulé sur son territoire comme si c’était chez eux ?

     Vite, les parquer dans des locaux, appelés lieux d’accueil.

     Question : à quel espace (à quelle fierté) peut prétendre une lesbienne dont le chez-soi n’est pas son chez elle, dont le domaine est limité à ce local de transit ? (Avec seuil de tolérance – et je parle maintenant d’espace mental : sémiologique, politique, affectif…). En fait d’Espace : un préfabriqué où, en qualité d’hébergée, elle devra se constituer comme étrangère chez-soi.

C’est cette notion empruntée à Toni Morrison(7) qui va être le premier fil arraché à l’écheveau de nos invisibilités et que j’ai personnifiée plus haut dans la « lesbienne inconnue » (car en advenir).

     Continuant à filer la métaphore du pavillon des cancéreux : la-lesbienne(8), à l’instar de la-femme qu’on veut qu’elle soit, tout de mêêême, mais tout comme les pédés, les trans- et autres barbaresques (vus bien sûr du piédestal du dominant), est donc casée à la va comme je te pousse sur la propriété du maître (Qui est un bon maître, qui ne zigouille pas forcément, nous sommes une démocratie moi Monsieur.) Décor post-colonial minimaliste, peint aux mêmes couleurs que la case Intégration des migrants, pavillon Phénix à l’écart du bâti principal de l’hétéroblanc concentrique : c’est la Maison de Tolérance.


     J’aimerais alors en géographe établir la cartographie des ramifications mentales qu’a pu engendrer en nous ce vivre en étrangères chez-soi chez eux, les hétéroandros.

     Cette cartographie s’étend en réalité à tous les domaines de la pensée et de la recherche. Elle fait œuvre d’historiennes et d’anthropologues, de linguistes et de philosophes, d’archivistes et de sociologues, et naturellement d’écrivains et d’artistes. Un énorme corpus, par conséquent, mais d’auteures jamais citées, rarement traduites, publiées homéopathiquement, exposées par exception ou sitôt remisées. En somme d’autres « lesbiennes inconnues « qui ne nous sont accessibles que lorsqu’on sait où les chercher, lorsqu’on a la volonté de les trouver et de faire partager leur travail et leur œuvre (comme lors de rencontres et colloques d’études, dont ceux de Toulouse(9)), mais édifices absolument transparents, au sens d’in-visibles, dans l’épais corpus hétérosocial.

     Je formule alors ces autres questions, stratégiques, à partir d’une optique de combat :
     - Doit-on tenter de transformer un lieu d’accueil pour minoritaires, ce périmètre balisé par le dominant, pour en faire notre propre lieu d’origine ?
     - L’obtention d’une visibilité généralisée et, pourrait-on dire, « normalisée » – jusqu’ici la plus éclatante de nos mires, apparemment la plus qualifiante pour nous croire exister en soi chez-soi – est-elle la promesse d’une réelle légitimité du territoire obtenu ?

Mais où est-on chez soi ?

     La société majoritaire, quand elle se pique de ne pas être trop frappée (d’intégrismes d’État, de fascismes indécrottables), est assez habile pour prévoir des seuils, dits justement de tolérance. Elle PEUT donc intégrer des petit bouts d’étrangeté, des morceaux d’ab-Norme : gouine-pédé-trans-migrant (et à condition qu’ils causent dans la langue du Maître).

     Si la lesbienne (la-lesbienne !) n’a pas gagné de vrai chez-soi, son chez elle est bien toujours un chez eux. Elle est donc toujours hors de soi. Cela a de quoi la mettre hors d’elle ! (Je parle bien sûr de fureur pour celles qui consomment cet ingrédient). Cette lesbienne extra-muros, donc hors d’elle a d’ailleurs toute raison de l’être puisque, je viens de le dire, elle n’occupe avec ses copines, autres lesbiennes inconnues, aucun « lieu d’origine ».

     Quant au logos… il est toujours blindé dans la langue de la domination(10). La Visibilité-lesbienne ne l’a pas fait trembler d’un iota.

     Allons : il y a quelques compensations : ne pas être vues, connues ni reconnues dans le discours du majoritaire ne les empêche pas, les lesbiennes inconnues, de se voir elles, de rendre visite aux autres lesbiennes inconnues, voire de se voir beaucoup entre elles pour toute raison et en toute saison.


     Paradoxe : voilà que des consœurs, celles-ci vraiment NON visibles, à la recherche d’autres consœurs via petites annonces sur Lesbia ou sur internet, vont préciser que leur objet de désir ne doit pas faire partie du « ghetto » (La formule « ghetto s’abstenir » ponctuant la liste des qualités requises pour l’impétrante a encore, semble-t-il, de beaux jours devant elle.)

     Or, que nous sachions, un ghetto a été inventé pour isoler, séparer et si possible faire disparaître cette fois pour de bon qui y est enfermé-e de force. Et voilà qu’est désigné « ghetto » une masse (d’ailleurs floue) de lesbiennes qui vont et viennent au grand jour, se montrent et se fréquentent à haute fréquence. Eh bien, c’est comme ça, le couperet est tombé : « Ghetto s’abstenir » suffit à disqualifier toute aspirante (ne serait-ce que pour des randonnées en Auvergne) qui révélerait sa honteuse et insupportable appartenance au ghetto.

     Le comble, c’est que l’exil intérieur et volontaire de ces lesbiennes qui se croient chez elles partout (au point de ne pas sortir de chez elles), leur fait apparaître comme des enfermées (dans un ghetto) celles qui justement sortent, font du bruit et s’ébrouent dans le « milieu » lesbien.

     Milieu ? Mais où se situerait-il, notre juste milieu lesbien ? Pour répondre, il faudrait avoir une claire idée de ce que serait notre Centre. Un centre conçu, et à bâtir, j’y reviens, comme lieu d’origine, non plus simple placard où ranger les habitus du proprio légitime – vie de couple, mariage ou pacsage et pourquoi pas, quand le Maître-des-Lieux a les idées (vraiment) larges, un tas d’enfants alignés sur une banquette rajoutée pour eux.

     Mais là n’est pas mon sujet. Dans ce mâle monde qui gynocide à tout va et dont même la seule classe autonommée « intellectuelle » continue de faire des féministes une classe de parias et/ou de ridicules ringardes, à quoi ressemblerait bien ce chez-soi lesbien, aussi VISIBLE et non négociable que peut l’être… notre corps ? « Notre corps nous-mêmes », disions-nous si bien, dans les brûlantes années 70. Est-ce aujourd’hui indécent d’en appeler à lui ? Car enfin ce corps d’humaine, quelle qu’ait été sa sexision(11) en femelle, ne reste-t-il pas le lieu fondamental, l’ultime – parce que premier – lieu d’origine ?

     À ce titre, redisons que rapporter nos corps sur la scène politique majoritaire a été un défi crucial et, si l’on y repense, une provoc’ qui continue d’être géniale, compte tenu que l’histoire lesbienne continue d’être vécue par l’hétérodominant et tous les fondamentalistes comme une histoire obscène. 1) Parce qu’elle met en scène de la sexualité entre femmes (et je ne vais pas reparler de la reine Victoria). 2) Parce que cette HERstory lesbienne devrait et aurait dû, à la lettre et selon l’étymologie d’ob-scène(12), rester « hors-scène ».


     Toutefois, le concept d’un chez-soi ne saurait se limiter aux limites du corps. Notre corps n’est pas un abri antiandroïque : fût-il désirant/désiré, et justement pour cela, il reste très exposé. Notre corps est l’homologie de notre Texte. Tout comme notre corps – on ne le sait que trop –, ce Texte lesbien est minoritaire et, cela s’entend, minoré. N’oublions pas ce qu’affirmait Wittig : « Un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel un point de vue minoritaire. » (…) Or, « historiquement, le sujet minoritaire peut se disperser en bien des centres, il est par force dé-centré, a-centré »(13).

     Donc, si nous ne possédons pas encore ce vrai chez-soi lesbien, avec point de vue universel, si nous n’avons pas encore bâti ce « centre » (même dé-centré) de légitimité, peut-être qu’en effet ce « chez nous » grosso modo aménagé chez eux, bricolé à coup de justes-revendications, s’est-il bel et bien converti en « ghetto ». Certes, nous avons le droit d’aller et venir, mais tout atteste notre mobilité réduite, amoindrie par le statut permanent de corpuscules minoritaires (oh, mais sexuels !).


     Insensiblement, cette Visibilité-lesbienne que nous estimons être une conquête (et elle le fut, et comment !) est devenue, à mesure que nous nous croyons mieux loties qu’avant, ce triste lotissement quadrillé par la tolérance – soit par la Norme-hétérosociale (pléonasme, bis).

     Notre liberté de circulation (de nos savoirs) reste muselée par les Trissotin(14) du Savoir-Pouvoir en place, les cerbères de la susdite Pensée-dominante (une tautologie).

     Pourtant, si la conscience d’(être) « étrangères » nous définit en permanence en tant que ce qui n’est pas eux (une expression de Toni Morrison), elle devrait nous rassurer aussi en nous rappelant qu’on échappe du même coup à tout… ce qui n’est pas nous ! Et bien plus qu’à une quelconque « intégration », cette conscience de Soi pourrait (devrait ?) déboucher sur une rupture ; saurait désincarcérer notre Soi de la carcasse du monde – tel qu’il est.


In-soutenables, in-supportables : pour une Visibilité de rupture


     Mais sommes-nous réellement en rupture ?

     On aurait pu le croire dans ce dévoilement insolent qu’a impliqué notre mise en vue, lorsque nous nous sommes affichées (ex-posées), d’abord à nous-mêmes puis dans la rue. Nos « fiertés » du début des années 90 étaient portées par un réseau lesbien d’associations en pleine expansion(15). Puis les batailles de procédures sur le PACS, puis le courant de revendications amalgamées LGBT, entraînant les actuelles réclamations de « droits » – au mariage et à l’adoption d’enfants pour les couples homos –, tout cela nous a désigné-e-s au dominant, non plus en tant que lesbiennes, mais au travers de « l’identité » la moins qualifiante à mes yeux : celle de minorité sexuelle. Entraînées par la vague LGBT à nous fondre dans cette subqualification globale fourre-tout, c’est d’une deuxième espèce d’invisibilité dont nous avons été frappées.

     D’une part, nous nous sommes dis-qualifiées, ne serait-ce qu’au seul niveau de l’identification – lesbienne réduite à la lettre L(16) –, « aidées » en cela par le courant queer qui pose comme dépassé ce qui ne se joue pas dans son jeu de genres. D’autre part, nous étant désignées au majoritaire sexuel comme des accédantes à la propriété de ses privilèges d’hétéro, ce dominant-là a pu se faire plaisir à bon compte et renforcer sa position d’arbitre, sous couvert de progressisme.

     L’HIStory ne nous l’a-t-elle pas assez enseigné, l’absorption est l’autre forme, soi-disant soft, de l’effacement – la tactique du pouvoir étant d’avoir l’air de nous supporter pour laisser ses braillards faire leur boulot : hurler que gouines et pédés sont…insupportables (lire : à éliminer). La tolérance est une pure irréalité : Moscou, Varsovie, Cracovie… sont à nos portes, quoi qu’on croie croire en dominé-es, jamais assez lucides sur l’arrogance de la domination. (Et je ne cite que ces villes mais…)

     La mimétique des rituels de la population d’origine pourrait faire espérer aux lesbiennes assimilationnistes(17) que nous allons cesser d’être traitées en population d’accueil, mais notre coming out identitaire s’avère ICI (Europe de l’Ouest) une rentrée pathétique dans le rang.

     « Chez nous » s’inscrit plus que jamais chez-eux, en plein melting pot hétéro+homosocial : nous voici transparentes car absorbées, minorées puisque minoritaires, invisibilisées car « identifiées » – ce qui est un comble. Tout cela, en effet, mène à une ghettoïsation, ce qui nous rapproche de l’anéantissement.

     Comme quoi : l’Identité n’est pas synonyme de l’Être(18).

     Comme quoi : l’identification ne prouve pas que l’on s’appartient. Ni que notre lieu d’appartenance est bien « celui où l’on peut se dire soi et qu’on peut définir sien ».

     Alors, ghetto s’abstenir ?


     Mais enfin : il faut bien être quelque part…
     Certes, une radicale rupture épistémologique paraît à beaucoup aussi impensable qu’irréalisable. Elle est menaçante, dans le sens qu’elle agresse radicalement l’Ennemi principal(19), mais nous menace aussi, dans nos conforts « acquis », ou estimés tels. La rupture semble un dangereux pari avec pour risque n° 1 la disparition de la scène, la fermeture de toute possibilité de re-connaissance.

     Mais au fait : en sommes-nous toujours à vouloir être reconnues ? Est-ce vraiment la seule stratégie politique de notre « minorité » (mais sexuelle !) ?
     Vouloir recevoir l’onction du dominant ?

     Je suggère qu’avant de pleurer de n’être pas « reconnues », nous nous demandions ceci : savons-nous reconnaître notre Texte, notre logos, nous sommes-nous données comme lieu d’origine à nous-mêmes ?
     Cette Identité-Lesbienne ou, disons, l’étiquette partagée en 4 par le sigle LGBT (ou en 5 si on y ajoute le Q des queers), ne doit-elle traduire qu’un souci de confort chez l’habitant ? Cette Identité-là a-t-elle cessé d’être l’essence même du sujet lesbien ?

     Pour répondre « d’où je parle », je dirai ceci : ma visibilité, je la revendique, mais d’abord à MON intention. Mon statut d’étrangère chez-soi chez eux, j’en ai pris acte. J’assume donc pleinement le constat de mon « étrangéité », non pas en vue de quelque mythique assimilation par des dominants « modérés », mais dans la lucidité que cette visibilité lesbienne leur est, à TOUS (modérés comme fachos), effectivement insoutenable ; que mon étrange étrangeté leur est, à tous, effectivement insupportable.

     J’assume de n’être ni soutenue ni supportée.

     Dans cette optique, être visibles (au pluriel) dans la rupture, c’est vouloir rester étrangères au phallologos. Étrangères non seulement « chez eux » mais à eux. Je suis visible (singulière) parce que mon chez-moi est hors d’eux, et aussi parce que leur chez-eux me projette hors de moi – à la lettre : me fait « exploser » hors du périmètre prescrit originaire (mais qui ne m’origine pas).

     Je souscris à cette explosion.

     Mon rejet de leur lieu d’origine est mon projet. Mon plan d’habitation.

     Il faudrait donc que la Visibilité-lesbienne, dont nous avons vu qu’elle peut nous effacer plus encore en nous agrégeant au périmètre homodominant néo-macho, il faudrait dis-je que NOUS-MÊMES, massivement, fassions en sorte qu’elle redevienne in-supportable, in-soutenable !

Ne jamais parler la langue de l’ennemi serait, sera et EST notre premier devoir d’é-migrées volontaires. Je tente ceci : soit l’invention en version simultanée d’un créole ou pidgin des lesbiennes évadées, à l’instar des marronnes de Wittig(20). (J’assume cette descendance.)

     Cette langue, nullement intelligible par l’ennemi même si elle s’en inspire par commodité et par ruse, est ou sera parfaitement saisie par mes paires.


     À Toulouse, notre ruse, précisément, est d’avoir tenté le bilinguisme. Connaître la langue du maître est une obligation, mais nous avons inventé la langue pour l’entre-soi, avons en sommes adapté nos dialogues en langue des signes pour se mettre à la portée de la surdité hétéro.

     Cela en toute conscience et insolence – ce qui est peut-être de l’inconscience !

     Au fil des années, sans autre théorie que la pratique, nous avons créé ce chez-soi en soi bien (de) chez nous, dans la sensation volontaire de notre propre finalité et originarité. Nous avons vraiment vécu cela, de nous croire par fois (pas toutes les fois) ancrées dans notre habitat originaire, et nullement parquées en zone de transit.

     Les succès sont certains. Les inaboutissements le sont également. Car le propre d’une visibilité de rupture (bille en tête sans stupeur ni tremblements), c’est qu’elle se montre aussi concentrée que parcellaire : des îlots de légitimité pure et dure, un « allant de soi » intra-muros établi avec panache, certes : mais complètement cernés.

     Qui pourrait le nier ? Si nous prenons un ou plusieurs cinémas de la ville (comme nous le faisons, pour y faire projeter NOS films), il va de soi qu’on n’a pas LE cinéma français à nos pieds. Pourquoi l’aurait-on ? Mais aussi – je demande – pourquoi pas ? Cela découlerait de la même démarche mentale/politique, donc pratique. Nous l’avons expérimenté en petit et cela pourrait se pratiquer en grand si nous étions assez hardies pour rallier notre grand nombre. Or à Toulouse, nous sommes plusieurs alliances de très peu, parfois des tandems, comme Brigitte Boucheron et moi. Cela marche bien et après tant d’années une excellente synergie relie nos groupes. Mais si l’on veut le Conseil régional ou l’Europe (pour qu’il ou elle soutiennent nos projets insoutenables), nous ne sommes encore jamais assez pour faire brèche, « traduire » notre Texte dans leur langue, donc dé-penser notre temps pour ce temps-là de le faire, etc. C’est ce constat d’artisanat de luxe mais à perte qui est fatigant, car si nous travaillons des pépites d’or, et que nous le savons, nous restons quand même ruinées, en tous les cas non puissantes à rendre riche la « communauté « de nos biens ! Les évadées du capital hétéro, les marronnes du contrat social, les créoles d’un « parler lesbien « sont trop peu à se croire beaucoup.

     La multinationale, c’est pas demain.


Hors-la-loi, hors-la-voix (de son maître)

     J’en viendrais presque alors à supplier : ne nous égarons pas dans un individualisme blanc de midinettes middle class, bercées dans la croyance de « bien-êtres » de fortune (fortune ?). On ne peut pas cohabiter avec l’Ennemi. Ayons à l’esprit que son esprit, transmis dans son langage oppressif « fait plus que représenter la violence ; il est violence en soi. Il fait plus que représenter les limites du savoir ; il met des bornes à ce savoir »(21).

     Les luttes adjacentes menées par les trans en particulier dans la dernière décennie (Europe, Amériques) devraient nous rafraîchir la mémoire sur les menaces constantes exercées par le dominant hétéronormal. Ces menaces qui ponctuellement se paient le luxe de s’exprimer à bas bruit peuvent revêtir une dimension plus… active (lire : agressive, jusqu’à mortelle).

     En ce qui nous concerne, ne perdons pas de vue non plus que l’évidente marginalisation de l’éros lesbien (et « ses jeux incomplets », comme l’avait pondu benoîtement un chroniqueur dans les années 60 au sujet des Biches de Chabrol !(22)) peut se muer en rejet exaspéré avec passage à l’acte (lire : viol punitif). Rappelons-nous les affiches déchirées de la « Rainbow attitude », l’exposition qui s’est tenue Porte de Versailles à Paris en 2005 – qui montraient deux lesbiennes qui s’embrassaient. Que des affiches ? Même pas grave ? Oui mais savoir que : l’Angoisse du mâle hétéronormé, parce que toujours doublée d’Anger (colère) devant ces « femmes inquiétantes dont le désir les ronge » (sic !)(23), porte en elle sa métamorphose en agression physique(24). Quant au symbolique ? « Il faut avoir eu la langue coupée un grand nombre de fois par ces commissaires (…) »(25) pour devenir capable de voir et donner à voir le couperet qui s’abat sur les hors-la-voix, les hors-jeux que nous sommes. Ce pouvoir de couper la langue de l’autre, l’étranger, l’étrangère, est considérable. Plus encore, la jouissance du pouvoir, car cette jouissance « se fait entretenir par la culture de l’humiliation comme champ d’excitation. »(26)


Être soi-même objet de désir

     Où l’on revient alors sur la rage, la fureur.

     La rage lesbienne est cette « menace violette » que j’oppose à la menace blanche du dominant réactionnaire. C’est à ce jour l’entrée principale du chez-soi de la lesbienne en rupture.

     Ma maison, cet en-moi perceptible entre tous pourrait alors se définir comme lieu où la mémoire de soi demeure. Chacune assurément a tout fait ici pour constituer cette « mémoire de soi », irréductible. Premièrement, nourrie de souvenirs, non seulement des faits collectifs des trente dernières années auxquelles les singulières de ma génération ont pu participer, mais aussi trace de l’existence de nos aînées inconnues, disparues puis cherchées et retrouvées par nos savantes en science, en histoire et en poétique. Mémoire de soi irréductible enfin, car être étrangère dans ma propre maison – le monde – pose la question de la représentation de ma citoyenneté, de mon appartenance au patrimoine mondial de la pensée.

     Le thème de la mémoire est donc à considérer comme un thème de résistance.

     Il n’empêche que nous nous sommes laissé identifier par un sigle où nous n’apparaissons que par une lettre, un dire paresseux car vite dit, soustrait aux MOTS dans leur entier. Ceci est un rapt. Cette lettre ne nous représente pas. Cette initiale ne dit rien de moi. Ou plutôt si, mais pour le coup trop vite et trop brutalement, elle me renvoie à ce L atrocement laconique dans son potentiel de mort, tamponné sur les triangles roses (ou noirs) des lesbiennes déportées par les nazis. C’est pourquoi : ne laissons jamais dire d’une lesbienne qui se sait ostracisée qu’elle « exagère ». Car la mémoire de soi d’une lesbienne reste celle d’avant le langage qui l’a néantisée. Donc actes : blaguer, minimiser ou nier les violences réelles et potentielles sont bien des actes d’anéantissement.


     Je n’aurai de cesse quant à moi que je n’aie retrouvé ce moi d’origine en dépit du langage violent, de la pensée violente qui me fragmente, qui me stigmatise, et par là autorise qu’il nous soit fait du mal. La rage est donc ma marque, la rage est la trace de mon évasion volontaire d’un langage qui m’a dé-nommée, m’a privée du savoir de moi et donc de mon chez-soi.

     D’urgence, il nous faut creuser la désespérante envie de faire comme le dominant normatif.

     … Le lesbianisme est révolutionnaire quand il est visible, mais la visibilité n’est révolutionnaire que lorsqu’elle démolit les modèles et les stéréotypes, donc les stèles où ils ont été gravés comme tables de Loi. La Visibilité, si elle n’est qu’une mystique de la mise à niveau (des privilèges), annihile le projet d’être, soi, révolutionnaire. Car le désir enfoui de loger chez l’Autre dominant est un désir d’assujetti-e. Il se substitue au projet de tout être libre ou en résistance : le projet d’être soi-même objet de désir.


     Alors, seule la rupture, à la fois imaginaire parce que sémantique, et affective parce que créatrice de liens entre nous, replace notre identité non seulement comme projet du Sujet pensant et désirant que nous sommes, mais justement aussi comme sujet de désir.


      En place de vouloir vainement capter le terrain (l’attention) du coupeur de langue ou diviseur de genres – en 4, 6… 10 (mirages miracles) ou bien en sempiternels 2 –, donnons-nous pour propriétaire et comme origine du Sujet, fabrique épistémologique.

     C’est à ce prix de rupture sans concession, menaçante certes, que le Sujet lesbien peut assumer sa fonction authentiquement subversive.

     Sujet désincarcéré, désintégré.

     Insoutenable.

     Insupportable.


Source : http://www.bagdam.org/articles/insoutenable.html

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5 janvier 2008 6 05 /01 /janvier /2008 08:04
Article précédant : L'insoutenable visibilité de l'être -1-


Notes
1. Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique de pouvoir – L’idée de Nature, Côté-femmes, 1992.

2. Si au fil des trois dernières décennies (1970-2000), le rapport de force avec l’establishment hétéropolitique a pu évoluer légèrement, occasionnellement ou localement en notre faveur, le système phallocentrique reste propriétaire de tous les lieux (privé, public, étatique, et bien sûr mental, conceptuel et « sexuel »), et par là de tous les enjeux de l’existence humaine. Désigner ce système comme Pensée dominante est user de pléonasme. Il en est de même pour Domination masculine.

3. Cf. La reine Victoria (la pauvre, c’est toujours elle qu’on ressort !) affirmant que nous n’existions pas – et qu’il n’était donc pas besoin de légiférer contre nous – ne parlait pas de nous mais d’elle et de sa phobie : elle répugnait tant à l’idée que nous puissions même exister qu’elle nous frappait d’inexistence – plus exactement frappait sa propre lesbophobie à coup de déni. (Autre interprétation : c’est çui qui dit qui y est ?) Le client de prostituée ne procède pas autrement, sur le mode binaire de l’obsession et du rejet. Il se sert des putes, mais les méprise et les nie (lire : les hait).

4. Les lesbiennes « de placard » sont dites « lesbiennes voilées » par les Italiennes. Cela revient au même, pour l’enfermement hors de soi.

5. Il ne sera pas question ici d’homme, qui n’a pas plus de raison d’être que n’en recouvre la dénommée femme. Mais puisqu’il faut bien désigner les genré-es dans leur respective et inégale manifestation existentielle, je choisis pour « homme » andro- (élément initial du grec anêr, andros, mâle, pendant éthymologique de gyné-, premier élément de guné, gunaïkos, « femme »). C’est à partir de cette racine andro- que Michèle Causse a bâti et conceptualisé le terme d’androlecte, ou langue (d’)« homme » (cf. « Sexolecte » dans son Glossaire, p. 18 de Contre le sexage, Balland, 2000).

6. Animateur d’émission cultureuse à la télévision française. Du style à choisir d’inviter Daniel Welzer-Lang pour un débat (?) sur le féminisme et, lors dudit débat, lui manifester son amitié admirative de manière plus qu’ostensible. Pour savoir en quoi cette solide manifestation de la solidarité du fratriarcat est choquante (lire : paradigmatique), se rendre sur le site de l’ANEF.

7. Toni Morrison, Invitée au Louvre - Étranger chez soi, Christian Bourgois éditeur, 2006. Toni Morrison, née en 1931, a reçu le prix Nobel de littérature en 1993.

8. Je choisis à dessein cette scription ironique avec trait d’union, en lien avec le choix théorique et politique de Monique Wittig qui transcrivait ainsi l’irréalité de « la-femme » et l’inanité de sa naturalisation. Cf. « On ne naît pas femme », in La Pensée straight, Balland, 2001.

9. Colloques internationaux d’études lesbiennes, organisés par Bagdam Espace lesbien, à Toulouse. Cinq colloques ont eu lieu entre 2000 et 2006, assortis de leurs actes (revue Espace lesbien). Le 6e et prochain colloque se tiendra également à Toulouse, et devrait avoir lieu en avril 2008. Informations sur le site www.bagdam.org

10. Ou « sexolecte ». Voir Michèle Causse, déjà citée : « Langage sexisant et sexualisant que parlent tous les êtres humains. Élaboré par le détenteur du phallus dominant, il instaure l’inégalité entre les animés de l’espèce humaine. Le seul sexolecte existant est l’androlecte », op. cit., p. 18. Lire également l’ouvrage de Françoise Leclère, Miso mis à nu, les maux du dico, Pepper/L’Harmattan, sept. 2007.

11. Ou « sex(c)ision », terme et concept développés par Michèle Causse, ibid.

12. Ob-, préposition latine signifiant « en face », « à l’encontre ».

13. Monique Wittig, « Le Point de vue, universel ou particulier (avant-note à La Passion de Djuna Barnes) », in La Pensée straight, op. cit.

14. Trissotin : personnage des Femmes savantes de Molière. Archétype du phallocrate logorrhéïque et logomachique, émettant son avis sur… Tout, comme s’il en était seul propriétaire. Dans la pièce, cet odieux est en outre un violent coureur de dot.

15. Brigitte Boucheron, « La visibilité lesbienne en France: It’s a long way », in Fureur et jubilation, Actes du 4e colloque international d’études lesbiennes, Espace lesbien, n° 4, Bagdam édition, rééd. oct 2005. Article actualisé sur le site www.bagdam.org et qui a servi de base à son intervention pour le colloque de la CLF, Paris, 19 mai 2007 : « Introduction à une histoire du mouvement lesbien en France ».

16. J’ai développé déjà ce point dans ma communication au colloque Le sujet lesbienne, Rome, mai 2004 : « F(emale) to L(esbian) – Pour un nouveau GENRE de visibilité », traduit et publié en français sur le site de Bagdam Espace lesbien.

17. Cf. à ce propos Danielle Charest, « Les contrats apparentés de mariage : une fuite en arrière », in Lesbianisme et féminisme, histoires politiques, Natacha Chetcuti et Claire Michard éd., L’Harmattan, Paris, 2003.

18. Cf. Katy Barasc, « Pour une généalogie du mot lesbienne : du subir au jouir », in Fureur et jubilation, op. cit. « (…) Comble du paradoxe, la lesbienne est nommée lesbienne pour ne pas devenir ce qu’elle est, pour succomber dans la représentation logo-phallocentrée. Bref, à peine est-elle évoquée qu’elle se perd en sa nomination. »

19. Christine Delphy, L’Ennemi principal, tome 1, Économie politique du patriarcat, Syllepse, 1998. C’est l’article « L’ennemi principal », paru dans le numéro spécial de Partisans, « Libération des femmes année zéro », publié en novembre 1970, qui a donné son titre au double recueil. Le tome 2 de L’Ennemi principal, Penser le genre, est paru en 2001.

20. Elle écrit : « Les lesbiennes sont des femmes marron, des échappées – en partie – de leur classe », dans « À propos du contrat social », op. cit.

21. Toni Morrison, « On Slam, on Louvre : une prise de parole », op. cit.

22. Cité par Alain Brassart, L’homosexualité dans le cinéma français, Nouveau Monde éditions, 2007.

23. Ibid. Alain Brassart évoque ici la levée de boucliers qu’a suscité le film de Jacques Rivette, La Religieuse de Diderot (1965). Sujet de scandale et objet de censure à sa sortie « pour violence et obscénité », il obtint ensuite son visa d’exploitation avec interdiction au moins de 18 ans. Jean-Luc Godard avait défendu le film en écrivant une lettre incendiaire au « Ministre de la Kultur » (sic : son orthographe), André Malraux.

24. Cf. depuis les années 2000 : la recrudescence de viols ou tentatives de viols punitifs en Italie où l’intégrisme papiste se déchaîne contre « l’homosexualité » – les lesbiennes et gays politiques ayant par bonheur des capacités de réactions collectives très rapides. Voir site facciamobreccia.it

25. Mots de Claire Lejeune, poète philosophe francophone, née en Belgique en 1926. In L’œil de la lettre, éd. Le Cormier, Bruxelles, 1984.

26. Claire Lejeune, ibid. Je ne puis m’empêcher de penser au maniement du discours par certaine droite « nouvelle », incarnée par le dernier élu à la présidence de la République française, en 2007. 

Source : http://www.bagdam.org/articles/insoutenable.html

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4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 17:13

Introduction à une
histoire du mouvement lesbien en France

par Brigitte Boucheron

Colloque Visibilité/invisibilité des lesbiennes,
organisé par la Coordination lesbienne en France (CLF), 19 mai 2007, hôtel de ville de Paris.

Actes en vente
• À la librairie Violette & Co, 102, rue de Charonne 75011 Paris.
• Par correspondance auprès de la Coordination lesbienne en France,
en adressant un chèque libellé à l’ordre de la CLF de 13 euros (10 + 3 pour frais de port) à :
CLF c/o CQFD
37, avenue Pasteur
93100 Montreuil

 


    Nous partons pour le survol de presque 40 ans d’histoire, puisque Mai 68 a été notre bing bang. Nous sommes, avec le Mouvement de libération des femmes, un des bienfaits de Mai 68…
     Il s’agira seulement ici d’établir, à la lumière parfois de ma propre histoire, les principaux jalons du mouvement lesbien en France, une relation exhaustive dudit mouvement restant à faire. Souhaitons que les chercheuses, dans et hors institution, explorent notre histoire récente. Les archives existent et nous sommes vivantes pour témoigner.


D’où venons-nous ?
     En rédigeant le résumé de cette intervention, j’ai tout à coup mesuré le pas de géante que représente l’apparition dans le paysage humain de cette chose inconcevable qu’on appelle maintenant le mouvement lesbien. Voilà que s’exprimaient, et accusaient et se moquaient et analysaient collectivement, ces êtres jusque-là invisibles, muettes, non-sujets, qui n’avaient comme seul bagage que quelques figures mythiques (Sappho, Renée Vivien, Natalie Barney…), quelques livres(1) et films(2) et de rares chanteuses(3) au message « subliminal ». Isolées, dissimulées dans les hautes herbes de l’hétérosocialité, elles étaient tout juste bonnes à être pornographiées en littérature et au cinéma pour jouer les faire-valoir de la seule « véritable » sexualité, la sexualité masculine. Vouées à la honte et donc aux amours malheureuses, certaines étaient livrées aux stigmates terrifiants d’une chose appelée vice dont on mesure mal les ravages – particulièrement chez les lesbiennes(4) élevées dans l’idéologie catholique pure et dure : toutes les vies détruites ou « retardées » que j’ai eu à connaître l’ont été (et le sont toujours) par cette idéologie. Je parle de ce que je connais, mais j’ai bien peur que les ravages soient les mêmes quelle que soit la religion. Et je me réjouis tous les jours d’être née dans une famille sans autre foi que celle du bonheur possible.

68 + MLF, mes amours
     Pourquoi dans la seconde vague du féminisme, à partir des années 1970, les lesbiennes ont-elles pu apparaître et s’exprimer, alors que leur invisibilité est criante durant la première vague, au 19e et au début du 20e siècle ? Parce que 68 et parce que le MLF(5). Il ne s’agissait pas en 68 de revendiquer des droits, mais de changer la vie, de tout remettre en question, de détruire tous les rapports de domination, tout ce qui prétend empêcher d’être, et dans tous les domaines dont, bien sûr, la sexualité. Pour beaucoup de femmes et de lesbiennes, 68 a été le temps de la parole libératoire. Les mots libération et révolution étaient les maîtres mots, bien davantage qu’égalité et droits. Autres maîtres mots, spécifiques au MLF : sororité, amour des femmes (en réaction à la misogynie, ciment-pierre de la domination masculine).
     Pour la première fois, l’histoire offrait aux lesbiennes l’occasion de devenir sujet. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient investi massivement le MLF qui offrait à leur révolte, de femmes et de lesbiennes, une chance d’expression, grâce, entre autres, à la non-mixité, dont on ne dira jamais assez le caractère fondamental : elle a permis l’émergence d’une reconnaissance, d’une pratique, d’une parole, d’une pensée collectives, elle a permis aux femmes et aux lesbiennes l’acquisition de l’indépendance, bien exprimée par ce slogan du groupe Psychanalyse et Politique : « Indépendance érotique, indépendance économique, indépendance politique ».
    Les lesbiennes ont entendu et appliqué à 100 % les célèbres slogans féministes : « Le privé est politique », « Notre corps nous appartient ».
     On sait maintenant que les lesbiennes étaient nombreuses et actives en tant que telles dans les tout premiers groupes du MLF à Paris. En témoigne le choix d’une des premières manifestations publiques du MLF : le chahut, salle Pleyel à Paris, le 10 mars 1971, de l’émission de Ménie Grégoire, célèbre animatrice de radio, dont le thème était ce jour-là : L’homosexualité, ce douloureux problème. L’émission est interrompue et Ménie Grégoire s’enfuit sous les cris de « À bas les hétéroflics ! ».
     On sait maintenant combien les lesbiennes ont été nombreuses dans les groupes du MLF qui se sont formés spontanément partout en France. On connaît aussi l’importance de l’apport théorique au féminisme des chercheuses lesbiennes (Michèle Causse, Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Claire Michard, Hélène Rouch(6), Monique Wittig…).
     Les lesbiennes étaient partout, et bien sûr lors de la première apparition publique du MLF, ce fameux 26 août 1970 à l’arc de Triomphe à Paris où une poignée d’intrépides insolentes(7) furent embarquées dans un panier à salade après avoir tenté de déposer une gerbe à la mémoire de la femme du soldat inconnu.
     Si l’hétérocentrisme était dominant au MLF, la parole lesbienne s’est exprimée dès les premières parutions homosexuelles et féministes en 1971 : en avril, dans le n° 12 de Tout !, journal du groupe mixte maoiste Vive la révolution ; en mai, dès le premier numéro du Torchon brûle, journal du MLF. La page de couverture du n° 1 comporte cette bulle : « Et puis merde ! j’aime les femmes », et dans chacun des 6 nos du Torchon brûle, qui paraît jusqu’en 1973, il y aura des textes lesbiens.
     En 1972, un tract des Gouines rouges (voir plus bas) parlait bien d’oppression à l’intérieur du MLF : « Chaque fois que vous dites “nos mecs”, une lesbienne la boucle. » « Ce n’est pas l’hétérosexualité qui nous opprime. C’est vous. Et comme on vous aime, on vous a intériorisées… On a toutes une hétéroflic-mère de famille dans la tête ! » Cela dit, le fait que les hétérosexuelles étaient objectivement en lien étroit avec « l’oppresseur » suscita chez certaines d’entre elles malaise, voire culpabilité et le sentiment que les lesbiennes étaient l’avant-garde du féminisme, voire son summum – « Le féminisme est la théorie, le lesbianisme est la pratique » (Ti-Grace Atkinson). Certaines tentèrent même ladite pratique avec plus ou moins de bonheur… Mais, dans l’ensemble, les féministes ne renvoyèrent pas l’ascenseur aux lesbiennes et l’on n’entendit jamais dans les manifs : « Nous sommes toutes des lesbiennes ! » Dommage(8)


Première époque – les années 70 – avec les féministes, le temps de l’analyse
et de l’acquisition de la légitimité

     Pourquoi avec les féministes et non avec les gays ? Parce que les lesbiennes qui se sont investies dans le MLF étaient avant tout sensibles à la critique radicale des rôles sociaux et sexuels imposés aux femmes, rôles qu’elles-mêmes ne remplissaient évidemment pas. De plus, elles subissaient, en tant que femmes les mêmes sujétions culturelles, politiques et sociales que les hétérosexuelles, la même misogynie. Ce qui faisaient – et fait bien sûr encore – une considérable différence avec les hommes homosexuels. Elles étaient avant tout des femmes.


Les premiers groupes – le FHAR et les Gouines rouges
     À partir de quand et comment des lesbiennes se sont-elles manifestées en tant que groupe spécifique ? L’immédiat après-68 est le théâtre d’un formidable foisonnement politique et intellectuel, partout en France. Les réunions succèdent aux réunions, souvent chez les unes et les autres. On passe d’un groupe éphémère à l’autre. Rien n’est figé.
     En 1970, à Paris, l’écrivaine Françoise d’Eaubonne, les militantes Anne-Marie Fauré et Maryse décident de réunir les quelques rares lesbiennes d’Arcadie, unique et très respectable club privé « homophile » en France(9). À leur grand étonnement, une cinquantaine de lesbiennes se présentent. Mais elles sont vite priées de se réunir ailleurs car leur radicalisme effraie André Baudry. Françoise d’Eaubonne lui déclare : « Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels, moi je dis que les homosexuels doivent désintégrer la société ! » Ce groupe devenu mixte – les hommes y sont minoritaires – participe au chahut, évoqué plus haut, de l’émission de Ménie Grégoire L’homosexualité, ce douloureux problème et se baptise FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) en mars 1971.
     Le FHAR publie en septembre 1971 un recueil de textes sous le titre Rapport contre la normalité. Y figure un chapitre, « Les lesbiennes », dont un texte signé de l’initiale M., intitulé Quelques réflexions sur le lesbianisme comme position révolutionnaire, où l’hétérosexualité est mise sur le même plan, en tant qu’objet d’analyse, que l’homosexualité et la bisexualité. On y lit déjà que « l’hétérosexualité fait partie intégrante des rapports de domination du système », thèse qui sera développée, affinée, moins de dix ans plus tard, par Monique Wittig et les lesbiennes radicales.
    Mais la majorité des textes portent sur l’homosexualité masculine. En fait, depuis avril, après le retentissement du n° 12 de Tout !, diffusé à environ 50 000 exemplaires, et où le FHAR apparaissait en pleine lumière, les hommes y étaient devenus largement majoritaires. Les lesbiennes ne se retrouvaient plus dans ce qui s’y exprimait : prégnance du discours sur la jouissance et le sexe (masculin), jeux sans distance ni critique avec les stéréotypes de la féminité, misogynie, non-écoute : « Le FHAR, qui veut unir lesbiennes et pédés, reflète cependant dans sa composition l’oppression des femmes contre laquelle il entend aussi lutter », regrette l’Introduction du Rapport du FHAR.
     Parallèlement, des réunions sur la sexualité ont lieu au sein du MLF : en 1970, autour d’Antoinette Fouque ; en février 1971, Margaret Stephenson (Namascar Shaktini) crée le groupe Les Polymorphes perverses ; en janvier 1971, des Féministes révolutionnaires, notamment Christine Delphy et Monique Wittig, forment un groupe de réflexion qui, dans un premier temps, est ouvert à « tout le monde », c’est-à-dire aux hétérosexuelles. Quelques mois plus tard (vers avril ou mai), il deviendra « non mixte », ce qui suscite une forte contestation des hétérosexuelles qui se plaignent d’être exclues. Et c’est ce groupe qui, peu de temps après, prendra le nom de Gouines rouges(10), premier groupe lesbien qui se nomme en France. « Nous sommes une cinquantaine, une centaine peut-être, venues de tous les horizons et dont l’âge se situe entre vingt et trente-cinq ans. (…) Nous avons distribué des tracts à l’entrée des boîtes de femmes, à Pigalle, chez Moune, organisé une fête aux Halles en juin 1971 pour “fêter dans la joie le commencement de notre révolte, sortir de nos ghettos, vivre enfin notre amour au grand jour”, comme disait le tract(11). Nous nous réunissions chez les unes et les autres, et un jour nous ne sommes plus revenues aux AG du FHAR. Le détour par le FHAR n’en a pas moins été un moment important de l’évolution de la problématique lesbianisme/féminisme en ce que du côté des lesbiennes il a scellé le choix de la non-mixité de manière quasi définitive » (Marie-Jo Bonnet, 1998).
     En mai 1972, les Gouines rouges font acte de visibilité collective aux Journées de dénonciation des crimes contre les femmes à la Mutualité, organisées par le MLF et où, bien sûr, l’oppression des lesbiennes ne fait pas partie des thèmes prévus (avortement, viol, violences conjugales, travail domestique). Elles montent sur la scène, invitent les lesbiennes de la salle à les rejoindre, lisent leur tract au micro, intitulé « Femmes qui refusons les rôles d’épouse et de mère l’heure est venue – du fond du silence il nous faut parler », chantent « À bas l’ordre bourgeois et l’ordre patriarcal – À bas l’ordre hétéro et l’ordre capitalo – Amies prenons les armes contre l’ordre moral – ne soyons plus rivales – Aimons-nous entre femmes ».
     « La formation de ce groupe de lesbiennes a été très contestée dans le MLF, raconte M.-J. Bonnet, mais on voulait faire un groupe d’homosexuelles en liaison avec le mouvement des femmes, mais autonomes. (…) Puis les réunions des Gouines rouges se sont espacées. Trop jeunes, inexpérimentées, privées de modèles identitaires, d’histoire et de culture propres, nous n’étions pas prêtes à affronter le regard extérieur pour nous affirmer ailleurs que dans le Mouvement de Libération des femmes. » Le groupe disparaît début 1973.
     Les circonstances de la formation des Gouines rouges et leurs prises de position illustrent dès le début la situation des lesbiennes entre les féministes et les gays.


Rivière souterraine
     Durant la décennie 70, et surtout à partir de 1976, des groupes de lesbiennes se créent à Paris et dans un certain nombre de villes en France, dans ou hors des groupes du MLF, mais toujours en lien avec lui(12).
     Il existe plusieurs cas de figure :
     • Certaines créent un groupe lesbien visible et très actif à l’intérieur du groupe MLF auquel elles appartiennent, comme le Groupe de lesbiennes du Centre des femmes de Lyon en 1976(13).
     • D’autres créent des groupes autonomes : à Paris, le Front lesbien international (1974-1976), né au congrès féministe de Francfort, le Groupe des lesbiennes féministes (1975-1978), qui fabrique un journal (4 nos), le Groupe des lesbiennes de Paris (1977) qui fera 2 numéros de Quand les femmes s’aiment (voir note 19) ; à Aix-en-Provence, le Groupe femmes homosexuelles (mars 1978) ; toujours à Aix-en-Provence, le premier restaurant associatif féministe et non mixte : L’Invitée (22 décembre 1978-novembre 1984), avec débats, fêtes, spectacles, expos..., « pris en charge entièrement par des lesbiennes et fréquenté à 95 % par des lesbiennes bien qu’officiellement restau de femmes... Les actions du féminisme aixois étaient en grande partie initiées et portées par des lesbiennes. C’était plus “paritaire” à Marseille ! Mais ce que l’on retrouve de commun entre les deux pôles du féminisme provençal c’est la volonté de ne pas mettre en avant cette réalité lesbienne... Il faudra attendre 1980 et le lesbianisme radical pour que tout cela change enfin » (entretien avec Nicole Sirejean, du Groupe femmes homosexuelles d’Aix).
     • Il semble qu’il y ait une exception toulousaine, du moins je n’ai pas entendu parler d’un cas similaire. En effet, alors que des groupes lesbiens se créent en réaction à l’hétérocentrisme des groupes du MLF, à la Maison des femmes de Toulouse (1976-1982), ce sont les hétérosexuelles qui éprouvent le besoin de créer un groupe – les « hétérosexuelles momentanément satisfaites de leur sort » – et qui quitteront la Maison des femmes, laissant cette dernière aux féministes lesbiennes « dominantes ».
     Pendant toute cette décennie 70, le lesbianisme a été dans le MLF(14) une rivière souterraine, inspiratrice de bien des actions, mais qui ne se nommait pas ou peu (même à la Maison des femmes de Toulouse, dont les militantes se sont toujours dites « du mouvement de libération des femmes »). Et pourtant c’est à la Maison des femmes de Toulouse que j’ai acquis une bonne partie de ma culture lesbienne(15) et de ma connaissance des analyses du lesbianisme radical.
     Pour la plupart des lesbiennes, l’acquisition de leur légitimité a eu besoin de ces années, à l’ombre du féminisme et grâce au féminisme.
     C’est en effet durant ces premières années que les lesbiennes acquièrent les armes théoriques pour penser leur place dans la société. Les groupes et les lieux qui se créent, l’organisation de rencontres, leur donnent la possibilité de penser ensemble, d’analyser et de théoriser, de commencer à penser et à parler lesbien. Les moments de loisirs collectifs sont nombreux : repas, fêtes, week-ends. Les lesbiennes se socialisent, découvrent dans la jubilation le plaisir de « l’entre-femmes » et acquièrent sans en être toujours conscientes la légitimité qui va leur permettre de devenir visibles, de se constituer en mouvement et plus tard en groupe social à part entière.
     La construction de cette légitimité a sans doute aussi bénéficié des actions menées par les GLH dont nous avions connaissance(16), des premiers films réalisés par des lesbiennes, des émissions de télévision qui commencent à aborder la question(17), de la parution de romans et d’essais(18), reflets des temps nouveaux, notamment aux éditions Des femmes(19), créées en 1973. Bientôt Jocelyne François recevra le prix Femina pour son roman Joue-nous « España » (Mercure de France, 1980), Geneviève Pastre publiera De l’amour lesbien (Horay, 1980) et Marie-Jo Bonnet Un choix sans équivoque, recherches historiques sur les relations amoureuses entre les femmes, XVIe-XXe siècle (Denoël, 1981).


Deuxième époque - fin des années 70-début des années 80 – naissance du mouvement, toujours avec le féminisme mais sans les féministes
     Un texte de Françoise Renaud, membre du MIEL (voir note 34), paru en octobre 1981 dans le n° 12 d’Homophonies, journal mixte du comité d’urgence anti-répression homosexuelle (CUARH), pose bien la situation : « … une dynamique existe, née d’une longue, patiente action militante. (…) nous ressentons comme vital le besoin de nous réunir afin de trouver notre terrain d’existence et d’action. Il faut que les lesbiennes deviennent une force politique, qu’elles apparaissent comme telle. (…) On a trop dit que les lesbiennes sont à la charnière du combat féministe et du combat homosexuel. Jusqu’à présent, cela a surtout signifié que nous en étions les laissées-pour-compte. »
     L’affirmation lesbienne se traduit par plusieurs événements spécifiquement lesbiens de portée nationale : parution à diffusion nationale de journaux et d’une revue (Quand les femmes s’aiment(20), 1978, Désormais(21) 1979, Lesbia, 1982, Vlasta, 1983) ; rencontre(22) ; coordination des groupes(23), 1978 ; rencontres d’été, 1977, 79, 80, 81(24), réunissant des centaines de lesbiennes militant pour la plupart dans le mouvement féministe. Les lesbiennes « font mouvement » !


Le mouvement lesbien
     Le début des années 80 est une période charnière dans la construction du mouvement lesbien. Les rencontres nationales, émotionnellement très fortes, font naître ou renforcent des envies de « terres de femmes »(25), de lieux et de pratiques spécifiquement lesbiennes. Les analyses des lesbiennes radicales circulent. On commence à entendre que le féminisme ne fait qu’accommoder le système patriarcal là où le lesbianisme le remet vraiment en cause, ce que résume abruptement la célèbre formule « hétéros collabos » du groupe radical Lesbiennes de Jussieu (créé fin 1979).
     La revue féministe radicale Questions féministes publie en février (n° 7) et mai (n° 8) 1980, deux textes fondateurs de Monique Wittig : « La pensée Straight » et « On ne naît pas femme ». On y parle de « traquer le cela-va-de-soi hétérosexuel », de « destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression des femmes par les hommes ». On y lit des choses inouïes pour les oreilles de la lesbienne lambda(26) : « … il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s’associent, font l’amour avec des femmes car “femme” n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes. PS. N’est pas davantage une femme d’ailleurs toute femme qui n’est pas dans la dépendance personnelle d’un homme. » En 1981, dans le n° 1 de Nouvelles Questions féministes, paraît « La contrainte à l’hétérosexualité(27) et l’existence lesbienne » de l’Américaine Adrienne Rich. Ces analyses de l’hétérosexualité – cœur de l’oppression des femmes – et du féminisme – « atelier de réparation de moteurs hétéros »(28) – traversent le mouvement des femmes, mais leur onde de choc mettra parfois des années pour atteindre leurs destinataires, tant l’attachement des lesbiennes féministes au féminisme est grand : nous étions tellement, d’abord et avant tout, des femmes(29)
     Quoi qu’il en soit, radicales ou non, les lesbiennes prennent leur indépendance.
     Alors que le mouvement féministe est en perte de vitesse, pendant les premières années de la décennie 80, « le mouvement lesbien récupère le radicalisme et le dynamisme du mouvement des femmes »(30) et prend place sur l’échelle du temps : les Archives lesbiennes sont créées à Paris en 1983(31).
     Des scissions ont lieu(32), des lieux s’ouvrent, de réflexion et de convivialité(33), des groupes se créent, radicaux(34) et moins radicaux(35), ou déjà uniquement conviviaux(36). Fin 1982, l’Agendienne, premier agenda lesbien (Paris), recense des groupes à Lille, Nantes, Nancy, Rennes, Grenoble, Marseille, Besançon, Rouen, Macon, Tours, et sept restaurants ou cafés dans les grandes villes. En 1986, une bonne délégation française assiste à Genève à la 8e conférence de l’ILIS (International Lesbian Information Service) organisée par Vanille/Fraise, groupe genevois très actif de lesbiennes politiques.
     Un autre signe de la présence lesbienne grandissante dans le paysage français des années 80 : le nombre de films(37) et d’ouvrages(38) qui paraissent sur le sujet lesbien augmente de manière significative par rapport aux années 70, donnant corps aux lesbiennes et répondant à la belle injonction de Monique Wittig : « Il nous faut dans un monde où nous n’existons que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes, sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans notre vie même, nous faire nous-mêmes, êtres de chair, aussi abstraites que des caractères de livre ou des images peintes » (Avant-note à La Passion de Djuna Barnes, 1982).
     À partir de 1985, durant la « somnolence dépressive »(39) qui caractérise pour beaucoup de militantes les années qui ont suivi l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, le mouvement lesbien mûrit tranquillement. À la fin des années 80, un certain nombre de lieux voient le jour en France, qui prendront leur plein essor au cours des années 90 : La revue La Grimoire (1987) fabriquée à Albi, la plupart des maisons de vacances du Gers (quatre entre 1984 et 1987), le festival « Quand les lesbiennes se font du cinéma » à Paris (1988), Bagdam Cafée à Toulouse (1988), les éditions Geneviève Pastre à Paris (1989), première maison d’édition lesbienne en France (gpastre-editions.com). En 1989, les Archives lesbiennes publient le premier Annuaire des lieux, groupes et activités lesbiennes, féministes et homosexuelles, diffusé à plusieurs milliers d’exemplaires en France et en Europe.
     En ces années 80, les féministes lesbiennes deviennent lesbiennes féministes, ajoutant à leur arc la corde lesbienne à la corde féministe. Elles sont enfin arrivées au plus près d’elles-mêmes.


IIIe époque > les années 90 > l’ancrage dans le concret et dans la vie quotidienne > visibilité intérieure/visibilité extérieure > les lesbiennes deviennent un groupe social
     Après le temps des élaborations théoriques et des groupes souvent éphémères des deux décennies précédentes, vient celui des réalisations à long terme et de la visibilité lesbienne dans la cité.
     La première vague du mouvement lesbien du début des années 80, interrompue par l’entracte de l’après-81, est suivie d’une deuxième vague, avec la naissance, de 1990 à 1999, de plus de vingt associations qui entretiennent entre elles des liens étroits et dont les réalisations allient militantisme, culture lesbienne et convivialité. Ces associations se fédèrent en 1997 dans la Coordination lesbienne nationale (renommée en 2002 Coordination lesbienne en France(40)) qui organise des rencontres nationales et bientôt s’engage auprès des féministes et du mouvement LGBT. Depuis sa création, la CLF mène également un travail d’information en direction de la société civile, des parlementaires et du gouvernement. L’une des premières actions de la Coordination fut d’obtenir une entrevue avec Geneviève Fraisse, alors déléguée interministérielle aux droits des femmes (20 mars 1998) : « Pour la première fois, des lesbiennes sont reçues officiellement par l’État, à Matignon, pour parler de leurs revendications ou surtout... de leur existence sociale » (Nicole Sirejean, membre de la délégation)(41) .
     La décennie 90 voit également le développement sur tout le territoire d’une économie lesbienne : maisons d’édition, maisons de vacances, bars, restaurants, services divers, petits commerces, librairies par correspondance, premier service de rencontres sur Internet(42).
     Les rencontres nationales permettent l’expression de réalités lesbiennes jusque-là non entendues/non entendables, notamment celles des lesbiennes « de couleur », celles des lesbiennes en situation de précarité ou subissant des violences au sein de leur couple. Le vieillissement de la génération pionnière fait naître des projets de maisons de vie commune pour lesbiennes âgées.
     Les lesbiennes deviennent un groupe social spécifique qui tente de répondre à ses diverses réalités.
     La multiplication des lieux, des rencontres et des pratiques pendant environ dix ans a permis, entre autres, la constitution de nombreux réseaux partout en France. Elle a permis aux lesbiennes non politisées de se « socialiser lesbien » plus facilement, notamment grâce aux fêtes organisées régulièrement (principale source de financement), d’acquérir une culture lesbienne (films, livres, chanteuses, plasticiennes…). Il s’agissait là d’assurer la première des visibilités, la visibilité intérieure, celle de l’existence lesbienne auprès des lesbiennes elles-mêmes.
     Vers le milieu des années 90, un certain nombre d’associations, fortes d’elles-mêmes et de leurs réalisations, commencent à pratiquer une visibilité extérieure dans leur ville(43). Il s’agit beaucoup plus d’affirmer l’existence lesbienne que de demander des droits, contrairement aux gays. Et pour cause : notre principal problème était et reste l’invisibilité. Ce qui explique en 2007 le thème de ce colloque et la bataille pour imposer le concept de lesbophobie – ce qui n’est pas nommé n’existe pas – menée principalement par la Coordination lesbienne, auprès des féministes, des associations LGBT et des institutions politiques, bataille qui se poursuit actuellement.
     Toute cette militance, associative et commerciale, a permis d’élargir l’horizon des lesbiennes, leurs espaces de vie, elle a contribué à leur donner force, légitimité et références communes, à leur permettre de parler et de penser lesbien 24 heures sur 24.
     Cette volonté de visibilité extérieure trouve un (faible) écho dans la société : à partir de 1995, la présence lesbienne s’accentue chez les éditeurs (quelque 200 parutions pour la décennie – en 1990 le prix Goncourt du premier roman avait été décerné à Hélène de Monferrand pour son roman Les amies d’Héloïse). La télévision consacre quelques rares émissions au sujet lesbien (entre une et trois par an). Quant au cinéma, un film par an en moyenne est distribué dans les salles entre 1995 et 1999. Le bilan est encore plus pauvre dans la presse écrite où, à côté de textes indigents, voire affligeants, ne paraît qu’un (excellent) dossier coordonné par Christine Delphy, dans Politique, la revue en 1997.


IVe époque – les années 2000 – le mouvement LGBT, les lesbiennes 1/4 de portion(44), le chaudron queer et les ladyfest
     En 2007, un constat s’impose : la grande vague collective lesbienne en France issue du féminisme n’est plus. Depuis 1999, de nombreuses associations ont soit fermé leurs portes, soit restreint leurs activités ou n’ont plus qu’une adresse postale et un site internet. Ce qui a pour conséquences une raréfaction des lieux d’accueil et de socialisation pour les nouvelles arrivantes, et la perte de la mémoire et de la transmission de la culture lesbienne – les lieux pérennes étant irremplaçables pour la transmission car ils permettent des échanges au long cours, notamment intergénérationnels. Les nombreux et parfois excellents sites lesbiens sur Internet ne remplacent pas l’échange collectif in vivo.
     Les décennies 1980-1990 ont été les décennies lesbiennes féministes, les années 2000 sont les années LGBT et queer, où les interrogations sur le genre brouillent les pistes pour le meilleur – avec les ladyfest(45) entre autres – ou pour le pire – avec le retour de la mixité et donc de l’hégémonie masculine. L’extraordinaire fécondité de la non-mixité rendue possible par le mouvement des femmes, antidote à la misogynie et outil indispensable pour construire, entre autres, le genre lesbien, ne fait pas partie de l’histoire, de la mémoire, de la vie de la plupart des lesbiennes, militantes ou non, des nouvelles générations. Le grand mouvement actuel où elles peuvent se socialiser est le mouvement LGBT où elles sont réduites à 1/4 de portion(46) et où la mixité relève de l’impératif catégorique (dont la transgression expose parfois à des représailles : la domination masculine chez certains gays est très décomplexée(47))… Encore ont-elles la possibilité de parler lesbien dans les « réserves » que constituent les soirées spéciales femmes internées dans le programme des associations…
     À la « gauche » du courant LGBT, chez les transpédégouines, le bouillonnement du chaudron queer est à l’œuvre. Les prises de position rejoignent celles du FHAR(48). La réflexion et le jeu sur les genres se donnent à voir lors de festivals annuels où sont programmés films, concerts, expositions, performances, ateliers. À Toulouse, le programme du 3e festival XXYZ (février 2007), centré sur la prostitution et la pornographie, avait de quoi atterrer « la lesbienne féministe de plus de 50 ans », mais comportait quelques productions lesbiennes et femmes intéressantes dont un court métrage sur le viol (Hier soir de Marie Coulbaut) et un vrai faux porno lesbien (Tronçonne-moi baby !, PlouqueProd).
     Les mouvements LGBT et queer en France sont dominés qu’on le veuille ou non par des problématiques, des valeurs, des jeux, un langage, des intérêts masculins : gay is dominant, malgré la bonne volonté et l’honnêteté intellectuelle de certains militants. Les jeunes lesbiennes sont d’autant plus coupées de leurs « racines » que cette dominance gay est relayée très efficacement par la misogynie inhérente à l’antiféminisme sociétal, donc dominant, auquel peu de jeunes lesbiennes résistent(49).
     Mais depuis le début des années 2000, une nouvelle génération de lesbiennes politiques est à l’œuvre dont les réalisations sont encore mal connues de leurs aînées qui les attendaient pourtant avec impatience – il existe hélas une opacité intergénérationnelle qu’il est difficile de traverser. À Paris, après La Barbare (1999-2007) et Le groupe du 6 novembre (1999)(50), sont nées Les Furieuses Fallopes (2003)(51), Lesbiennes contre le racisme et la discrimination (2005)(52) et à Albi, l’association Air Libre (2005)(53). Des squats femmes et lesbiennes naissent et renaissent, notamment à Grenoble (le dernier en date, La Dame de pique) et il existe un peu partout des groupes informels autour d’un projet, notamment l’organisation des festivals ladyfest. Ce concept, inventé en 2000 par des musiciennes américaines, en réaction contre le machisme du milieu rock, a essaimé partout dans le monde. Une cinquantaine de ladyfest ont déjà eu lieu sur presque tous les continents, du Brésil à l’Indonésie, et même en Pologne ! En France, à Nantes en 2003, à Toulouse en 2006, à Grenoble en 2007, la prochaine se tiendra à Bordeaux en avril 2008(54). Chaque ladyfest a sa couleur propre, selon les options de l’équipe organisatrice, mais la tonalité féministe est la base du festival et la non-mixité est bien présente. À Grenoble, outre les concerts et les films, étaient programmés des ateliers mixtes et non mixtes (pour les « êtres humains qui sont des femmes, des trans ou des lesbiennes ») sur les mécanismes du sexisme, le féminisme radical, le dégenrement, la réparation de vélo, la mécanique, l’aïkido, les règles douloureuses et les hormones, l’avortement, l’autoexamen gynéco, les sexualités lesbiennes, les femmes et le travail dans les métiers d’hommes, le hip-hop, et un désormais grand classique : la fabrication d’un gode… Et la fête de clôture était non mixte.
     Excepté quelques « ratons laveurs » (la mixité, les trans, le hip-hop et la fabrication d’un gode), cette énumération est familière à mes oreilles de lesbienne féministe de + de 50 ans, d’autant plus qu’étaient prévue également une discussion transgénérationnelle avec un collectif de femmes de + de 50 ans…


Conclusion
     Alors, c’est quoi aujourd’hui le mouvement lesbien en France ? Je serais tentée de répondre qu’il a vécu, du moins dans sa forme première. La rotation des générations est là, et pour les pionnières vient l’heure de jouer les « grands témoins » tout en continuant à œuvrer pour l’existence lesbienne selon leurs propres modalités.
     Les différences politiques semblent de taille entre les anciennes et les nouvelles générations : le mariage et la maternité, considérés par les anciennes comme lieux privilégiés de l’aliénation et de l’enfermement des femmes, sont l’objet de tous les désirs pour nombre de nouvelles ; les pratiques sexuelles, non essentielles pour les unes, sont devenues centrales, du moins dans les discours, pour les autres ; la pornographie(55) et la prostitution, cercles majeurs de l’enfer hétérosocial pour les pionnières, sont désormais considérées comme des domaines de subversion (les mêmes films sur ces sujets sont programmés dans les festivals ladyfest et transpédégouines) ; la non-mixité, creuset de toutes les inventions et source de tant de plaisir et d’émotions dans les décennies précédentes, n’est assumée que partiellement.
     Sexualité omniprésente, pornographie, prostitution… Audre Lorde(56) aurait-elle eu tort, qui disait : « On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître » ?
     Spectatrice perplexe, j’avoue mon impatiente curiosité de voir comment les nouvelles lesbiennes ne vont pas manquer de retrouver leurs racines tout en accommodant à leur profit les quelques ingrédients récupérables du chaudron queer où je ne suis pas seule à voir le dernier avatar de la domination masculine. Un bémol : l’invisibilité extérieure/intérieure continue de marquer, en un éternel recommencement, l’existence lesbienne ; les initiatives comme les ladyfest se déroulent souvent dans des lieux alternatifs et n’accèdent pas à la médiatisation (Arte a diffusé un reportage en mai 2006 sur la 2e ladyfest… de Varsovie). L’absence ou la faible communication intérieure, envers le mouvement des aînées notamment, évidemment inévitable dans un premier temps, est particulièrement frustrante.
     Mais qu’importe, une nouvelle histoire est en marche. Rendez-vous dans quelques années…

Notes : article suivant

 

Source : http://www.bagdam.org/articles/mvtlesbienbb.html
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Published by Misfit - dans Lesbianisme
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4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 17:12

Article précédant : Introduction à une histoire du mouvement lesbien en France -1-

Notes


1. La série des Claudine, Le pur et l’impur, Les vrilles de la vigne de Colette, Le puits de solitude, Radclyffe Hall, 1928, trad. fr. 1932, Poussière, Rosamond Lehman, 1927. De l’après-guerre à 1968, une trentaine de romans paraissent en France, dont beaucoup, reflets de l’atmosphère ambiante de répression, donc de dissimulation et de culpabilité, voire de honte, sont des romans catastrophes : amour non partagé (Althia, Irène Monesi, 1957 ; Je jure de m’éblouir, Éveline Mahyère, 1958) ; aimée mystérieuse et dure qui fait souffrir (Le rempart des Béguines, Françoise Mallet-Joris, 1951) ; retour de l’une des amantes à l’hétérosexualité (Qui qu’en grogne, Nicole Louvier, 1953) ; mort de l’une des amantes (La lettre, Clarisse Francillon, 1958). Mais il y eut le merveilleux Olivia (Dorothy Bussy, 1949, trad. fr. 1951) et le « flamboiement Violette Leduc », notamment avec La bâtarde (1964) et Thérèse et Isabelle (1966, texte intégral, 2000).
2. Faute de mieux, les adolescentes cinéphiles des années 60 ont éprouvé quelques troubles en voyant Le silence (1963) et Persona (1966) d’Ingmar Bergman ou La religieuse de Jacques Rivette (1965). Puis il y eut les calamiteux Les biches (Claude Chabrol, 1968), Le Renard (Mark Rydell, 1968) et Thérèse et Isabelle (Radley Metzger, 1968), ridicule massacre du fabuleux texte de Violette Leduc. Grâce aux ciné-clubs, elles ont pu voir Jeunes filles en uniforme (1931), chef-d’œuvre de Léontine Sagan, Garbo dans La reine Christine (1933), Olivia (1950), petit bijou d’intelligence et d’humour de Jacqueline Audry, et la première lesbienne explicite de l’histoire du cinéma, la comtesse Geschwitz, dans Loulou (1929) de Georg Wilhelm Pabst.
3. Suzy Solidor (1900-1983), Dany Dauberson (1925-1979), Nicole Louvier (1933-2003), Gribouille (1941-1968).
4. J’emploierai uniquement ici le mot lesbienne, même s’il est anachronique, les lesbiennes de l’époque se disant le plus souvent homosexuelles, voire femmes ; seules les radicales s’approprièrent dès le début le mot lesbienne, entaché par la pensée dominante d’une connotation péjorative. Il s’imposera au cours des décennies suivantes, avec l’acquisition de la légitimité.
5. J’utilise le sigle MLF pour les périodes où le Mouvement de libération des femmes était un et indivisible, c’est-à-dire jusqu’en 1979, date à laquelle, l’un de ses courants, le groupe Psychanalyse et Politique (plus connu sous le nom de Psych et Po) dirigé par Antoinette Fouque, créatrice entre autres des éditions Des femmes, s’appropria l’appellation Mouvement de libération des femmes et le sigle MLF en les déposant à l’Institut national de la propriété industrielle (INPI). J’utiliserai « Mouvement des femmes » après 1979.
6. Après avoir codirigé, de 1990 à 1994, la collection Recherches aux éditions Côté-Femmes, Hélène Rouch codirige depuis 1996 la collection Bibliothèque du féminisme chez L’Harmattan. Nombre de chercheuses doivent à son inlassable activité la publication de leurs travaux.
7. Cathy Bernheim, Monique Bourroux, Frédérique Daber, Christine Delphy, Emmanuèle de Lesseps, Christiane Rochefort, Janine Sert, Monique Wittig, Anne Zelinski. Deux Américaines, Julie Dassin et Margaret Stephenson (Namascar Shaktini), étaient restées sur le trottoir.
8. Il faudra attendre les 15 et 16 mars 1997, date des Assises nationales pour les droits des femmes, à La Plaine-Saint-Denis (banlieue parisienne), où pour la première fois les lesbiennes, dans toutes leurs composantes militantes, et d'une seule voix, ont contraint – le mot n’est pas trop fort – une instance féministe nationale à reconnaître et prendre en compte leurs revendications... Cf. Nicole Sirejean, « Assises nationales pour les droits des femmes : lesbiennes, bas les masques, enfin ! », Lesbia Magazine, n° 160, mai 1997.
9. André Baudry a ouvert le club Arcadie en 1957, après avoir créé la revue du même nom en 1954.
10. « “Gouines rouges”, c’est ainsi qu’un gauchiste nous a interpellées alors que nous vendions Le Torchon brûle. J’avais trouvé l’appellation poétique et les autres furent du même avis. Pour lui, “Gouines rouges” désignait toutes les féministes, bien sûr » (mail de Christine Delphy). Merci à elle pour ces informations sur la formation des Gouines rouges.
11. Le tract est signé : Des lesbiennes du Mouvement de libération des femmes et du Front homosexuel d’action révolutionnaire.
12. Toutes les lesbiennes n’ont pas choisi le même chemin : certaines se fondent définitivement dans le féminisme, d’autres militent dans les GLH (groupes de libération homosexuelle), associations homosexuelles mixtes qui se créent à Paris et dans une vingtaine de villes en France entre 1974 et 1979.
13. Voir le passionnant Chronique d’une passion, Le mouvement de libération des femmes à Lyon, L’Harmattan, 1989.
14. Principalement dans les groupes qui n’étaient pas de la tendance « lutte de classe ».
15. En fait, à la Maison des femmes de Toulouse, l’engagement féministe dominant des militantes (majoritairement lesbiennes) n’a jamais empêché « l’évidence lesbienne » de s’exprimer sans contrainte et régulièrement au fil des 13 numéros de La Lune rousse (1977-1982), journal de la Maison des femmes. La Maison des femmes de Toulouse est une bonne illustration du lesbianisme-rivière souterraine. Quelques exemples : les films à thématique lesbienne réalisés à cette époque ont été quasi tous programmés au ciné-club (non mixte) de la Maison des femmes (1977-1992) : Je, tu, il, elle (Chantal Akerman), Madame X, une souveraine absolue (Ulrike Ottinger), les films expérimentaux de Maria Klonaris et Katerina Thomadaki, Anne Trister (Lea Pool), Le chant des sirènes (Patrizia Rozema), La vierge mécanique (Monika Treut), Simone Barbès ou la vertu (Marie-Claude Treilhou), Double Strength (Barbara Hammer), Le jupon rouge (Geneviève Lefèbvre). Quand le n° 1 de Masques, revue des homosexualités, est paru (mai 1979), la Maison des femmes de Toulouse a invité le groupe de lesbiennes qui y participaient pour présenter ladite revue. Je ne pense pas qu’une maison des femmes tenue par des hétéros se serait intéressée à cette (excellente) revue. Autre exemple d’engagement lesbien : un bus a été affrété pour Lyon où une manifestation nationale était organisée (12 décembre 1981) pour soutenir une lesbienne qui risquait de perdre la garde de son enfant. Je suis bien sûre que si nous avions été hétéros, on ne serait jamais allées à cette manif. Et pourtant le tract – très radical –, rédigé à cette occasion, était signé : « Maison des femmes de Toulouse, un lieu du mouvement des femmes ».
16. À Paris, première manifestation spécifiquement homosexuelle, le 25 juin 1977, contre la campagne antigay d’Anita Bryant aux États-Unis, manifestation coorganisée par le MLF et le GLH-Politique et Quotidien ; festivals de films à l’Olympic en 1977 et à la Pagode en 1978, couverts par Libération et Rouge ; à Marseille, première université d’été des homosexualités en 1979.
17. En janvier 1975, Les Dossiers de l’écran donnent l’occasion à l’écrivain et journaliste Jean-Louis Bory de se payer la tête du député Mirguet, promoteur en 1960 du classement de l’homosexualité dans les fléaux sociaux au même titre que l’alcoolisme et la prostitution. En 1977, Elula Perrin porte la parole lesbienne dans une émission-débat.
18. La surprise de vivre, Jeanne Galzy (Gallimard, 1969) ; Les bonheurs, Jocelyne François (Mercure de France, 1970) ; Les guérillères (Minuit, 1969), Le corps lesbien (Minuit, 1973) et Brouillon pour un dictionnaire des amantes (Grasset, 1976), Monique Wittig ; Toutes trois, Lisa, Liu, Gro (Seuil, 1975) ; Les femmes préfèrent les femmes, Elula Perrin (Ramsay, 1977) ; Les amantes, Jocelyne François (Mercure de France, 1978) ; En vol (Stock, 1975) et Sita (Stock, 1978), Kate Millett ; Le cahier volé, Régine Deforges (Fayard, 1978) ; Les femmes et l’amour homosexuel, Nella Nobili et Edith Zha (Hachette, 1979) ; Mon frère féminin, Marina Tsvétaïeva (Mercure de France, 1979).
19. Entre autres : Odyssée d’une amazone, Ti Grace Atkinson, 1975, Femme et femme, attitude envers l’homosexualité féminine, Dolores Klaich, 1976, L’encontre, Michèle Causse, 1975 (michele-causse.com), Écrits, voix d’Italie, Michèle Causse et Maryvonne Lapouge, 1977, Douce amère, Gisèle Bienne, 1977.
20. Premier journal lesbien français, à l’initiative du Groupe de lesbiennes du Centre des femmes de Lyon. (7 nos, avril 1978-juin 1980 dont certains rédigés par des collectifs parisiens), tiré à 1 000 puis à 1 500 exemplaires, Quand les femmes s’aiment accède rapidement à une renommée nationale (lesbienne), signe qu’il répondait à un besoin.
21. Désormais, diffusion nationale, juin 1979-janvier 1980, 8 nos. Le titre, racheté par Des femmes, fera une courte réapparition en encart dans Des femmes en mouvement Midi-Pyrénées, 1982.
22. Saint-Ay, près d’Orléans, mai 1977, à l’initiative des lesbiennes des GLH Paris et Orléans.
23. Première coordination des groupes lesbiens, au Centre des femmes de Lyon, à l’initiative du Groupe de lesbiennes, 11 novembre 1978. Il s’agit d’une rencontre nationale « limitée aux groupes de lesbiennes constitués plutôt qu’aux groupes mixtes et aux commissions de femmes sur l’homosexualité » (Chronique d’une passion, 1989), autrement dit les lesbiennes indépendantes des hommes des GLH et des femmes du MLF.
24. Août 1977, Exoudun (Deux-Sèvres) ; juillet 1979, Paussac (Dordogne) ; juillet 1980, Marcevol (Pyrénées-Orientales) ; L’Euzières (Hérault), juin 1981.
25. En France, il y eut peu de concrétisations de cette envie de vivre entre femmes au quotidien, sur une base radicale et écologique, contrairement aux États-Unis et d’autres pays de l’Europe de l’Ouest où, à partir des années 80, se créent des lieux de vie ouverts où passent des centaines de « travelling women » du monde entier. Les rares terres de femmes en France ont été créées par des Allemandes, des Suisses ou des Américaines : Bouichette (Cum des Agals) dans l’Aude (1980-1991), L’Enfumée en Touraine (1984 ?-1989), Korrigwyn en Bretagne (1993-1999), Terra en Bourgogne (1993 - zedterra1@yahoo.fr), La Bernède en Ariège (1997-2001). Deux communautés créées en Ariège, l’une en 1989, l’autre en 1991, existent toujours.
26. Dès 1977, on lit dans l’éditorial du n° 1 de Questions féministes : «… dans le même temps que nous détruisons l’idée de “La Femme”, nous détruisons aussi l’idée d’“Homme”. »
27. Je me souviens du choc intellectuel produit sur moi par ce concept : contrainte à l’hétérosexualité. Une telle évidence ! et je n’y avais jamais pensé ! En une seconde, le ça-va-de-soi de l’hétérosexualité volait en éclats et ma légitimité crevait le plafond des 100 % !
28. J’emprunte cette réjouissante expression à « Quelques remarques sur l’homosexualité », signé Sappho l’faire, Genève, décembre 1972, Le Torchon brûle, n° 5, début 1973.
29. Tellement femmes que le mot lesbiennes n’apparaîtra dans les statuts de nombreuses associations lesbiennes créées au début des années 90 qu’après la création de la Coordination lesbienne nationale en 1997 ; c’est le cas par exemple pour Bagdam Cafée à Toulouse et Les Immédianes à Amiens.
30. Claudie Lesselier, « Un itinéraire aux archives lesbiennes », 1992.
31. Dès 1982, un collectif parisien de lesbiennes radicales, Les Feuilles vives, avait commencé un travail d’archivages.
32. À Paris, le collectif de Questions féministes se dissout durant l’été 1980, la revue Nouvelles Questions féministes est créée fin 1980.
33. Entre autres, L’Aquarelle à Lyon (lieu de réunion et cafétéria, 1980), La Lune noire à Strasbourg (lieu de réunion et cafétéria, 1980), L’Échappée belle à Poitiers (cafétéria, mai 1981-juillet 1985), La Douce amère à Marseille (lieu de réunion et cafétéria le vendredi, 1983), Saphonie (association culturelle, Paris, 1984, qui va lancer un groupe santé lesbienne, des cours et stages de mécaniques auto avec des professionnelles lesbiennes, des débats, et en 1987 le ciné-club de Saphonie, « Quand les lesbiennes se font du cinéma », qui deviendra le festival que nous connaissons aujourd’hui.
34. Front des lesbiennes radicales (Paris, 1981-1982).
35. Femmes Entre Elles (Rennes, 1982), MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes, Paris, 1981-1995). Cette association très active est une des premières à prévoir dans ses statuts la possibilité d’ester en justice pour lutter contre les discriminations à l’égard des lesbiennes. Elle pratique un double militantisme, féministe à la Maison des femmes, homosexuel au sein du CUARH (Comité d’urgence anti-répression homosexuel). Elle est l’auteur d’une enquête, Être lesbienne aujourd’hui, le MIEL enquête, 1988.
36. Les Bénines d’Apie, association de randonnées pédestres, naît en 1984 (et existe toujours ; leur site : lesbenines.org). Je dis « déjà uniquement conviviaux » car dans les années 80, les groupes lesbiens étaient majoritairement très politiques, contrairement à ceux d’aujourd’hui qui sont plutôt majoritairement conviviaux.
37. Les films expérimentaux de Maria Klonaris et Katerina Thomadaki, ceux de l’Américaine Barbara Hammer, Simone Barbès ou la vertu, Marie-Claude Treilhou (1980), Dorian Gray dans le miroir de la presse à sensation, Ulrike Ottinger (Allemagne, 1984), Anne Trister, Lea Pool (Canada, 1986), Le chant des sirènes, Patrizia Rozema (Canada, 1987), Le jupon rouge, Geneviève Lefèbvre (1987), La vierge mécanique, Monika Treut (Allemagne, 1988), Simone, Christine Ehm (1988), Jeanne d’Arc de Mongolie, Ulrike Ottinger (Allemagne, 1989).
38. Romans, biographies, correspondances, ils sont trop nombreux pour les citer tous (plus de cent). Parmi les auteures publiées ou (enfin) traduites : Djuna Barnes, Cathy Bernheim, Mireille Best, Nicole Brossard, Michèle Causse, Hélène Cixous, Régine Deforges, Jocelyne François, Anne Garetta, Elula Perrin, Martine Roffinella, Renée Vivien, Jeanette Winterson, Monique Wittig.
39. L’expression est de Jacqueline Julien dans « À Toulouse : du féminisme lesbien au lesbianisme féministe », 2003.
40. Ses buts sont de « renforcer la visibilité et la représentation des lesbiennes dans la société, de faire progresser leurs droits et de favoriser les échanges en réseaux. Elle se veut une force dans le champ politique et social, une affirmation de la citoyenneté lesbienne. » www.coordinationlesbienne.org
41. Lire Nicole Sirejean, « La CLN sous les ors de la République », Lesbia Magazine, n° 171, mai 1998.
42. Je renvoie pour plus de détails sur cette période à mon article « La visibilité lesbienne, it’s a long way », en ligne sur le site de Bagdam Espace lesbien : www.bagdam.org
43. L’association Bagdam Espace lesbien à Toulouse en est un bon exemple. Depuis sa création en 1988 (sous le nom de Bagdam Cafée), Bagdam a mené une politique résolue de visibilité : articles et annonces de certaines de ses manifestations dans la presse locale, référencement dans les guides locaux, nationaux et internationaux, encarts publicitaires, participation à des émissions de radio et de télévision locales et nationales. À partir de 1995, tout en continuant son action de visibilité intérieure en invitant intra-muros les théoriciennes, artistes, auteures et militantes majeures du mouvement, elle met sur pied un partenariat ponctuel mais régulier dans l’année avec certains acteurs culturels de la ville (salles de cinéma, cinémathèque, librairie), qui annoncent les événements Bagdam dans leurs programmes tirés à des dizaines de milliers d’exemplaires. Elle organise le Printemps lesbien de Toulouse depuis 1996, et, depuis 2000, des colloques internationaux d’études lesbiennes (cinq à ce jour), assortis de leurs Actes auto-édités (revue Espace lesbien). Ces colloques et manifestations sont toujours couverts par la presse et la télévision locales et parfois nationales. Enfin, Bagdam a toujours veillé à ce que ses banderoles, lors des marches de la fierté ou autres manifestations soient très lisibles et très visibles.
44. Expression empruntée à Jacqueline Julien, dans « F(emale) to L(esbian) : pour quel genre de visibilité ? », 2005, p. 265.
45. Une ladyfest « est un événement non commercial durant plusieurs jours, qui a pour but de rompre avec la domination patriarcho-mâle en musique et en art, en créant un espace public pour l’art queer, transgenre et féministe, et en développant des stratégies contre les mécanismes de répression et d’exclusion régnant dans cette société. L’attaque contre un système qui connaît seulement deux sexes et l’hétérosexualité hégémonique en fait aussi partie. En même temps on essaie d’anéantir la frontière entre productrices et consommatrices de l’art avec le principe diy, do it yourself » (Ladyfest Berne 2007).
46. Ce L fallacieusement premier dans le sigle à 4 lettres.
47. À Marseille, lors des Universités d’été euroméditerranéennes des homosexualités 2006, des lesbiennes investissent un étage et le nomment « Espace non mixte de lesbiennes et lesbiennes féministes ». Elles disent leur bonheur d’avoir vécu en non-mixité partielle pendant ces UEEH, leurs mots sont l’écho de ceux des femmes et des lesbiennes du Mouvement des femmes : « Beaucoup de rencontres, beaucoup de découvertes, beaucoup de plaisirs, se connaître et se reconnaître, beaucoup de mots qui manquent pour restituer cette richesse et nos bonheurs. Pendant cette semaine, nous avons aussi subi diverses violences politiques. La première, et sans aucun doute la plus violente, est la négation de notre droit d’être ensemble. » Suit l’énumération des multiples intrusions-violations de l’espace lesbien. « Négligences, bêtises de collégiens, non-prise en compte, manque de respect dans l’espace que nous nous sommes approprié, négation de nos droits, les mots manquent pour décrire nos colères, nos rages et nos désarrois. » Fort heureusement, les organisateurs ont salué « l’heureuse initiative » des lesbiennes et décidé de « renforcer la place des lesbiennes pour les prochaines sessions, en veillant à l’équilibre des identités et des genres et au respect de celles-ci ». Le programme des UEEH 2007 comporte des ateliers lesbiens non mixtes et un forum « Féminisme et mixité : les UEEH, rencontre lesbigaytransqueer, comment vivre ensemble ? ».
48. Les panthères roses (Paris) : « Gouines, trans et pédés énervéEs par l’ordre moral, le patriarcat, le sexisme, le racisme, le tout-sécuritaire, les régressions sociales et tout ça. Outil de résistance et composante politique du combat pour une société alternative » ; TaPaGes (Strasbourg) « est un groupe de transpédégouines en colère qui luttent contre toutes les discriminations dont sont victimes les personnes LGBT (lesbiennes/gay/bisexuel(le)s/transgenre), contre l’hétéropatriarcat, et contre l’hétérosexisme. Nous sommes solidaires de combats plus vastes, contre toute forme de discrimination et toute forme d’oppression, ici et partout dans le monde. »
49. En 2005, un article du magazine Oxydo magazine (disparu aujourd’hui), consacré à l’excellent portail lesbien Tasse de thé, se terminait par ces mots : « Allez visiter ce site et soutenez l’association qui depuis 3 ans se défonce pour donner une image positive de l’identité lesbienne et la débarrasser d’un héritage féministe un peu balourd. »
50. Le Groupe du 6 Novembre est « né en France, le 6 novembre 1999, d’une rencontre de lesbiennes dont l’histoire est liée à l’esclavagisme, les colonisations, l’impérialisme, les migrations forcées ».
51. Groupe non mixte de féministes radicales. « Nous tendons à sortir de l’hétérosocialité en apprenant à nous considérer en alliées, et non plus en concurrentes éduquées pour répondre à la demande d’un marché dont les hommes sont les clients et les patrons. Révolution féministe ! » furieuses.melanine.org
52. « Groupe international de lesbiennes féministes et politiques de différentes origines et nationalités. Ce groupe cherche à lutter contre toute forme de racisme et de discrimination au sein de la communauté lesbienne en France et au-delà des frontières. » ldr@no-log.org
53. « AIR-Libre [Association d’Interventions, de Recherches et de Lutte contre la violence dans les relations lesbiennes et à l’égard des lesbiennes] vise à combattre les effets hétérosexistes et lesbophobes de nos sociétés et à dénoncer le système hétérosocial qui les produit. Ainsi, nos champs d’intervention se concentrent aussi bien sur les violences, discriminations et oppressions que vivent les lesbiennes (violences lesbophobes, rejet familial, difficulté à se construire une identité lesbienne positive, etc.) que sur les violences dans les relations lesbiennes. » air-libre.org
54. « Organisé principalement par des femmes (mais les garçons motivés sont les bienvenus) pour mettre en avant le travail des artistes féminines indépendantes, le Ladyfest Bordeaux proposera des performances d’artistes, des concerts, des projections, des ateliers, des conférences… Le Ladyfest Bordeaux rejoint un mouvement mondial valorisant les projets féminins et queers dans les domaines artistique et activiste. Le principe est simple : un groupe de volontaires se rejoint et prépare un festival de 3 jours autour des thèmes tels que la créativité, la diversité, la promotion de l’égalité entre les sexes et la lutte contre l’hétéronormalité. C’est également l’opportunité de bâtir une communauté, susciter des discussions et des collaborations parmi les femmes et le réseau associatif local et international. Les Ladyfest reposent sur l’idée de créer un espace alternatif, amical, ouvert où les gens peuvent venir ensemble, s’amuser et célébrer la diversité et la place des femmes dans l’Art » (site ladyfest Bordeaux 2008).
55. Il est troublant de constater que pornographiées par les hommes, les lesbiennes se pornographient désormais elles-mêmes, en réaction à la négation de la sexualité lesbienne en hétéroland. La levée du tabou est peut-être à ce prix, mais vivement que ça passe !
56. « Poète, guerrière, mère, lesbienne, noire », selon ses propres termes, l’Américaine Audre Lorde (1934-1992) est l’une des auteures qui a le plus stimulé le mouvement féministe et lesbien aux États-Unis puis en Europe. Lire, entre autres, Sister Outsider, essais et propos d’Audre Lorde sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme…, 2003. Plusieurs colloques lui ont été consacrés, dont L’attualità del pensiero di Audre Lorde, organisé par Fuoricampo Lesbian Group, Bologne, 2006, fuoricampo.net


Un grand merci à Devra Ajdelbaum, Isabelle Chéron, Natacha Chetcuti, Irène Corradin, Christine Delphy, Marie-Claude Flous, Jacqueline Julien, Nadine Laroche, Michèle Larrouy, Françoise Leclère, Moutsie, Nicole Sirejean, Fannie Souillard, Suzette Triton, Barbara Wolman.


Documentation utilisée
Bard Christine, « Féminisme », dans Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Didier Eribon (dir.), Larousse, 2003.
Bard Christine, « Le lesbianisme comme construction politique », dans Le siècle des féminismes (collectif), Les éditions de l’Atelier, 2004.
Bonnet Marie-Jo, « De l’émancipation amoureuse des femmes dans la cité, lesbiennes et féministes au XXe siècle », Les Temps Modernes, n° 598, mars-avril 1998, p. 85-112.
Bonnet Marie-Jo, Les relations amoureuses entre les femmes du XVIe au XXe siècle, Odile Jacob, 1995, 2001.
Boucheron Brigitte, « La visibilité lesbienne, it’s a long way », Espace lesbien, n° 4, 2005 et en ligne sur bagdam.org
Brive Marie-France, « Les années MLF, 1968-1981 », dans Les femmes sujets d’histoire, Corradin Irène, Martin Jacqueline (dir.), PUM, 1999.
Centre lyonnais d’études féministes, Chronique d’une passion, Le mouvement de libération des femmes à Lyon, L’Harmattan, 1989.
Chetcuti Natacha, « Lesbienne, lesbianisme », « Lesbianisme radical », dans Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Didier Eribon (dir.), Larousse, 2003.
Deudon Catherine, Un mouvement à soi, 1970-2001, Syllepse, 2003.
Delphy Christine, « L’humanitarisme républicain contre les mouvements homo », Politique, la revue, n° 5, 1997.
Falquet Jules, « Lesbianisme », dans Dictionnaire critique du féminisme, collectif, PUF, 2004, 2e édition augmentée (la 1re ne comportait pas cette entrée…).
Gonnard Catherine, « L’amante de la veuve du soldat inconnu », Politique, la revue, n° 5, 1997.
Gonnard Catherine, « Mouvements lesbiens », dans Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Didier Eribon (dir.), Larousse, 2003.
FHAR, Rapport contre la normalité, Paris, Champ libre, 1971.
Julien Jacqueline, « F(emale) to L(esbian) : pour quel genre de visibilité ? », Espace lesbien, n° 4, Bagdam édition, oct. 2005 et en ligne sur bagdam.org
Julien Jacqueline, « À Toulouse : du féminisme lesbien au lesbianisme féministe », dans Lesbianisme et féminisme, histoires politiques, Natacha Chetcuti, Claire Michard (dir.), L’Harmattan, 2003.
Lesselier Claudie, « Un itinéraire aux archives lesbiennes », Bulletin des Archives, recherches et cultures lesbiennes, n° 11, mai 1992.
Lorde Audre, Sister Outsider, essais et propos d’Audre Lorde sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme…, trad. de l’américain, coédition Mamamélis (Genève), Trois (Laval, Canada), 2003.
Masques, no 9/10, été 1981 : Entretien avec Françoise d’Eaubonne, par Alain Sanzio ; « Depuis dix ans, les lesbiennes en mouvement », par Nelly Melo, Bernadette Stanwick et Suzette Triton ; Entretien avec Guy Hocquenghem par Jean-Pierre Joecker et Alain Sanzio.
Masques, no 11, automne 1981, « Ce n’est qu’un début, continuons le débat ! », dossier sur les lesbiennes radicales réalisé par Nelly Melo.
MIEL, Être lesbienne aujourd’hui, MIEL enquête, MIEL, 1988.
Mouvements lesbiens en France 1970-1980, Archives, recherches et cultures lesbiennes, n° 6, décembre 87, n° spécial.
Pastre Geneviève, De l’amour lesbien, Pierre Horay, 1980, rééd. 2004.
Picq Françoise, Libération des femmes, les années-mouvement, Seuil, 1993.
Politique, la revue, « Homos : en mouvement », dossier coordonné par Christine Delphy, n° 5, juillet-août, septembre 1997.
Rich Adrienne, « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions Féministes, n° 1, 1981. Cet article, traduit par Emmanuèle de Lesseps et Christine Delphy a été publié en français avant de l’être en anglais à l’initiative de Christine Delphy.
Sirejean Nicole, « Assises nationales pour les droits des femmes : lesbiennes, bas les masques, enfin ! », Lesbia Magazine, n° 160, mai 1997.
Sirejean Nicole, « La CLN sous les ors de la République », Lesbia Magazine, n° 171, mai 1998.
Louis-Georges Tin (dir.), Dictionnaire de l’homophobie, PUF, 2003.
Le Torchon brûle, mai 71-hiver 73.
Wittig Monique, « La pensée Straight », Questions féministes, n° 7, 1980 ; « On ne naît pas femme », Questions féministes, n° 8, 1980, rééd. dans La pensée straight, éd. Amsterdam, 2007.
Wittig Monique, Avant-note à La Passion de Djuna Barnes, Flammarion, 1982.

Sites cités ou consultés : air-libre.org – arcl.free.fr – bagdam.org – coordinationlesbienne.org – festivalxxyz.canalblog.com – fuoricampo.net – furieuses.melanine.org – gpastre-editions.com – genevievepastre.blogspirit.com – labarbare.free.fr – ladyfest.org – ladyfestgrenoble – ladyfestbordeaux – ladyfestwien.org – michele-causse.com – moniquewittig.com – pantheresroses.org – tapages67.org

Source : http://www.bagdam.org/articles/mvtlesbienbb.html

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24 novembre 2007 6 24 /11 /novembre /2007 15:53

Où sont les butchs ?


Finis coupes en brosse, postures viriles, clopes vissées aux lèvres et porte-clés visibles à la ceinture? Les lesbiennes butch se feraient de plus en plus rare. Marlène, admiratrice inconditionnelle de cette lesbienne mythique, nous en fait l’éloge.


Sophie Meyer


octobre 2007




Les héroïnes de la série-culte «L-Word» sont l’incarnation quasi prototypique ce «new way of being lesbian». Si l’androgynie est valorisée, la masculinité semble définitivement proscrite. La camionneuse est en quelque sorte devenue le pendant lesbien de la «folle hurlante» gay, une espèce qui tend elle aussi à disparaître.
Cette évolution est généralement perçue de manière positive à l’intérieur du milieu femmes. Elle serait la preuve d’un certain apaisement, d’une intégration réussie de la lesbienne dans la société. Le temps des ghettos est révolu, le militantisme moins radical… la lesbienne est devenue une femme (presque) comme les autres. Son orientation sexuelle, de moins en moins considérée comme transgressive, n’est plus forcément lisible sur son corps. Des femmes, pourtant, s’insurgent. C’est le cas de Marlène, qui fréquente depuis des années les milieux homos de Suisse et d’Europe.

Barbie chez les butchs

Marlène est féminine, et même plus que ça. Dans le milieu lesbien, on l’a surnommée «Barbie». Blondeur quasi-irréelle, visage fardé, lèvres rouges sang, elle évoque irrésistiblement Marylin Monroe ou son homonyme Marlène Dietrich. Dans le vocabulaire queer, Marlène est une fem. Une femme hyper-féminine qui aime les butchs. Attention, pas les «camionnettes branchouilles» qui hantent les soirées lesbiennes, les vraies butchs, rugueuses, viriles. Dans sa bouche, le terme de «camionneuse» devient le plus beau des compliments.
Marlène pose un regard extrêmement critique sur l’évolution de l’image de la lesbienne. Selon elle, nombre d’homosexuelles, sous la pression d’effets de mode de type «Madonna» ou «L-Word» précédemment cité, n’oseraient plus vivre leur part masculine. «On assiste à un phénomène d’édulcoration. Prenez le cas d’Amélie Mauresmo. Dans tous les reportages photos qui lui sont consacrés, on s’applique à gommer ses aspects masculins. On la coiffe et on l’habille de façon sexy, on lui met du gloss sur les lèvres. L’idéal serait de pouvoir lui raboter les mâchoires, histoire d’achever sa féminisation.»

Chez Gaston

Marlène se souvient du bon vieux temps. Les soirées chez Lili, ou celles, mémorables, passées Chez Gaston, un bar qui possédait un espace dédié aux femmes. Ambiance tamisée, piano blanc, petites tables décorées de napperons: c’était le bastion des lesbiennes «ancienne manière». On y croisait des femmes en costume, parfois même en smoking. Gaston officiait au bar. Personnage au rire de légende, elle se plaisait à conter aux «petites nouvelles» émerveillées ses aventures sulfureuses avec les femmes de la bonne société parisienne. Chez Gaston, Marlène se sentait au paradis: «J’avais l’impression d’être une petite fille dans un magasin de bonbons».
Seule femme hyper-féminine présente dans le lieu, elle a d’abord fait face à une certaine incompréhension, mais a fini par faire son nid. A la fermeture définitive du bar, c’est toute une époque qui s’est envolée.
Marlène regrette que la culture butch soit si peu présente en Suisse romande. S’il existe certains endroits du type «Chez Gaston» en Suisse alémanique, notamment à Zurich, le phénomène est avant tout anglo-saxon et germanique. Selon notre experte, les plus belles butchs seraient berlinoises. Mais il paraît que les Canadiennes ne se défendent pas mal non plus…

Butch is beautiful

Pour Marlène, qui manie avec une gourmandise certaine l’art de la provocation, la butch présente «tous les avantages d’un mec sans les inconvénients». Elle est galante, elle a le sens des responsabilités. Aux côtés de sa butch, Marlène se sent prise en charge, protégée. Si elle admet et assume une vision du couple ultra-traditionnelle, elle réfute l’accusation avançant que le couple butch/fem reproduirait de façon caricaturale la domination masculine. Dans ce type de relation, il y a une dimension indéniablement ludique, une part de «performance». On surjoue, on en rajoute toujours un peu. Et puis Marlène conteste totalement l’image de la butch macho. L’attitude protectrice de cette dernière relève pour elle d’un esprit qu’on pourrait qualifier de chevaleresque. La fem représente pour la butch une sorte d’idéal romantique. «Dans ses bras je me sens précieuse, respectée. La butch est souvent tendre, extrêmement sensible, et très sentimentale. Elle n’a rien d’une prédatrice ou d’une dragueuse vorace. Elle vous fait la cour, vous envoie des fleurs. Il peut se passer une à deux semaines avant le premier baiser. C’est une amante fidèle, stable. Les couples butch/fem sont souvent les plus durables». Et Marlène de conclure: «Une butch, c’est une valeur sûre!»
Cette vision paraît quelque peu idyllique. Butchland serait-il un monde parfait ? La froide raison nous amènerait forcément à nuancer le tableau. Mais pour une fois, rêvons un peu. Laissons au vestiaire la froide raison. Et revêtues de notre plus beau costume trois pièces, entrons dans la danse, avec au bras la plus « glamourous » des Barbies…



La lesbienne masculine serait-elle devenue tabou ?


La question mérite d’être posée. On reproche souvent à la butch de reproduire les stéréotypes masculins, mais c’est aussi sa visibilité qui gêne. De part sa singularité physique, vestimentaire, de part ses attitudes, la butch affirme haut et fort une différence que toutes les lesbiennes ne souhaitent pas assumer aussi ouvertement. Le «droit à l’indifférence» est légitime, mais on peut tout de même se demander si l’intolérance qui vise parfois la butch n’est pas révélatrice d’une certaine mauvaise conscience lesbienne. Le mot de la fin revient peut-être à Hypatia Kosh, une militante lesbienne américaine, dont les propos sont reproduits sur le site Tassedethé.com: «Je pense qu’il est temps de reconnaître que notre communauté sexuelle n’est pas homogène. Nous devons parler d’homosexualités. Ce qui est bon pour certaines ne l’est pas pour d’autres. Le lesbianisme «taille unique» se rend à sa manière presque aussi oppressant que l’hétérosexualité obligatoire».

Source : http://www.360.ch/presse/2007/10/ou_sont_les_butchs_.php

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24 octobre 2007 3 24 /10 /octobre /2007 23:43

Lancement du Sondage Double Discrimination Femme/Lesbienne de l’Autre Cercle IDF

 

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L’Autre Cercle est une association de personnes LGBT décidées à construire un monde professionnel où chacun trouve une place égale, quelle que soit son orientation sexuelle ou son identité de genre.

Principale association de la fédération nationale avec plus de 350 adhérents, sur un total national de plus de 650, l’Autre Cercle IDF développe des groupes de travail spécifiques comme "la Retraite Autrement" pour une retraite sans discrimination et le pôle "Double Discrimination femme et homosexuelle".

L’Objectif de ce dernier groupe de travail est d’observer et de définir les doubles discriminations, assurer une veille et un lien avec d’autres associations. Pour ce faire, ses membres ont élaboré un sondage afin d’évaluer l’impact de ce double plafond de verre. « Notre enquête met l’accent sur la situation des femmes dans leur milieu professionnel et sur l’interférence ou pas de leur (homo)sexualité » précise leur porte-parole dans un courrier circulaire.

Le questionnaire est accessible sur le site de l’Autre Cercle, en page nationale et en page Ile-de-France.

L’équipe souhaite préparer des sorties médias pour le 8 mars 2008 (journée de la femme) et pour le 17 mai 2008 (journée contre l’homophobie).

 

Jean-Benoît RICHARD



plus d'information >

Pour accéder au sondage et pour plus de renseignements sur l’Autre Cercle : www.autrecercle.org

La fiche L’Autre Cercle dans notre répertoire national des associations

Source : http://www.france.qrd.org/actualites/article.php3?id_article=3177

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3 novembre 2006 5 03 /11 /novembre /2006 01:00

Y a-t-il des valeurs naturelles ?



L’identité lesbienne entre nature et construction


Anne Revillard


"Le privé est politique " : une bonne illustration de cette intuition féministe fondamentale nous est fournie par la relation dialectique entre identité individuelle et identité collective au sein du mouvement lesbien. Né dans les années soixante-dix, ce mouvement a une histoire complexe, liée à son articulation doublement conflictuelle entre féminisme et mouvement homosexuel. En résulte un milieu associatif très éclaté, marqué par une division générationnelle assez nette entre associations homosexuelles mixtes, regroupant des jeunes, et lesbiennes plus âgées souvent proches des milieux féministes non mixtes. Par-delà leur diversité, ces associations ont en commun de jouer un rôle dans la construction de l’identité lesbienne au plan individuel. C’est sous cet angle que nous allons nous intéresser au mouvement lesbien dans le présent article, issu d’une enquête de terrain menée entre septembre 1999 et mars 2000 auprès de 9 associations parisiennes homosexuelles et/ou féministes [1] (dont trois associations lesbiennes non mixtes). Les observations réalisées au sein de ces associations ont été complétées par des entretiens approfondis avec 17 de leurs membres, âgées de 21 à plus de 50 ans. Les récits de vie ainsi récoltés font apparaître différentes manières de penser l’identité lesbienne, qui sont autant de reflets du travail personnel de construction identitaire à partir des représentations sociales existantes. L’analyse de ce travail de construction identitaire permet de déplacer le regard sur l’homosexualité de la question du « pourquoi » (que l’on retrouve d’une certaine manière dans le débat entre essentialisme et constructivisme) à celle du « comment ».

Les conceptions du lesbianisme qui apparaissent au fil des discours peuvent être résumées en quatre grands idéaux-types combinant deux critères : l’homosexualité peut être pensée comme une condition subie ou comme un choix (premier axe, le plus structurant), comme une simple sexualité ou plus largement comme une identité de genre (deuxième axe).

Mais ces récits de vie traduisent également la complexité du travail de formation de l’identité, dont la principale difficulté est liée à l’invisibilité lesbienne. Il s’agit là d’un type d’obstacle très différent de ceux rencontrés par les homosexuels masculins. À partir de ce constat, nous ferons quelques suggestions méthodologiques quant à l’analyse des rapports sociaux de sexe.


LE DÉBAT ENTRE ESSENTIALISME ET CONSTRUCTIVISME EN SOCIOLOGIE DES HOMOSEXUALITÉS


Les débats sur l’homosexualité ont longtemps été marqués par l’étiologie, la question du « pourquoi » [Plummer, 1981]. Paradoxalement, on retrouve en un sens cette quête des origines dans le débat sociologique entre essentialisme et constructivisme qui s’est développé dans le courant des années quatre-vingt [Chamberland, 1997; Nardi et Schneider, 1998]. Dans une perspective essentialiste, l’orientation du désir est indépendante de la volonté; l’humanité est naturellement divisée en deux groupes, homosexuels et hétérosexuels. Selon les théories constructivistes, l’attirance envers des personnes du même sexe est au contraire une potentialité inscrite en chaque être; la sexualité humaine est dotée d’une grande plasticité, pouvant laisser place à des constructions culturelles extrêmement variées, parmi lesquelles l’identité homosexuelle (qui n’apparaît que dans des contextes historiques et sociaux précis). Notons que le débat entre essentialisme et constructivisme en sociologie des homosexualités diffère de celui qui concerne les rapports sociaux de sexe. Dans ce domaine, le débat porte traditionnellement sur le lien entre le sexe biologique et les caractéristiques qui lui sont attribuées : ce lien est-il naturel ou socialement construit ? Transposée au domaine de l’homosexualité, cette question reviendrait à se demander si l’orientation sexuelle détermine ou non « naturellement » un certain nombre de comportements. Or le débat ne porte pas tant sur cette question que sur la naturalité des orientations sexuelles elles-mêmes [2].

La formulation de cette alternative pose problème pour deux raisons.


D’une part, elle place le chercheur face à des dilemmes épistémologiques complexes lorsqu’il s’agit d’interpréter le discours des acteurs. Ainsi, l’adoption d’un point de vue essentialiste implique de n’accorder aucun crédit au récit d’une femme qui déclare être devenue lesbienne par choix féministe.

Inversement, des convictions excessivement constructivistes peuvent conduire à négliger le poids de la contrainte à l’hétérosexualité. Prenons l’exemple d’une femme qui admet avoir eu des relations avec des hommes tout en affirmant qu’elle n’a jamais été attirée que par des femmes. L’interprétation constructiviste telle que nous l’avons définie ici consistera à dire que cette femme a, de fait, toujours été attirée aussi bien par les femmes que par les hommes. Elle a donc eu des rapports hétérosexuels pas forcément mal vécus sur le moment, mais qui sont réinterprétés comme des expériences négatives une fois adoptée l’identité lesbienne. Or il n’est pas exclu que cette femme n’ait effectivement jamais eu envie d’avoir des relations avec des hommes, mais qu’elle l’ait fait sous le poids d’une pression sociale à l’hétérosexualité.

D’autre part, le débat est peut-être aussi mal formulé dans la mesure où, si l’on définit le constructivisme de manière moins restrictive, il n’est pas incompatible avec une perspective naturaliste. En effet, le constructivisme tel que nous l’avons défini contient deux idées distinctes. La première est que l’attirance envers des personnes du même sexe est un trait de la sexualité humaine inscrit en chaque individu. La seconde consiste à dire que les représentations entourant l’orientation sexuelle varient selon les sociétés et les époques. Or parmi ces deux propositions, seule la première est contradictoire avec l’hypothèse de la naturalité de l’orientation sexuelle [3].

La seconde ne se prononce pas sur cette question. La distinction de ces deux composantes du constructivisme suggère donc qu’il n’est pas nécessaire de se prononcer sur la naturalité de l’orientation sexuelle pour pouvoir définir un cadre opératoire d’étude des sexualités. Cette option nous paraît intéressante dans la mesure où elle permet d’éviter des partis pris difficiles dans l’interprétation des entretiens, tout en écartant l’étiologie. Que l’orientation du désir soit définie naturellement ou non, la possibilité d’affirmer une identité homosexuelle est le résultat d’un processus de construction, tant au niveau social qu’individuel. Plus précisément, l’identité est fabriquée à l’échelle individuelle à partir de représentations qui ont elles-mêmes émergé dans des contextes sociaux et historiques précis. Nous verrons que le lesbianisme est d’autant plus intéressant à étudier de ce point de vue que des conceptions issues du militantisme entrent en concurrence avec la vision « médicale » courante de l’homosexualité.

DIFFÉRENTES MANIÈRES D’ÊTRE LESBIENNE …

Toutes les femmes que nous avons interviewées ont en commun de s’affirmer lesbiennes; mais le sens qu’elles donnent à cette identité varie d’une personne à l’autre. Cela apparaît nettement au fil du discours : c’est au détour d’expressions comme « assumer » ou « lesbienne politique » que l’on saisit le mieux la façon dont ces femmes conçoivent leur lesbianisme.

Par-delà la diversité des constructions individuelles, des constantes apparaissent toutefois, en particulier en ce qui concerne les dimensions auxquelles on se réfère pour définir son identité. Plus précisément, deux axes essentiels interviennent dans la définition personnelle de l’identité lesbienne.

Le premier axe (qui est le plus structurant) correspond à la dichotomie nature/choix. L’homosexualité peut être décrite soit comme une condition subie (c’est la représentation courante de l’homosexualité issue du discours médical) – et donc pensée comme naturelle (on n’y peut rien !) – soit comme le résultat d’un choix – et c’est en particulier dans certains milieux féministes que le lesbianisme a été valorisé comme choix.

Le second axe correspond à la question de savoir si le lesbianisme est d’abord pensé en termes de sexualité ou en termes d’identité de genre [4]. On peut se dire lesbienne sans que cela interfère dans la perception de soi en tant que femme, ou bien on peut se considérer d’abord comme transgressant (volontairement ou non) la norme de son genre, l’homosexualité n’étant interprétée que comme une conséquence de ce phénomène.

En les croisant, on obtient quatre idéaux-types [Weber, 1992]. (Nous parlons d’idéaux-types dans la mesure où différentes conceptions cohabitent souvent au sein d’un même discours.)


Sexualité Identité de genre Nature

 

La sexualité comme nature

Le genre comme destin Choix

La sexualité comme libre choix

Le genre comme anti-destin



La sexualité comme nature. L’homosexualité est pensée comme une condition naturelle, subie, mais qui ne change rien à la manière dont on se perçoit en tant que femme. Exemple : « J’ai toujours été attirée par les filles ».

Le genre comme destin. L’homosexualité est conçue comme découlant d’une transgression objective de la norme du genre féminin, cette transgression étant elle-même ressentie comme subie, indépendante de la volonté personnelle. Exemple : « J’ai toujours été attirée par les jeux de garçons; ça permet aussi de comprendre que je sois lesbienne ».

La sexualité comme libre choix. L’homosexualité est une simple préférence sexuelle, un choix de sexualité sans conséquence sur la perception de soi en tant que femme. Exemple : « J’ai essayé avec des hommes et avec des femmes, et j’ai préféré les femmes ».

Le genre comme anti-destin. L’homosexualité est perçue comme la conséquence nécessaire d’un choix de transgression de la norme de son genre (féminisme) : on refuse de se conformer au rôle social de femme, et pour que ce refus soit total, il faut adopter une pratique homosexuelle (dans la mesure où l’on considère l’hétérosexualité comme un élément essentiel de définition du genre féminin). Exemple (caricatural): « On ne peut pas à la fois combattre les hommes et coucher avec ».

Ces différents idéaux-types renvoient à des conceptions sociales du lesbianisme qui se sont développées dans des contextes historiques et sociaux précis. Certaines sont devenues des représentations dominantes, connues (sinon partagées) par tous les membres de la société (la définition médicale courante de l’homosexualité comme condition subie par exemple), tandis que d’autres sont restées liées à des micro-contextes (c’est le cas du lesbianisme pensé comme choix lié au féminisme). L’identité homosexuelle est « bricolée » à l’échelle individuelle à l’aide des représentations sociales disponibles. En fonction du contexte historique et social dans lequel elle évolue, chaque personne se trouve donc confrontée à une ou plusieurs de ces conceptions; en résultent des tensions plus ou moins fortes dans la construction personnelle de l’identité lesbienne.

La sexualité comme nature

Cette définition de l’homosexualité comme attirance exclusive envers des personnes du même sexe a émergé dans le discours médical au XIXe siècle, avec la création du « personnage » de l’homosexuel [Foucault, 1976 p. 59], défini par deux traits essentiels : l’homosexualité y est une caractéristique fixe de la personne considérée et détermine chez elle un certain nombre de traits de comportement (elle a un caractère explicatif). Cette conception de l’homosexualité comme condition naturelle et orientation exclusive, qui correspond à la représentation courante, est dominante chez la plupart de nos interviewées : « Moi je dis toujours que la première fois que j’ai éprouvé quelque chose pour une fille, ça devait être la sage-femme. Ça veut dire ce que ça veut dire, c’est-à-dire que je pense que je suis née comme ça [5]. »

La force de cette représentation sociale apparaît également en creux dans le sentiment d’anormalité qu’ont les femmes dont l’orientation sexuelle est moins exclusive. Attirée par un homme alors qu’elle s’était définie comme lesbienne, l’une de nos jeunes interviewées évoque cette impression d’avoir atteint un autre degré d’« anormalité », de « bizarrerie » : « Bon, ça va te sembler bizarre, mais [… ] il y a trois semaines [… ] j’ai un peu craqué [sur un garçon]. »

Les fluctuations du désir, surtout une fois que l’on s’est défini(e) comme homosexuel(le), sont par ailleurs assez mal tolérées dans les milieux associatifs. Cela reflète en partie la force de la représentation d’une orientation exclusive. Mais c’est aussi que la bisexualité peut être perçue dans ces milieux comme une stratégie pour échapper à la stigmatisation sociale (or, il faut « choisir son camp »… ). Les enjeux de la pratique militante peuvent ainsi contribuer à renforcer la représentation courante de l’homosexualité comme orientation sexuelle exclusive et subie.

Le genre comme destin

Cet idéal-type renvoie à une autre dimension du discours médical de la fin du XIXe siècle : la théorie de l’inversion [Lhomond, 1993]. Cette théorie, valable pour les homosexuels des deux sexes, interprète l’homosexualité comme faisant partie d’une déviance plus générale : la personne homosexuelle adopte un genre contraire à celui que « commande » son sexe biologique. Cette transgression de la norme de genre est pensée comme indépendante de la volonté de « l’inverti(e) » : c’est une pathologie. On retrouve l’écho de cette théorie dans le discours de cette interviewée qui rattache son homosexualité au fait d’avoir toujours été « garçon manqué ». « Je m’étais toujours vécue, socialement parlant, à côté des normes. C’est-à-dire qu’en allant avec ma mère acheter des chaussures, j’allais droit sur le rayon des garçons. [… ] J’ai eu l’impression d’avoir une identité différente avant d’avoir une sexualité différente. [… ] Évidemment qu’à l’école, quand je voulais jouer avec les filles, je ne pouvais pas parce que j’étais un garçon manqué [… ]. »

Cependant les entretiens témoignent par ailleurs souvent d’un rejet du stéréotype selon lequel « les lesbiennes ne sont pas des femmes », et d’une volonté de faire changer cette représentation. C’est ainsi qu’une lesbienne, qui estime avoir une apparence assez masculine, nous fait part de sa peur de renforcer le stéréotype par son allure : « J’ai des copines qui se baladent avec des badges “Je suis une sale gouine”; ça, c’est clair que je ne le ferais pas… Parce que je sais très bien que dans mon aspect physique, je corresponds très bien au type de la lesbienne… Donc je n’ai pas envie qu’on dise “Ah oui, ça ne m’étonne pas, elle ressemble à une lesbienne”; je n’ai pas envie de confirmer l’idée que les gens se font des lesbiennes. Je préférerais qu’une de mes copines superféminines mette ce badge-là. »

Cet effort de lutte contre le stéréotype donne lieu à des dilemmes complexes lorsqu’il coexiste avec un refus féministe de soumission au rôle qui est socialement assigné aux femmes.

La sexualité comme libre choix

Certaines associations, conformément à l’idéal démocratique, défendent un droit à choisir sa sexualité [6]. Paradoxalement, cette représentation combinant choix et sexualité est généralement très peu présente dans les récits personnels. Comment expliquer cette faible occurrence ? Il s’agit peut-être d’un biais lié à la sélection des interviewées (toutes membres d’associations), qui traduirait le fait que ces associations ont encore avant tout une fonction « sociale », une fonction de soutien pour ceux et celles qui éprouvent des difficultés à « assumer » leur homosexualité. Mais c’est aussi que cette conception de l’homosexualité est socialement peu probable. Dans un contexte de stigmatisation sociale de l’homosexualité, on ne « choisit » pas facilement d’adopter cette identité pour des raisons de simple préférence sexuelle.

Le choix, pour devenir envisageable, doit s’ancrer dans un système de significations plus large – et prendre sens par rapport à une identité de genre, par exemple. Paradoxalement, le lesbianisme comme choix lié au féminisme est susceptible d’être moins bien accepté socialement qu’un simple choix d’orientation sexuelle, qui n’implique pas de transgression de la norme de genre, ce qui suggérerait que ce dernier choix serait plus « facile » que le précédent. Cependant, dans le cas du féminisme, la répression sociale est contre-balancée par un cadre normatif alternatif qui prend appui sur des groupes fortement structurants.

Le genre comme anti-destin

Le refus féministe de se soumettre à un rôle féminin aliénant peut conduire à un refus de l’hétérosexualité s’accompagnant d’un choix du lesbianisme (choix qui n’est pas seulement négatif, mais peut aussi correspondre à la découverte d’une sexualité plus épanouissante). Les conditions de possibilité d’un tel choix dans un contexte de répression sociale de l’homosexualité sont liées à la fréquentation d’un certain type de groupe féministe. La plupart de ces groupes, qui se sont développés dans les années soixante-dix, étaient caractérisés – quelle que soit leur tendance – par une forte sociabilité communautaire et un questionnement poussé du privé qui ont conduit un certain nombre de femmes à avoir des expériences homosexuelles [Lesselier, 1991]. Pour la plupart des femmes concernées, ces aventures ont été passagères; mais certaines d’entre elles, poussées par les lesbiennes s’affirmant comme telles et qui appartenaient à ces groupes, ont fini par adopter l’identité lesbienne, pensée dans la continuité de leur engagement politique et de leur réflexion théorique.

Il est essentiel de souligner que si le lesbianisme est alors pensé comme un choix, les conditions de possibilité de ce choix sont situées dans un cadre social et historique très précis. Le changement de profil du mouvement féministe (lié en partie à son institutionnalisation) a rendu socialement peu probable un tel vécu du lesbianisme chez les jeunes générations.

Le lien entre féminisme et lesbianisme (le féminisme étant la théorie et le lesbianisme la pratique, selon la formule couramment retenue) a été théorisé par le courant du lesbianisme radical, qui analyse l’hétérosexualité (en tant que système social) comme un rouage essentiel de l’oppression des femmes [Wittig, 1980].

Cette définition du lesbianisme comme choix lié au féminisme se trouve nécessairement confrontée à la représentation sociale plus courante de l’homosexualité comme condition naturelle [7], ce qui donne lieu à des tensions dans la définition de soi. Ainsi, des récits de vie où domine l’idée de choix peuvent par ailleurs faire apparaître un vocabulaire plus naturaliste, surtout dans la narration du parcours biographique précédant le choix lesbien. Ainsi, une lesbienne d’une trentaine d’années, qui définit son lesbianisme comme « un choix politique », emploie par ailleurs des termes comme « découvrir » ou « assumer » qui relèvent de la vision naturaliste : « Me découvrir lesbienne, c’est vraiment ce qui a été le plus fort dans ma vie.

[… ] Je vivais avec une fille, à cette époque-là, dont j’étais amoureuse; mais je ne le savais pas encore, je n’assumais pas du tout. »

Comme nous l’avons déjà suggéré, il nous semble périlleux de chercher à se prononcer sur la question de savoir s’il s’agit simplement d’une rationalisation a posteriori portée par la représentation sociale d’une identité homosexuelle « naturelle », ou si cette femme a été attirée par le féminisme parce qu’elle y a vu plus ou moins consciemment la possibilité d’affirmer un désir qui existait déjà en elle. Cette dernière hypothèse est d’autant plus délicate à soutenir qu’elle correspond à un des ressorts les plus éculés de l’antiféminisme [Bard, 1999] : l’assimilation des féministes à des lesbiennes – et l’idée que les féministes sont féministes parce qu’elles sont lesbiennes. Ce stéréotype nous intéresse d’ailleurs dans la mesure où il illustre bien les tensions qui peuvent exister entre les pôles « nature » et « choix » : il consiste en effet à faire passer une transgression choisie de l’identité de genre assignée (le féminisme) pour une transgression subie (à travers la référence à la représentation classique de l’homosexualité comme condition naturelle et non choisie). L’assimilation du féminisme à une condition subie permet de nier toute capacité d’action autonome des femmes. Ce phénomène rend d’autant plus complexe la gestion de leur identité par les lesbiennes féministes, et explique aussi en partie l’invisibilité des lesbiennes au sein du mouvement féministe.

L’INVISIBILITÉ LESBIENNE

Même lorsque l’identité lesbienne est pensée comme une caractéristique allant de soi, correspondant à sa « vraie nature », les récits de vie témoignent d’importantes difficultés dans l’adoption de cette identité. Nous nous intéressons ici aux cas où l’homosexualité est vécue comme une condition subie plutôt que choisie. À travers les expériences subjectives de souffrance et d’isolement apparaît en creux le traitement social de l’homosexualité, qui diffère selon les sexes.

Une partie des difficultés rencontrées dans le processus de formation de l’identité homosexuelle est commune aux deux sexes : c’est la contrainte à l’hétérosexualité. Les personnes qui ressentent pour la première fois une attirance pour quelqu’un du même sexe sont initialement dotées d’une identité hétérosexuelle, résultat (entre autres phénomènes) d’un long processus de socialisation différentielle des sexes [Lemel et Roudet, 1999]. L’hétérosexualité fait l’objet d’une construction sociale infiniment plus élaborée que l’homosexualité (et on peut se demander ce que signifie le « prosélytisme homosexuel » dénoncé par certains conservateurs face à l’omniprésence du couple hétérosexuel dans l’imaginaire social… ). La force de la contrainte à l’hétérosexualité apparaît bien lors des premiers désirs envers une personne du même sexe : la réaction courante est alors de s’autocontraindre à l’hétérosexualité, sous la forme d’une injonction personnelle qui peut être d’ordre mental – essayer de se convaincre que l’on est hétérosexuel(le) – ou se traduire en actes (se forcer à avoir des relations sexuelles avec des personnes du sexe opposé).

Cependant, au-delà de cette contrainte commune à l’hétérosexualité, les difficultés rencontrées dans le travail de construction et d’affirmation de l’identité homosexuelle varient beaucoup d’un sexe à l’autre, reflétant deux formes très différentes de répression de l’homosexualité. Alors que les hommes sont confrontés à l’omniprésence des représentations négatives de l’homosexualité masculine (bien symbolisée par la banalisation de l’insulte homophobe), le principal problème rencontré par les femmes est l’invisibilité lesbienne. Tout se passe comme si l’homosexualité féminine n’existait pas. Cette invisibilité se constate (si l’on prend comme point de comparaison le degré de visibilité des gays) tant du point de vue des pratiques (les femmes sont beaucoup moins nombreuses que les hommes dans les associations et les lieux de rencontre homosexuels) que des représentations (manque de représentation des lesbiennes dans les médias [8]). Une bonne mesure de l’invisibilité lesbienne au quotidien nous est fournie par une enquête menée par P. Dutey et D. Welzer-Lang [ 1994] : sur les 500 personnes interrogées, 95% ont affirmé avoir déjà repéré des personnes homosexuelles dans la rue, mais plus de 90% ne mentionnent que des hommes.

La forme de répression silencieuse que représente l’invisibilité lesbienne constitue un obstacle pour la construction identitaire non seulement au niveau individuel (on ne fabrique pas son identité à partir de rien), mais aussi au niveau collectif. En effet, par opposition à la répression ouverte subie par les gays, elle rend plus difficile à formuler la position victimaire qui légitime habituellement l’action politique. Deux stratégies essentielles ont été développées en réponse à cette difficulté. D’une part, l’invisibilité est transformée dans les discours militants en processus actif à travers la notion d’« invisibilisation [9] ». C’est en tant que victimes d’une « invisibilisation » que les lesbiennes tentent d’acquérir collectivement une légitimité politique.

D’autre part, une autre stratégie consiste à profiter de la mixité des associations pour se « réapproprier » la répression ouverte de l’homosexualité masculine, en s’incluant dans des revendications communes. C’est clair dans le cas de la lutte contre l’homophobie, cette dernière étant beaucoup plus facile à identifier et à sanctionner légalement dans ses formes masculines [10].

Enfin, le poids de l’invisibilité justifie la place qu’occupent dans les stratégies militantes les processus de « visibilisation », d’autant plus coûteux pour les femmes que leur socialisation ne les prépare pas à une telle démarche.

Cependant cette visibilisation, en favorisant la diffusion d’images de l’homosexualité, joue un rôle crucial dans la possibilité d’adopter l’identité lesbienne à l’échelle individuelle. Ainsi, identité individuelle et identité collective se « nourrissent » mutuellement.

Comment expliquer l’invisibilité lesbienne ? Au niveau des représentations, elle traduit dans une large mesure un impensé social : dans un contexte de domination masculine, une jouissance indépendante du principe masculin est socialement impensable. En témoigne le fait que les rares représentations courantes de l’homosexualité féminine incluent toujours la médiation d’un attribut masculin (travestissement de l’une des femmes, godemiché… ). En ce qui concerne les pratiques, la moindre présence des lesbiennes dans les associations et dans les lieux de rencontre homosexuels peut s’expliquer par différents éléments sociologiques et historiques. La socialisation différentielle des sexes joue un rôle important, induisant chez les femmes une plus grande réticence à investir l’espace public et un rapport à la sexualité qui rend moins facile la drague dans des lieux de rencontre spécialisés telle que la pratiquent les gays [Pollack, 1993]. Un facteur souvent mentionné par les intéressées est la contrainte économique (revenus féminins inférieurs à ceux des gays), qui limite les possibilités de fréquentation des bars et des boîtes. Mais c’est aussi que tout le renouveau du militantisme homosexuel perceptible au début des années quatre-vingt-dix était clairement lié à la lutte contre l’épidémie du sida. Or si les lesbiennes se sont investies très tôt dans cette lutte, l’image prédominante, dans ce contexte d’épidémie, est celle de l’homosexualité masculine.

HIÉRARCHIE SEXUÉE ET NORME DE GENRE

Quelles suggestions méthodologiques pouvons-nous tirer de cet examen du travail individuel et collectif de construction de l’identité lesbienne (et des obstacles rencontrés) du point de vue de l’analyse des rapports sociaux de sexe ?

On peut distinguer deux types d’approche théorique concernant le genre, défini ici comme l’ensemble des caractéristiques qu’une société donnée associe à chaque sexe [11]. Selon la première perspective (qui historiquement précède l’autre [12]), chaque société rattache au sexe biologique un ensemble de caractéristiques qui constituent le sexe social, ou genre. Les caractéristiques attachées à chaque sexe ne découlent donc pas naturellement de ce dernier, mais sont socialement définies [13]. De plus, ces caractéristiques sont hiérarchisées : les attributs féminins sont systématiquement dévalués par rapport aux attributs masculins. Dès lors, le sexe social masculin (ou genre) domine le sexe social féminin. Ce qui se traduit chez F. Héritier [ 1996] et P. Bourdieu [ 1998] par la mise en évidence d’oppositions structurales hiérarchisées entre attributs masculins et féminins.

La seconde perspective, qui est celle de la théorie queer [Butler, 1999], partage sensiblement les postulats de la première (à l’exception de la naturalité du sexe biologique, comme nous le verrons), mais n’insiste pas sur la même dimension. Ce n’est pas tant la hiérarchie entre les genres qui est au cœur de la réflexion que la contrainte, pour chaque individu et quel que soit son sexe, représentée par le fait de se voir imposer une norme de comportement (un genre) en lien avec le sexe biologique qu’on lui a assigné.

Utilisant un procédé sociologique classique, la théorie queer étudie la norme à travers ses transgressions (en l’occurrence, les pratiques « transgenres » comme le travestissement ou l’homosexualité). Dès lors l’analyse des « déviances » sexuelles devient le point d’appui de la réflexion sur les rapports sociaux de sexe.

Ces deux perspectives mettent donc chacune en évidence une dimension spécifique du genre : la première insiste sur la hiérarchie (les attributs masculins sont systématiquement valorisés par rapport aux attributs féminins) et la seconde sur la norme de genre [14] (une pression sociale s’exerce sur chaque individu pour qu’il se comporte de manière conforme à la norme de son genre). Or il nous semble qu’une troisième dimension doit être pensée simultanément : la hiérarchie sexuée, entre deux groupes définis par leurs sexes biologiques.

Si l’on adopte le point de vue de la hiérarchie des genres au sens strict et que l’on considère que les attributs masculins sont systématiquement valorisés par rapport aux attributs féminins, on peut expliquer la stigmatisation de l’homosexualité masculine (qui, selon la représentation contemporaine [15], adopte des attributs féminins). Mais comment comprendre que l’homosexualité féminine ne soit pas valorisée ? La femme qui adopte un attribut masculin devrait logiquement, selon cette perspective, passer du statut de dominée à celui de dominante. Le fait que cela ne soit pas le cas suggère que l’on ne peut pas simplement parler de domination d’un « genre » sur l’autre et nous invite à repenser la place du sexe biologique en sociologie. En effet, cette contradiction s’explique par le fait que le jugement social porté sur cette personne est d’abord fondé sur son sexe biologique de femme, avant de tenir compte du genre qu’elle adopte. S’il existe bien une hiérarchie entre les genres (au sens où les attributs masculins sont socialement valorisés par rapport aux attributs féminins), ces attributs ne doivent pas être considérés de manière abstraite : ils sont toujours rattachés à des individus qui sont perçus comme des hommes ou des femmes, indépendamment du genre qu’ils adoptent. Or quelles que soient les fluctuations du genre, il existe dans la société actuelle une hiérarchie sociale forte entre hommes et femmes définis en termes biologiques (hiérarchie sexuée). Ce n’est donc pas le genre isolé (pris ici dans sa dimension hiérarchique) qui doit être pris en considération, mais la relation entre genre et sexe biologique.

Ce constat nous amène à revenir sur l’explication ici proposée de la sanction sociale de l’homosexualité masculine. En effet, dans cette première perspective, la transgression de la norme de genre est uniquement utilisée pour renforcer la hiérarchie entre les genres : c’est parce qu’il adopte des attributs féminins (donc dévalorisés) que l’homosexuel masculin est stigmatisé. Or le fait que ce raisonnement ne fonctionne pas pour les femmes montre que c’est peut-être plus la transgression de la norme de genre qui est sanctionnée que l’adoption d’attributs dévalorisés. Cet argument va donc dans le sens de la théorie queer. Mais l’insuffisante prise en considération de la hiérarchie sexuée par la théorie queer lui nuit. En effet, en se concentrant sur la dimension « horizontale » de la norme de genre, on risque de ne plus voir que la transgression de cette norme fait l’objet de sanctions différenciées selon le sexe, et que celles-ci s’expliquent par la hiérarchie sexuée– par exemple, le silence social sur l’homosexualité féminine renvoie à la « désexualisation » du sexe féminin, jugé incapable de jouissance en dehors du principe masculin. Comme le montre N.-C. Mathieu à partir d’exemples ethnologiques, « quels que soient les modes d’articulation conceptuelle entre sexe et genre, il est presque toujours possible de déceler un fonctionnement asymétrique du genre en fonction du sexe, y compris dans les transgressions apparentes » [Mathieu, 1991 p. 262]. L’étude des difficultés rencontrées lors du processus d’adoption de l’identité lesbienne nous conduit donc à insister sur la nécessité de prendre en considération simultanément la hiérarchie sexuée et la norme de genre (elle aussi hiérarchisée), tout en les distinguant analytiquement.

En réhabilitant la place du sexe biologique [16] dans l’analyse des rapports sociaux de sexe, nous nous heurtons à une critique issue de la théorie queer, qui remet en question la naturalité du sexe biologique. Nous avons vu, au début de cet article, que le débat entre essentialisme et constructivisme ne se posait pas dans les mêmes termes en sociologie des homosexualités et en sociologie des rapports sociaux de sexe. En sociologie des homosexualités, on se demande si l’orientation sexuelle est une disposition naturelle ou un pur construit social. Dans l’analyse des rapports sociaux de sexe, le débat porte sur la question de savoir si les caractéristiques que l’on associe à chaque sexe découlent naturellement de ce dernier ou sont le résultat d’une construction sociale. Or tout se passe comme si la théorie queer avait transposé à l’analyse des rapports sociaux de sexe le débat entre essentialisme et constructivisme tel qu’il a été défini en sociologie des homosexualités. Le débat sur la naturalité de l’orientation sexuelle a ainsi débouché sur une polémique autour de la naturalité du sexe biologique lui-même, déplaçant d’un cran la focale habituelle du débat entre essentialisme et constructivisme dans ce domaine. La théorie queer en vient donc à défendre une position constructiviste sur le sexe biologique : ce dernier n’est pas seulement pris dans une construction sociale, il est lui-même un construit social [Butler, 1999]. La démonstration du caractère construit du sexe biologique passe par la dénonciation du caractère arbitraire des différentes « mesures » du sexe (chromosomique, hormonale, anatomique… ) et s’appuie sur des récits de réassignation sexuelle [17] [Preciado, 2000].

Cette mise en évidence de la construction sociale du sexe biologique conduit la théorie queer à rejeter la distinction entre sexe et genre au profit de la seule notion de genre, puisque « le sexe lui-même est une catégorie produite par le genre [18] » [Butler, 1999 p. 11]. Cet abandon de la notion de sexe biologique pose problème pour deux raisons. D’une part, ce n’est pas parce que le concept est un construit social qu’il est nécessairement dénué de justesse pour décrire le monde naturel. D’autre part, et c’est le problème majeur d’un point de vue sociologique, on ne peut pas se débarrasser facilement de la notion de sexe biologique dans la mesure où elle a une pertinence pour les acteurs : un rapport de domination existe entre hommes et femmes définis par leur sexe biologique, quel que soit le genre qu’ils adoptent. Ainsi, quand bien même on refuserait d’utiliser la notion de sexe biologique, il est indispensable de continuer à intégrer dans l’analyse le sexe biologique perçu. La variable pertinente pour l’analyse sociologique n’est d’ailleurs pas tant le sexe biologique réel que le sexe biologique perçu, comme en témoignent les expériences de travestissement total [19] : lorsque l’adoption du « genre » opposé est parfaite au point de donner l’illusion que l’on est du sexe biologique opposé, la réaction sociale est fonction du sexe biologique perçu (qui, dans ce cas, ne correspond pas au sexe biologique réel), et c’est cette réaction qui nous intéresse le plus d’un point de vue sociologique.

CONCLUSION

L’étude des récits individuels concernant la formation de l’identité lesbienne est d’autant plus délicate que le débat académique sur la naturalité de l’orientation sexuelle se retrouve d’une certaine manière dans les représentations collectives qui sont autant de ressources pour définir son identité : le dilemme nature/choix est ainsi inscrit au cœur même des discours.

Il est donc intéressant pour le sociologue de pouvoir mener son analyse sans avoir besoin de répondre au préalable à la question de la naturalité de l’orientation sexuelle. C’est un tel cadre d’analyse que nous avons proposé ici, en nous intéressant aux différentes manières dont la construction identitaire individuelle intègre des dynamiques historiques plus ou moins longues (définition médicale de l’homosexualité datant du XIXe siècle, bouleversements introduits depuis les années soixante-dix par les mouvements féministes et homosexuels… ).

La construction de l’identité lesbienne bute par ailleurs sur des obstacles bien différents de ceux rencontrés par l’identité gay (invisibilité versus répression ouverte). En d’autres termes, la transgression de la norme de genre fait l’objet de sanctions différentes selon le sexe; il est donc essentiel de penser simultanément hiérarchie sexuée et norme de genre, tout en les distinguant analytiquement, chacune de ces deux formes de domination ayant sa logique propre.



BIBLIOGRAPHIE


• Une bibliographie plus complète sur ce thème est disponible à l’adresse http://identitelesbiennefree.fr

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Anne Revillard "Le privé est politique " : une bonne illustration de cette intuition féministe fondamentale nous est fournie par la relation dialectique entre identité individuelle et identité collective au sein du mouvement lesbien. Né dans les années soixante-dix, ce mouvement a une histoire complexe, liée à son articulation doublement conflictuelle entre féminisme et mouvement homosexuel. En résulte un milieu associatif très éclaté, marqué par une division générationnelle assez nette entre associations homosexuelles mixtes, regroupant des jeunes, et lesbiennes plus âgées souvent proches des milieux féministes non mixtes. Par-delà leur diversité, ces associations ont en commun de jouer un rôle dans la construction de l’identité lesbienne au plan individuel. C’est sous cet angle que nous allons nous intéresser au mouvement lesbien dans le présent article, issu d’une enquête de terrain menée entre septembre 1999 et mars 2000 auprès de 9 associations parisiennes homosexuelles et/ou féministes [1] (dont trois associations lesbiennes non mixtes). Les observations réalisées au sein de ces associations ont été complétées par des entretiens approfondis avec 17 de leurs membres, âgées de 21 à plus de 50 ans. Les récits de vie ainsi récoltés font apparaître différentes manières de penser l’identité lesbienne, qui sont autant de reflets du travail personnel de construction identitaire à partir des représentations sociales existantes. L’analyse de ce travail de construction identitaire permet de déplacer le regard sur l’homosexualité de la question du « pourquoi » (que l’on retrouve d’une certaine manière dans le débat entre essentialisme et constructivisme) à celle du « comment ». Les conceptions du lesbianisme qui apparaissent au fil des discours peuvent être résumées en quatre grands idéaux-types combinant deux critères : l’homosexualité peut être pensée comme une condition subie ou comme un choix (premier axe, le plus structurant), comme une simple sexualité ou plus largement comme une identité de genre (deuxième axe). Mais ces récits de vie traduisent également la complexité du travail de formation de l’identité, dont la principale difficulté est liée à l’invisibilité lesbienne. Il s’agit là d’un type d’obstacle très différent de ceux rencontrés par les homosexuels masculins. À partir de ce constat, nous ferons quelques suggestions méthodologiques quant à l’analyse des rapports sociaux de sexe. Les débats sur l’homosexualité ont longtemps été marqués par l’étiologie, la question du « pourquoi » [Plummer, 1981]. Paradoxalement, on retrouve en un sens cette quête des origines dans le débat sociologique entre essentialisme et constructivisme qui s’est développé dans le courant des années quatre-vingt [Chamberland, 1997; Nardi et Schneider, 1998]. Dans une perspective essentialiste, l’orientation du désir est indépendante de la volonté; l’humanité est naturellement divisée en deux groupes, homosexuels et hétérosexuels. Selon les théories constructivistes, l’attirance envers des personnes du même sexe est au contraire une potentialité inscrite en chaque être; la sexualité humaine est dotée d’une grande plasticité, pouvant laisser place à des constructions culturelles extrêmement variées, parmi lesquelles l’identité homosexuelle (qui n’apparaît que dans des contextes historiques et sociaux précis). Notons que le débat entre essentialisme et constructivisme en sociologie des homosexualités diffère de celui qui concerne les rapports sociaux de sexe. Dans ce domaine, le débat porte traditionnellement sur le lien entre le sexe biologique et les caractéristiques qui lui sont attribuées : ce lien est-il naturel ou socialement construit ? Transposée au domaine de l’homosexualité, cette question reviendrait à se demander si l’orientation sexuelle détermine ou non « naturellement » un certain nombre de comportements. Or le débat ne porte pas tant sur cette question que sur la naturalité des orientations sexuelles elles-mêmes [2]. D’une part, elle place le chercheur face à des dilemmes épistémologiques complexes lorsqu’il s’agit d’interpréter le discours des acteurs. Ainsi, l’adoption d’un point de vue essentialiste implique de n’accorder aucun crédit au récit d’une femme qui déclare être devenue lesbienne par choix féministe. Inversement, des convictions excessivement constructivistes peuvent conduire à négliger le poids de la contrainte à l’hétérosexualité. Prenons l’exemple d’une femme qui admet avoir eu des relations avec des hommes tout en affirmant qu’elle n’a jamais été attirée que par des femmes. L’interprétation constructiviste telle que nous l’avons définie ici consistera à dire que cette femme a, de fait, toujours été attirée aussi bien par les femmes que par les hommes. Elle a donc eu des rapports hétérosexuels pas forcément mal vécus sur le moment, mais qui sont réinterprétés comme des expériences négatives une fois adoptée l’identité lesbienne. Or il n’est pas exclu que cette femme n’ait effectivement jamais eu envie d’avoir des relations avec des hommes, mais qu’elle l’ait fait sous le poids d’une pression sociale à l’hétérosexualité. D’autre part, le débat est peut-être aussi mal formulé dans la mesure où, si l’on définit le constructivisme de manière moins restrictive, il n’est pas incompatible avec une perspective naturaliste. En effet, le constructivisme tel que nous l’avons défini contient deux idées distinctes. La première est que l’attirance envers des personnes du même sexe est un trait de la sexualité humaine inscrit en chaque individu. La seconde consiste à dire que les représentations entourant l’orientation sexuelle varient selon les sociétés et les époques. Or parmi ces deux propositions, seule la première est contradictoire avec l’hypothèse de la naturalité de l’orientation sexuelle [3]. La seconde ne se prononce pas sur cette question. La distinction de ces deux composantes du constructivisme suggère donc qu’il n’est pas nécessaire de se prononcer sur la naturalité de l’orientation sexuelle pour pouvoir définir un cadre opératoire d’étude des sexualités. Cette option nous paraît intéressante dans la mesure où elle permet d’éviter des partis pris difficiles dans l’interprétation des entretiens, tout en écartant l’étiologie. Que l’orientation du désir soit définie naturellement ou non, la possibilité d’affirmer une identité homosexuelle est le résultat d’un processus de construction, tant au niveau social qu’individuel. Plus précisément, l’identité est fabriquée à l’échelle individuelle à partir de représentations qui ont elles-mêmes émergé dans des contextes sociaux et historiques précis. Nous verrons que le lesbianisme est d’autant plus intéressant à étudier de ce point de vue que des conceptions issues du militantisme entrent en concurrence avec la vision « médicale » courante de l’homosexualité. Toutes les femmes que nous avons interviewées ont en commun de s’affirmer lesbiennes; mais le sens qu’elles donnent à cette identité varie d’une personne à l’autre. Cela apparaît nettement au fil du discours : c’est au détour d’expressions comme « assumer » ou « lesbienne politique » que l’on saisit le mieux la façon dont ces femmes conçoivent leur lesbianisme. Par-delà la diversité des constructions individuelles, des constantes apparaissent toutefois, en particulier en ce qui concerne les dimensions auxquelles on se réfère pour définir son identité. Plus précisément, deux axes essentiels interviennent dans la définition personnelle de l’identité lesbienne. Le premier axe (qui est le plus structurant) correspond à la dichotomie nature/choix. L’homosexualité peut être décrite soit comme une condition subie (c’est la représentation courante de l’homosexualité issue du discours médical) – et donc pensée comme naturelle (on n’y peut rien !) – soit comme le résultat d’un choix – et c’est en particulier dans certains milieux féministes que le lesbianisme a été valorisé comme choix. Le second axe correspond à la question de savoir si le lesbianisme est d’abord pensé en termes de sexualité ou en termes d’identité de genre [4]. On peut se dire lesbienne sans que cela interfère dans la perception de soi en tant que femme, ou bien on peut se considérer d’abord comme transgressant (volontairement ou non) la norme de son genre, l’homosexualité n’étant interprétée que comme une conséquence de ce phénomène. En les croisant, on obtient quatre idéaux-types [Weber, 1992]. (Nous parlons d’idéaux-types dans la mesure où différentes conceptions cohabitent souvent au sein d’un même discours.)
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21 juillet 2006 5 21 /07 /juillet /2006 14:39

La lutte des femmes

En général, les sportives lesbiennes demeurent discrètes. Louise Roy, directrice générale des Outgames, explique pourquoi.

publié dans L'actualité du 1er août 2006

Peu d’athlètes lesbiennes parlent ouvertement de leur vie dans le monde du sport de haut niveau. Pourquoi? L’actualité a posé la question à Louise Roy, directrice générale du comité organisateur des Outgames et porte-parole de la communauté lesbienne au Québec depuis presque 20 ans. Elle-même est médaillée d’argent en basketball aux Jeux du Canada de 1975; elle a fondé le Tour de l’Île de Montréal, au début des années 1980, et a été directrice générale de Vélo Québec.

Pourquoi les lesbiennes sont-elles plus réticentes que les gais à affirmer leur orientation sexuelle?


— Les gais ont pris beaucoup plus de place, plus rapidement, dans l’imaginaire collectif et médiatique. C’est une question de modèles. Et il n’y a pas beaucoup de modèles lesbiens.

Quels sont les préjugés auxquels les athlètes lesbiennes doivent faire face?


— Toutes les femmes ont de la difficulté à s’imposer dans les milieux d’hommes. Et encore davantage, si elles sont lesbiennes, dans le sport, un monde particulièrement homophobe. Quand on est homosexuel, on s’aperçoit très vite que la question des vestiaires est celle qui inquiète le plus les gens. Ils se demandent s’ils peuvent être nus dans un vestiaire avec des homosexuels et si ces derniers vont leur sauter dessus. Ce n’est pas comme ça que ça se passe! Mais cette idée préconçue est très enracinée.

 

Le fait d’être ouvertement lesbienne peut-il encore aujourd’hui détruire une carrière sportive?


— Ça dépend du niveau où évolue l’athlète, dans quelle ligue. Plus le niveau est élevé, moins les gens souhaitent affirmer leur orientation.

Est-ce que les mentalités évoluent?


— Elles vont évoluer, forcément, parce que nous sommes de plus en plus sous les feux de l’actualité. Et c’est cela qui permet le changement de mentalités. C’est pourquoi les Outgames s’appellent ainsi: être «out», c’est être «visible».
Par ailleurs, en matière de droits civiques, tout ce qui ne progresse pas régresse. Le progrès des femmes continue même si les militantes ne s’appellent plus «féministes». Pour les gais et lesbiennes, c’est la même chose. Des gens nous disent: «Vous avez tout obtenu. Maintenant, vous pouvez arrêter.» C’est vrai qu’au Canada on a élargi aux conjoints de même sexe le droit au mariage, mais au-delà, il reste bien du chemin à parcourir.

Source : http://www.lactualite.com/dossiers_speciaux/article.jsp?content=20060621_145955_4956

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8 juillet 2006 6 08 /07 /juillet /2006 06:30

 

La lesbienne selon Simone de Beauvoir et Nicole Brossard: identité ou figure convergente?




Par Marie Couillard


Dans Le deuxième sexe, texte fondateur du féminisme moderne, s’il en est un, Simone de Beauvoir consacre environ trois pourcent de son ouvrage à la lesbienne. Un tel pourcentage ne saurait justifier à lui seul le texte qui suit. Toutefois, l’essai de de Beauvoir en renversant l’adéquation historique entre sexe et genre, introduit la nécessité de distinguer entre les données biologiques le sexe, et le genre produit social et culturel élaboré à partir de certaines données physiologiques, l’un le masculin, se posant comme terme de référence tandis que l’autre, le féminin se voit refoulé dans l’altérité. Ainsi la différence établie entre les genres apparaît-elle chez Simone de Beauvoir comme le produit d’un conditionnement à une vision patriarcale où le féminin est dévalorisé, censuré et nié.Or la prise de conscience d’un tel conditionnement confronte toute femme à une question fondamentale sur son orientation sexuelle en tenant compte que celle-ci loin de se limiter à l’attrait et au plan physique est aussi liée aux aspects sociaux, culturels, économiques et politiques de la société.

L’hétérosexualité serait-elle la seule forme naturelle (soit naturalisée par l’idéologie patriarcale) et supérieure de la sexualité humaine ou serait-elle plutôt une institution politique qui cautionne un ordre androcentrique où la construction sociale de la sexualité féminine serait intimement liée aux intérêts et aux besoins masculins?

Dans les quelques pages qu’elle consacre à la lesbienne dans Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir ne tranche pas la question.Son chapitre «La lesbienne» comme celui des «Mythes» est construit sur le mode binaire soit : un proposition A (nature faste/femme valorisée/lesbienne excusée, justifiée) et/ou une proposition B (nature néfaste/femme dévalorisée/lesbienne jugée, condamnée). Or, si l’analyse beauvoirienne des mythes illustre bien l’extrême polarisation de la représentation des femmes dans la pensée et l’imaginaire androcentrique, le chapitre sur la lesbienne, lui, met plutôt en évidence l’ambiguïté voire le malaise de S. de Beauvoir face à la question du choix de l’orientation sexuelle.

Bien qu’au départ, de Beauvoir balaie du revers de la main le discours du déséquilibre hormonal, du développement anatomique inachevé de la lesbienne tel qu’élaboré par le biologisme, il lui est cependant beaucoup plus difficile d’en faire autant avec les discours des maîtres et les discours doxiques courants, discours androcentriques s’il en est, lesquels, à partir d’un déterminisme interne psychique vise à consolider l’impératif hétérosexuel. À la remorque de ces discours, elle catégorise la lesbienne tantôt en «féminine», résultat d’une fixation infantile (une autre forme d’inachèvement) dénoncée comme régression, tantôt en «masculine» celle qui imite l’homme pour l’égaler et qui, de facto, devient une menace à enrayer par le ridicule ou le discrédit.Dans les deux cas la lesbienne se retrouve enfermée, par un processus d’attribution où sexe et genre sont souvent confondus[1], dans un stéréotype réducteur et marginalisant, celui de la femme-enfant ou celui de la virago.Or, qui dit marginal, dit exclus.

L’ambivalence de Simone de Beauvoir se manifeste dans son insistance à voir le lesbianisme (ou l’homosexualité féminine comme elle l’appelle) comme étant le résultat de l’absence ou de l’échec des relations hétérosexuelles ou encore de voir dans l’étreinte saphique, par un effet miroir, une contemplation, une récréation du même dans l’autre où chacune serait à la fois sujet et objet (de Beauvoir, 1949, 1:499).Or, on sait que le stage du miroir en est un éminemment narcissique et ne représente qu’une étape dans la constitution du sujet.Cette perception de la lesbienne explique, sans doute, la place qui lui est réservée dans l’organisation du livre. En effet, le chapitre «La lesbienne» est inclus dans la partie «Formation» plutôt que dans celle, plus appropriée à mon avis, intitulée «Situation», surtout lorsque de Beauvoir écrit en fin de chapitre : «En vérité l’homosexualité [...] c’est une attitude choisie en situation [...]»[2] (de Beauvoir, 1949, 1:570). De même, bien que de Beauvoir affirme que «l’homosexualité peut être pour la femme une manière de fuir sa condition ou une manière de l’assumer» (de Beauvoir, 1949, 1:484), elle réintègre la doxa androcentrique lorsqu’elle écrit qu’en tant que ««perversion érotique» l’homosexualité fait plutôt sourire; mais en tant qu’elle implique un mode de vie, elle suscite mépris ou scandale» (de Beauvoir, 1949, 1:507) tout en asservissant le sujet lesbien à son personnage stéréotypé (de Beauvoir, 1949, 1:509).

L’ambivalence de de Beauvoir se manifeste non seulement sur le plan de l’argumentation mais aussi sur celui de l’écriture tant au niveau de la construction de la phrase, de la grammaire que celui du champ lexical. Ainsi la phrase : «Comme toutes les conduites humaines, elle [l’homosexualité] entraînera comédies, déséquilibres, échec ou mensonge ou au contraire, elle sera source d’expériences fécondes, selon qu’elle sera vécue dans la mauvaise foi, la paresse et l’inauthenticité» (de Beauvoir, 1949, 1:500). Cette phrase qui clôt le chapitre ne peut que laisser la lectrice, ou le lecteur perplexe.De même, l’emploi fréquent du pronom «on» renvoyant à des antécédents variables prête aussi à confusion. Dans la toute première phrase du chapitre «On se représente volontiers la lesbienne ...» (de Beauvoir, 1949, 1:481) le pronom est un «on» doxique incluant l’auteure et la lectrice, alors qu’un peu plus loin dans la phrase «on a vu que chez toutes l’érotisme infantile est clitoridien» (de Beauvoir, 1949, 1:483) le pronom «on» en est un de complicité entre l’auteure et sa lectrice. Il résulte de la démonstration que de Beauvoir a faite antérieurement. Par ailleurs, dans la phrase «chaque fois qu’elle [la femme] se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle» (de Beauvoir, 1949, 1:487) il s’agit d’un «on» doxique dont elle s’exclurait. Enfin elle utilise systématiquement le terme «homosexualité féminine» plutôt que «lesbianisme» déjà en usage dans la langue. Le premier ramène la lesbienne dans la classe générique homo/homme et a pour effet de souligner sa divergence et son exclusion; le second, qui en 1949 n’est pas encore politisé, n’en désigne pas moins une orientation sexuelle spécifiquement au féminin. Ainsi l’orientation lesbienne sauf dans des cas limites est-elle ambiguë chez Simone de Beauvoir, ambiguïté qu’elle reprend à son compte dans l’affirmation : «En vérité, aucun facteur n’est jamais déterminant, il s’agit toujours d’un choix exercé au coeur d’un ensemble complexe et reposant sur une libre décision; aucun destin sexuel ne gouverne la vie de l’individu : son érotisme traduit au contraire son attitude globale à l’égard de l’existence» (de Beauvoir, 1949, 1:501).

La lesbienne émerge donc chez de Beauvoir comme une figure ex-centrique doublement marginalisée, tout d’abord de par son être femme, sa différence biologique et surtout physiologique légitimant son oppression, sa condition dirait-elle, par le biais d’un discours «naturalisé» et ensuite de par son choix d’orientation sexuelle qui perturbe les codes sociaux en l’excluant de l’ordre androcentrique. Une telle perception relève d’une attitude qui fait que tout en dénonçant la condition des femmes comme le fruit d’une construction idéologique, de Beauvoir ne remet celle-ci en cause que jusqu’à un certain point qui ne rejoint pas la question, fondamentale pourtant, du choix de l’orientation sexuelle, par crainte et répugnance à l’idée «d’enfermer la femme dans un ghetto féminin» (de Beauvoir, 1972, 1:509) comme elle l’affirmera dans Tout compte fait. Bien que quelque peu décevante, la figure de la lesbienne, proposée par Simone de Beauvoir a tout de même le grand mérite d’avoir ouvert la voie aux réflexions et aux débats qui ont cours dans les milieux féministes, surtout américains, depuis les années ‘70. À partir des analyses beauvoiriennes, tout un mouvement s’est dessiné forçant chacune et chacun à repenser la sexualité et surtout ses liens avec la famille, l’état et le système économique en termes de subjectivité et multiplicité de perspectives.Nicole Brossard la poète féministe québécoise s’insère dans ce mouvement.

À prime abord, Nicole Brossard inscrite dans l’optique beauvoirienne affirme que le corps a «le genre de son cerveau» (Brossard, 1988 : 24).Toutefois, à la différence de de Beauvoir qui adhère à la perception «traditionnelle» du caractère handicapant du corps féminin, Brossard refuse le handicap attribué par une vision androcentrique pour conquérir la différence (Brossard, 1988 : 48 ) et la valoriser tout en dénonçant son occultation et son travestissement. En ce qui touche Brossard la conquête de la différence passe par l’écriture, une écriture qui vise à déranger l’ordre social établi. Il s’agit, écrit Brossard, «d’un écriture de dérive de la symbolique patriarcale à la limite du réel et du fictif, entre ce qui paraît possible à dire, à écrire, mais qui s’avère souvent au moment de l’écrire, impensable... inavouable» (Brossard, 1985 : 53). Une écriture lesbienne où le «je» écrivant parle le désir des femmes plutôt que son désir (Brossard, 1985 : 45) et qui se situant hors des institutions androcentriques ne compose pas avec elles, ne revendique pas le pouvoir et qui, surtout, ne vise pas à reproduire ce qu’elle tente de renverser (Dupré, 1988 : 14).

«C’est le combat. Le livre» (Brossard, 1988 : 14) l’exergue de L’amèr contient déjà en 1977, toute la démarche féministe et scripturaire de Nicole Brossard. La phrase liminaire du même ouvrage «J’ai tué le ventre», reprise, élargie et soulignée dans le texte, quelques pages plus loin «J’ai tué le ventre et je l’écris»[3] (Brossard, 1988 : 27) annonce son projet. Brossard refuse un corps féminin fragmenté, occulté, avili par la tradition judéo-chrétienne et réduit à sa fonction patriarcale de reproduction. À sa place, elle présente une nouvelle femme «civilisée» (Brossard, 1988 : 90) grâce à son corps, ses sens et libérée de sa fonction biologique.«On a l’imagination de son siècle, de sa culture, de sa génération, d’une classe sociale, d’une décade, de ses lectures mais on a surtout l’imagination de son corps et de son sexe qui l’habite» (Brossard, 1985 : 60).Aussi dans ce premier texte ouvertement féministe et lesbien, la narratrice nous parle-t-elle de ses seins (Brossard, 1988 : 64) de sa cyprine, (Brossard, 1988 : 19), de ses poils, de ses menstruations, dans une véritable mise en avant du corps féminin qui entraîne la levée des tabous entourant le corps de la femme (Dorez, 1988 : 150). Cette femme qui traverse ainsi l’histoire comme sujet, sans relever sa jupe (Brossard, 1976 : 74) se cristallise dans la figure radicale de l’Amazone, figure mythique en marge de l’ordre androcentrique et qui, avec celle de la sorcière, sont les seules, selon Brossard, à ne pas avoir été inventées par l’homme (Brossard, 1985 : 134).

Dans L’amèr, cette femme nouvelle effectue son entrée à partir d’une théorie/fiction qui reconceptualise la maternité en remplaçant le corps unique de la «fille patriarcale» par le corps multiple de la «fille-mère lesbienne» (Brossard, 1988 : 44). Donnée fondamentale de la théorie brossardienne, la famille féminine se pose en contrepartie à la famille archétypale chrétienne, Marie la vierge-mère, Joseph le conjoint émasculé et le fils qui provient de, tout en étant à la fois le père-Dieu. Cette famille autre où le «je» énonciateur devient diffus pour coïncider avec l’autre femme (Dupré, 1988 : 8 ) où le singulier appelle le pluriel, où le privé de la condition des mères devient politique reprend et actualise la célèbre formule «Je me révolte donc nous sommes» qui devient sous sa plume «Je parle au je pour assurer la permanence du nous (Brossard, 1985 : 97). S’effectue ainsi une véritable traversée du miroir androcentrique, lequel dans l’optique beauvoirienne stoppait et figeait la lesbienne dans une «séduction statique» du même. Chez Brossard, la traversée du miroir permet de rejoindre l’autre femme et de coïncider avec elle. «Je suis, sortant par mon ouverture, de l’autre côté [...] Je ne me mire pas dans une autre femme; je traverse une autre dimension» (Brossard, 1985 : 40). Elle permet la mise en place de la figure de la lesbienne, «l’essentielle», qui se situe au coeur de la pensée brossardienne, figure qu’elle ne cessera d’élaborer et de moduler.

La figure lesbienne chez Nicole Brossard s’élabore essentiellement entre 1977 et 1985 dans son tryptique lesbien L’amèr ou le chapitre effrité (1977), Amantes (1980), Le sens apparent (1980) et le recueil La lettre aérienne (1985). L’amèr en donne l’importante configuration initiale en remplaçant le discours phallocentrique sur la mère par l’affirmation d’un je-femme sujet hors de l’ordre androcentrique et par son mouvement vers un je-pluriel féminin. Amantes se tourne vers l’analogie entre aimer et écrire à la recherche d’une équation différentielle entre textualité et érotisme. Le sens apparent, pour sa part, reprend la célébration du désir lesbien comme moyen de déplacer le discours des maîtres tout en réaffirmant les radicales urbaines de l’écriture, la conscience féministe, le travail de la mémoire et la modernité textuelle (Parker, 44). La lettre aérienne, pour sa part, réunit plusieurs des textes théoriques féministes brossardiens entre 1975 et 1985 tendus «vers l’écriture et le langage» (Brossard, 1985 : 9). Dans le cadre de ce texte, mon propos se limite à L’amèr et à La lettre aérienne.

À prime abord, il importe de souligner que la figure lesbienne chez Brossard est une figure d’écriture complexe, polyvalente et polysémique (Dupré, 1988 : 11). Figure politique elle s’inscrit au coeur du projet féministe brossardien, celui de redonner à la femme l’émotion et le désir vers l’autre que lui a dérobés l’idéologie patriarcale et le phallocentrisme. Dans ce sens, la figure lesbienne rejoint celle de l’Amazone, la militante, celle qui résiste au patriarcat et ce faisant se coupe de celui-ci pour prendre une dimension allégorique et devenir une figure déréalisée, point de départ d’un imaginaire au féminin. «S’il n’était lesbien ce texte n’aurait point de sens. Tout à la fois matrice, matière et production [...]. Il constitue le seul relais plausible pour me sortir du ventre de ma mère patriarcale» (Brossard, 1988 : 22).

À titre d’initiatrice et d’incitatrice la figure lesbienne permet l’évacuation, par les mots, d’une réalité, celle de l’oeil, de l’écriture androcentrique qui réduit la réalité des femmes à une fiction, un fait divers telles la maternité, la prostitution, la violence subie (Brossard 1985 : 53) qui réduit aussi le corps écrivant au neutre-masculin (Brossard, 1985 : 51). Elle se présente, pour reprendre l’expression de Louise Dupré, comme «l’abstraction d’un corps figuré en dehors de tout réalisme» (Dupré, 1988 : 11), un corps de femme en mouvement, un corps de femme désexualisé au sens androcentrique du terme mais fortement érotisé, soit chargé de désirs et de jouissance au sens féminin du terme. Corps inavouable, et corps irreprésentable puisqu’inscrit plutôt que représenté mais qui, dans son rapprochement à d’autres corps de femmes traverse «les dimensions inédites qui le rendent à sa réalité» (Brossard, 1985 : 96). «L’origine n’est pas la mère mais le sens que je donne aux mots et à l’origine je suis une femme» (Brossard, 1985 : 97).

Une telle traversée permet d’accéder, par la géométrie de la spirale, à des espaces inédits, favorisant de nouvelles perceptions (Dupré, 1988 : 11), «une nouvelle configuration propre à infléchir le sens commun» et à mettre en place les jalons d’un territoire imaginaire qui préfigurerait une culture au féminin, une culture positive, motivante et excitante, où «exciter» est pris au sens de mettre en mouvement (Brossard, 1985 : 96).

La figure lesbienne nous renvoie donc à une question de sens, sens considéré comme «direction vers», trajectoire à suivre mais aussi sens considéré comme signification, puisque dans la pensée brossardienne, le mot «lesbienne» prend un relief qu’il n’a jamais eu dans la langue courante, circulant comme il le fait entre le signifiant et le signifié entre le référentiel, le désir, la pensée et l’écriture (Parker, 1998 : 50). Aussi la figure lesbienne imprime-t-elle au langage une autre dimension : «la logique binaire androcentrique est délaissée au profit d’une logique tridimensionnelle» (Dupré, 1988 : 11) rassemblant la partie et le tout, le fragment et la totalité, ce qui se résume chez Brossard dans la forme holographique qu’adoptera son oeuvre. Avec la figure lesbienne, l’écriture brossardienne se transforme en exploration autour de certains concepts tels réalité, fiction, différence, mère, etc., exploration qui vise à faire renaître des mots une énergie nouvelle, une énergie qui crée une brèche dans la symbolique patriarcale afin de réduire «l’écart entre la fiction et la théorie pour gruger le champ idéologique» (Brossard, 1988 : 103). Ainsi, comme l’a souligné Alice Parker, dans l’oeuvre brossardienne, le mot «lesbienne» ne renvoie pas à qui est Nicole Brossard la poète féministe ou encore où elle se situe, mais il traduit plutôt une qualité d’émotion et de désir des femmes et entre celles-ci définie en termes de différence par rapport à une norme prescriptive qui réglemente nos relations sociales (Parker,1998 : 3) ou encore comme le dit Brossard, la figure lesbienne renvoie à une posture qui permet de faire sens collectivement (Brossard, 1985 : 98 ).

Il existe donc un écart considérable entre la lesbienne selon de Beauvoir et la figure lesbienne selon Brossard.Simone de Beauvoir a été la première à s’inscrire en faux contre le point de vue biologique et à soutenir que le genre est un produit de processus sociaux et culturels. Pourtant elle dénonçait le conditionnement des femmes par l’institution patriarcale. Il n’en demeure pas moins que piégée par l’universalisme, à savoir que l’essence de la féminité est implicitement constituée par rapport à un modèle masculin considéré comme neutre, l’universel puisqu’il possède le pouvoir de la parole, de Beauvoir se place dans l’incapacité de concevoir la notion de différence comme une forme humaine dynamique. Aussi dans sa perspective, la lesbienne demeure-t-elle doublement marginalisée, à la fois comme femme[4] et comme femme déviante par rapport à un ordre qu’elle ne saurait remettre en question.Pourtant une phrase comme «son érotisme [de l’individu] traduit [...] son attitude globale à l’égard de son existence» qui vient s’ajouter à cette autre. «L’homosexualité [...] c’est une attitude choisie en situation» suggère bien une sympathie implicite chez de Beauvoir envers le choix d’une telle attitude, choix qu’en bout de ligne elle choisit de ne pas approfondir.

Trente ans plus tard des féministes, dont Nicole Brossard, reprennent et développent la question de l’orientation sexuelle, cette fois-ci non seulement en termes d’attirance mais par rapport à l’idéologie en place. Poète avant tout, Brossard met en oeuvre, sur le plan de l’écriture, une femme déjà impensable, inavouable, une figure lesbienne polyvalente et polysémique sujette à une lecture multiple, d’où sa complexité. D’une part, la lesbienne de Brossard se réclame d’un féminisme gynocentrique à partir d’un corps spécifiquement féminin revalorisé dans sa différence ce qui, selon les critiques de Brossard, la ferait basculer dans une vision différentialiste voire essentialiste. Or le corps/écrivant lesbien de Brossard se pose comme lieu autre de connaissance et partant, échappe au biologisme et au sociologisme sur lesquels repose l’essentialisme. Par ailleurs, la figure lesbienne de Brossard peut aussi être lue comme une figure utopique, laquelle à l’heure d’un pragmatisme englobant et du discours unique se voit discréditée et refoulée dans le domaine de l’illusion et de l’irréalisable. Or, est-il besoin de le rappeler, l’utopie est à la fois la construction d’une société idéale et la critique d’un présent aliénant et insoutenable. L’utopie lesbienne de Brossard, mirage ou non, a le grand mérite de nous extirper d’une mémoire gynécologique douloureuse. Elle nous propose, en contrepartie, une figure de femme positive, envoûtante et valorisante. Cependant, dans une lecture comme dans l’autre, la lesbienne de Brossard se pose comme figure rassembleuse. Elle nous donne, nous les femmes, une prise sur la symbolique patriarcale véhiculée par la communication et la connaissance, là où se situe notre domination première. Aussi explique-t-elle et justifie-t-elle tout à la fois, la célèbre signature : «Écrire je suis une femme est plein de conséquences» (Brossard, 1988 : 53).




REFERENCES


de Beauvoir, Simone, (1949), Le deuxième sexe, t.1, Paris, Gallimard, coll. Idées/Gallimard.



de Beauvoir, Simone, (1972), Tout compte fait, Paris, Gallimard.

Brossard, Nicole, (1988), L’amèr ou le chapitre effrité, Montréal, L’Hexagone, coll. Typo.

Brossard, Nicole, (1985), La lettre aérienne, Montréal, Remue-Ménage.

Brossard, Nicole, (1976), «L’écrivain» dans L. Guilbault et alii, La nef des sorcières, Montréal, Quinze.

Dorez, Aurelia, (1988), «Nicole Brossard : Trajectoire», mémoire de maîtrise, Département de Lettres Modernes, Université d’Artois, 193p.

Dupré, Louise, (1988), «Du propre au figuré», préface à Nicole Brossard, L’amèr ou le chapitre effrité, Montréal, L’Hexagone, coll. Typo.

Parker, Alice A., (1998) Liminal Visions of Nicole Brossard, Peter Lang, coll. Francophone Cultures and Literature.




NOTES



[1]À ce sujet lire l’excellent texte de Tania Navarro Svain «Le lesbianisme serait-il une identité?».
[2]Souligné dans le texte.
[3]Phrase isolée et soulignée dans le texte.
[4] Ce que de Beauvoir affirme et souligne de plusieurs façons en particulier en reprenant cette citation de Julien Benda «L’homme se pense sans la femme. Elle ne se pense pas sans l’homme». Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, I, 16, 1949.

Source : http://h2hobel.phl.univie.ac.at/~iaf/Labyrinth/CouillardM.html

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Published by Misfit - dans Lesbianisme
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