L'homophobie : La face cachée du masculin
Daniel WELZER-LANG
à Alain Vertadier
Introduction
Pourquoi parle-t-on de plus en plus de l'homophobie ? Et pourquoi -de mon point de vue- n'a-t-on pas fini d'en parler ? Comment la définir ? Pourquoi ne pas limiter l'homophobie à la discrimination envers les homosexuel-le-s ? En quoi l'homophobie nous concerne tous et toutes, tant ceux et celles qu'on appelle homosexuel-le-s que ceux et celles qu'on appelle hétérosexuel-le-s ? Quels sont les rapports entre l'homophobie et la sexualité ? L'homophobie et le féminisme ? Comment lire, à travers son analyse, la construction du masculin ? Pourquoi "oblige"-t-on les hommes à être homophobes ? Hors les effets de mode, quel est l'intérêt de ce thème ?
Voici quelques-unes des questions abordées dans ce texte.
Mais j'aimerais d'abord vous faire partager ma surprise. J'essaie de comprendre et de décrire les modes de vie masculins depuis de nombreuses années. D'abord au sein de groupes d'hommes, puis par le biais de la recherche universitaire, j'étudie comment nos sociétés "nous font homme". C'est ainsi que j'ai décliné de nombreux thèmes qui concernent les hommes : viols et violences, manières d'habiter, sexualité, prostitution_ En étudiant l'homophobie, je n'ai jamais eu autant l'impression d'approcher ce qui constitue l'essence même de nos différences entre hommes et femmes. Du moins de ces différences qu'on nous a "déposées dans la tête". Je suis maintenant persuadé que la compréhension des rapports entre hommes et femmes, des relations entre hommes et des relations entre femmes, passe inéluctablement par la compréhension de l'homophobie.
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L'état actuel de nos relations hommes/femmes paraît être, d'une façon ou d'une autre, le produit de nos représentations collectives, et de l'incidence qu'ont ces représentations sur :
- la pseudo nature supérieure des hommes qui renvoie au sexisme
- les frontières rigides entre les genres qui renvoient à ce que l'on appellera ici l'homophobie.
En d'autres termes, la domination exercée par les hommes sur les femmes reposerait sur deux grands types de représentations, celles qui tout à la fois organisent et le contrôle social des femmes et le contrôle social des hommes.
Dans de précédents ouvrages, j'ai tenté d'analyser les effets de cette pseudo "nature" supérieure que l'on rapporte aux hommes, à savoir les abus sexués ou sexuels et les violences domestiques (Welzer-Lang 1988, 1991, 1992b).
L'homophobie est une autre forme de violence.
On commence tout juste à l'identifier. Plus insidieuse, parce que moins révélée que les premières, elle apparaît ou se laisse entrevoir dès que l'on regarde certains groupes d'hommes.
Dans ce chapitre, je vais tenter d'expliquer les rapports qui existent entre l'homophobie et la construction sociale du masculin. Pour ce faire, après avoir abordé des questions liées à la définition ou plus exactement aux définitions de l'homophobie masculine, nous détaillerons les manières par lesquelles se construit le genre masculin. Comment, de façon paradoxale et à l'abri du regard des femmes, nos sociétés "façonnent" les hommes. Nous le verrons, nos civilisations dites évoluées ne sont, de ce point de vue, peut-être pas très différentes des sociétés dites exotiques qu'étudient certain-e-s ethnologues. Puis nous regarderons les rapports entre l'homophobie et l'homosexualité masculine. J'essaierai ensuite de formuler quelques hypothèses sur l'homophobie et les femmes. Enfin, après avoir discuté des relations entre homophobie et hétérosexisme, nous examinerons comment l'homophobie est aujourd'hui contestée par certains hommes, sous des formes et des fortunes diverses.
Une réalité difficile à définir
Qu'est-ce que l'homophobie ? La définition n'est pas simple. Le phénomène n'a pas été abordée souvent par les sciences sociales. On pourrait même supposer l'existence d'un interdit ou d'un tabou sur le thème, du moins de menaces tant implicites qu'explicites. Ainsi, quand nous avons, mon ami et collègue Pierre Dutey et moi, annoncé ce thème la réaction de plusieurs collègues fut des plus claire : "Attention, c'est mauvais pour la carrière !".
Dans l'état actuel de notre méconnaissance sur le sujet, l'homophobie est associée exclusivement à l'homosexualité. Le fait de vouloir l'étudier laisse supposer -c'est du moins ainsi que mes collègues de l'université l'entendaient- que l'on s'apprête à faire du prosélytisme sur la sexualité que vivent les hommes entre eux. Bien évidemment, là n'est pas mon propos. Chacun-e est libre -du moins devrait pouvoir l'être- de vivre les amours de son choix. La question de l'homophobie dépasse largement cette réaction initiale de sens commun.
Comment définir l'homophobie ?
La littérature scientifique de langue française est pauvre sur ce thème. Il en va tout autrement des écrits nord-américains. Après Churchill qui en 1967 utilise le terme d'homoérotophobie , on s'accorde généralement pour attribuer à Weinberg (1972) les premières définitions du terme. Pour lui, l'homophobie est la peur de l'homosexualité et la peur des contacts avec les homosexuels. Or, nous le verrons, l'homophobie ne peut se réduire à cela ; pourtant par la suite, la plupart des auteur-e-s ont accepté cette définition sans la questionner.
Un premier détour par l'étymologie, cette science qui s'intéresse à la filiation des mots, contribue à brouiller les visions du phénomène. Avec Pierre Dutey, dont on lira dans ce même ouvrage les méandres des recherches lexicographiques, nous avons montré les incohérences du terme. Par exemple, suivant que l'on choisit l'étymologie grecque ou latine, homo veut dire, tour à tour, l'identique, le même, ou l'homme (l'humain, étymologiquement, mais en fait le mâle). L'adjonction de phobie inciterait à définir l'homophobie comme la peur du même. Toutefois, notamment si l'on intègre l'acception populaire du terme, l'homophobie se situe entre la peur du même chez l'homme, et la peur de l'homme chez l'homme. Avouez qu'il y a de quoi s'y perdre. Et en perdre son latin.
Sexisme et homophobie
Nous allons tenter de circonscrire l'homophobie, de la définir, et notamment de la situer par rapport à d'autres formes de rejet de l'autre. Que cet autre soit un homme ou une femme.
Il est admis aujourd'hui que le sexisme est la discrimination envers les personnes de l'autre sexe ; ou plus exactement la discrimination envers les personnes de l'autre genre social (gender en anglais). Le sexisme, comme idéologie, légitime par exemple la violence des hommes contre les femmes, les discriminations à l'embauche, les différences de salaires entre hommes et femmes, la garde des enfants attribuée presque systématiquement aux mères en cas de divorce_ Le sexisme repose sur le fait que les hommes se croient supérieurs aux femmes et, dans une moindre mesure, que les femmes se croient uniques et irremplaçables dans les capacités à s'occuper des enfants et de l'espace domestique. Bref, on considère normal et naturel que le masculin et le féminin soient deux genres sociaux bien différents et hiérarchisés. Le sexisme est entretenu par une pensée essentialiste : il attribue des qualités et des défauts qui seraient spécifiques et inhérent-e-s à chaque groupe de sexe. Dans une pensée sexiste, le sexe biologique détermine l'appartenance à un genre social. Et à chaque genre correspond des attributions que l'on pense "naturelles".
Une pensée antisexiste affirme le droit aux différences individuelles, différences entre garçons et filles, mais aussi différences entre garçons et différences entre filles ; que ces différences soient biologiques ou d'un autre ordre. Mais accepter les différences biologiques, ne signifie pas que l'on accepte nécessairement les fonctions et les qualités attribuées exclusivement à chaque genre. Une pensée égalitaire ou antisexiste conteste, non pas les différences, mais la hiérarchisation des différences. L'antisexisme questionne la construction sociale de chaque genre. Comment se crée socialement une femme et comment se crée socialement un homme.
L'homophobie est fortement liée au sexisme. L'homophobie est l'intériorisation, pour chaque individu, du sexisme dans ses rapports aux autres. L'homophobie est la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l'autre genre.
Sexisme et homophobie vont de pair, mais peuvent aussi se présenter comme contradictoires. Ainsi, le fait de stigmatiser une femme dite masculine intègre le sexisme ordinaire des hommes envers les femmes, qu'elles soient ou non masculines. Mais on rencontre également des hommes qui apprécient les qualités extraordinairement féminines d'une femme : sa beauté, sa sensibilité, ses capacités à séduire et à plaire. Et pourtant ce même homme va haïr un homme qui montre les mêmes signes. Sexisme et homophobie érigent des frontières distinctes et étanches entre les genres. Sexisme et homophobie organisent la discrimination envers les personnes, hommes ou femmes, qui ne se conforment pas aux images stéréotypées des genres. Sexisme et homophobie sont des "essentialismes".
Homophobie des hommes et homophobie des femmes
Puisque l'on prête des qualités naturelles différentes à chaque sexe (genre), et que l'appartenance à un groupe de sexe détermine des attributions et des privilèges sociaux différents, l'homophobie prend donc des formes différentes chez les hommes et chez les femmes. Dans nos sociétés où les hommes, tant collectivement qu'individuellement, dominent les femmes, le sexisme organise la domination des femmes et l'homophobie vient sceller la cohésion entre dominants. Sexisme et homophobie nous disent : "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes puisque les différences sont naturelles". Sexisme et homophobie structurent la peur de quitter les attributions de son groupe de genre. Je vais tenter de le démontrer, du moins pour les hommes.
L'homophobie : une peur ? Ou une discrimination ?
Pour les scientifiques, l'homophobie est un concept gênant. Utilisée de plus en plus dans la presse militante, l'homophobie paraît pouvoir se passer de définitions. Tout le monde saurait semble-t-il à quoi réfère le terme. Et pourtant !
Dans notre étude, nous avons défini l'homophobie comme la peur de l'autre en soi. La formule est élégante et assez agréable à l'oreille. Dans le prêt-à-porter des communications modernes, elle passe bien. La preuve : nous en avons fait le titre de l'ouvrage. Et pourtant, elle est fausse, du moins en partie.
Comprendre l'homophobie nécessite de dépasser la simple analyse sémantique du terme. La phobie, en grec ancien, est la peur, le dégoût, la répulsion. L'homophobie moderne va bien plus loin. Dans la vie actuelle nous avons tous et toutes différentes peurs : peur du vide, peur de la solitude, peur des araignées, peur de l'étranger_ Certaines peurs organisent la haine. Pensons aux propos que tiennent certains personnages politiques sur les étrangers et les immigrés en France et en Europe. Mais, peurs et haines provoquent évitements, fuites, désirs de se cacher, volonté de ne pas être confronté-e-s directement à la cause de nos peurs.
L'homophobie, comme le racisme, ne se limitent pas à cela. L'homophobie n'est pas un sentiment, mais une attitude. L'homophobie est un acte de pouvoir ; elle utilise le social, les rapports sociaux entre les personnes pour provoquer et justifier une discrimination active ou passive de l'autre que l'on rejette. Pour reprendre les exemples de peurs cités plus haut, face à l'araignée, on peut fuir et crier au secours. On peut aussi, comme le fait mon fils, l'approcher et l'écraser. C'est-à-dire utiliser nos sentiments de supériorité pour détruire l'autre. De même face aux immigrés et aux étrangers, la peur de l'inconnu peut provoquer la rencontre. Essayer de comprendre l'autre, comprendre la part de moi qui se sent agressée par l'autre alors que cet autre n'en est pas responsable. On peut aussi, en tous cas certain-e-s le font, se réfugier dans des citadelles protégées. Eviter certains quartiers populaires, fuir les contacts ou la vue des étrangers. Et, dernière possibilité, la peur de l'étranger peut provoquer le rejet violent : l'insulte, l'agression, la ratonnade_ Ces trois attitudes sont produites par le même sentiment : la peur de l'autre. Mais, on ne peut pas les amalgamer. Dans les deux premiers cas l'individu assume seul sa peur, dans le troisième cas, il utilise ou il tente d'utiliser le racisme, les armes de la domination pour conjurer sa peur.
On pourrait alors, comme le fait Michaël Borrow dans ce même livre dire que l'homophobie n'est pas un concept scientifique. Il a en partie raison, mais en partie seulement. L'homophobie est un terme largement utilisé car il correspond à une réalité sociale. Sans prendre le temps de le définir, les auteur-e-s qui s'expriment sur ce thème nous en décrivent des segments, notamment les exclusions et les agressions que subissent certaines personnes accusées d'être homosexuelles. Le travail de l'anthropologue est alors d'en comprendre et d'en expliciter le sens.
L'homophobie est le produit de la peur de l'autre en soi ; c'est la réaction agressive de rejet qu'entraîne cette peur. Loin d'être une conduite d'évitement, de fuite, l'homophobie est agression, stigmatisation et discrimination. L'homophobie est une forme de domination.
Et nous allons le voir au cours du voyage que je vous propose au pays de l'homophobie, l'Autre peut être multiple, revêtir les habits du masculin et/ou du féminin.
On peut être homme et discriminer, stigmatiser, les hommes qui donnent à voir des attitudes ou des pensées que l'on attribue généralement aux femmes ; en tous cas les hommes qui s'écartent des chemins de la virilité traditionnelle dite normale et naturelle. C'est à cette réalité là que nous nous consacrerons principalement ici. Mais on peut aussi être homme et homophobe avec les femmes qui donnent à voir des caractéristiques dites masculines, notamment dans le paraître ou le rapport au pouvoir. De la même façon, les femmes peuvent reprendre à leur propre compte les diatribes homophobes envers les hommes qui expriment une virilité non conventionnelle, souvent assimilée à une non-virilité ; ou bien être homophobes envers des femmes dites masculines. En fait, l'Autre c'est toute personne "autre que soi" dans le sens de différente de soi. Toute personne qui se distingue de soi dans sa manière d'être sexuée -tout individu dans lequel je ne reconnais pas ma sexualité, mon genre, ou mon genre de sexualité, mon orientation sexuelle-.
En conséquence quand l'Autre transgresse les frontières de genre, qu'il/elle donne à voir ou à entendre des qualités (ou des défauts) que l'on considère comme appartenant à l'autre genre, surgit l'homophobie.
L'homophobie au masculin
Notre hypothèse : l'homophobie est une réaction provoquée par la peur de l'autre en soi. L'homophobie au masculin est une attitude suscitée par la peur (hantise) qu'ont les hommes de retrouver en eux tout ce qui peut ressembler à l'autre, c'est-à-dire les femmes. De là la définition suivante : l'homophobie au masculin est la stigmatisation par désignation, relégation ou violence, des rapports sensibles -sexuels ou non- entre hommes, particulièrement quand ces hommes sont désignés comme homosexuels, ou quand ils s'en réclament. L'homophobie au masculin c'est aussi la stigmatisation et/ou la négation des rapports entre femmes qui ne correspondent pas à la féminité dite traditionnelle.
J'aimerais montrer comment, contrairement aux définitions de sens commun, l'homophobie n'est pas limitée à une attitude restrictive face aux orientations sexuelles, mais s'intègre à la construction de nos catégories de pensée concernant les genres, les rapports intergenre (entre hommes et femmes, ou entre femmes et hommes) et intragenre (entre hommes ou entre femmes).
Dans ce sens, ce que nous avons l'habitude de définir comme homophobie, le rejet des homosexuel-le-s et/ou de l'homosexualité, que l'on peut qualifier d'homophobie de sens commun, sera appelée "homophobie particulière". L'homophobie particulière repérée et dénoncée par les mouvements gais, est une forme réduite et restrictive d'homophobie, une synecdoque. Et l'objet de ce texte, et plus globalement de ce livre, est d'avancer dans la définition de cet objet aux contours mouvants.
Pour comprendre l'homophobie au masculin, il nous faut faire un long détour du côté des hommes et du masculin, à savoir le genre assigné aux hommes.
Un masculin paradoxal
Comment se manifeste l'homophobie chez les hommes ? Quels sens prend-elle ? Comment s'ancre-t-elle dans l'imaginaire masculin ? En d'autres termes : pourquoi et comment les hommes sont-ils homophobes ? Pour répondre à ces questions précises, il nous faut décrire comment on éduque les hommes. Quelles valeurs on leur inculque.
Le genre masculin est aujourd'hui "construit" de manière paradoxale. Tout se passe comme si les messages éducationnels disaient à chaque mâle, et de manière contradictoire : tu dois être comme ceci et en même temps tu ne dois pas être comme ceci, sinon_. Prenons un exemple. On dit aux hommes : "tu dois être le maître chez toi" "tu dois porter la culotte", autrement dit tu dois être L'homme et en même temps "Tu ne dois pas frapper une femme, même avec une rose.". Le produit direct de cette double contrainte ? La violence masculine domestique et le silence/honte/culpabilité des hommes (violents) incapables de diriger la relation sans se sentir obligés d'utiliser des violences physiques.
Mais, on aurait tort de limiter l'analyse de ces messages aux seules modalités qui organisent l'oppression et la domination des femmes par les hommes. Les injonctions paradoxales, c'est ainsi que l'on appelle ce système de doubles messages contradictoires, concernent l'ensemble de l'univers masculin.
Autre exemple : on trouve aussi "homme, tu dois savoir boire de l'alcool " et en même temps tu ne dois pas conduire en état d'ivresse_ Ainsi au Québec, toutes les rues sont fleuries de pancartes dénonçant "L'alcool au volant, c'est criminel !". J'aimerais bien qu'on m'explique un jour comment on peut tout à la fois, prendre sa voiture pour rejoindre un bar situé à l'extérieur de la ville, boire par plaisir et/ou pour montrer sa virilité, et en même temps, ne pas être égayé par l'alcool. D'ailleurs la problématique routière regorge de telles contradictions.
Ainsi dans la publicité française on trouve souvent des messages qui disent : -Homme, tu dois monter ta force virile au volant ! Vitesse et puissance de la voiture en sont les signes extérieurs. Et en même temps, homme tu dois respecter les limitations de vitesse ! Comment voulez-vous qu'un homme, inondé de messages éducationnels qui assimilent vitesse-puissance-virilité et conquêtes (ou possessions) de femmes, s'y retrouve ? Les sociétés viriarcales participent de ce paradoxe. Il n'y a qu'à voir le nombre de voitures pouvant dépasser la vitesse limitée (toutes routes confondues) qui sont mises en vente sur le marché, et ce, tout à fait légalement.
Et on pourrait multiplier les exemples d'injonctions paradoxales :
- "Homme, tu sauras draguer les femmes, être celui qui est actif, qui décide, qui propose !" Et en même temps : "Homme, tu respecteras les femmes, futures mères de tes enfants !"
- "Homme, tu ne montreras pas tes faiblesses, tu ne pleureras pas, tu seras dur avec toi-même, tes proches et tes ennemis !" et "Homme, tu seras tendre avec les femmes et les enfants ! "
Certains de ces paradoxes ne sont pas nouveaux, certaines contradictions sont là depuis très longtemps. Ces injonctions sont traditionnelles du masculin. D'autres apparaissent depuis peu. Les injonctions paradoxales constitutives du masculin reflètent, comme bon nombre de messages éducationnels, les contradictions inhérentes aux systèmes sociaux. Elles traduisent à leur manière les luttes sociales qui se mènent entre hommes, et entre hommes et femmes, les transformations des rapports sociaux que génèrent les luttes entre genre masculin et féminin, en tant que genres différenciés et hiérarchisés.
Les transformations récentes de ces injonctions ont mis à contribution divers mouvements sociaux. Le féminisme radical, à savoir le mouvement féministe militant qui dénonce explicitement la domination des hommes, et le féminisme diffus caractérisé par la promotion très large des idées sur l'égalité des sexes, ont bien évidemment joué un rôle déterminant dans l'évolution des rapports sociaux de sexe entre hommes et femmes. A un autre niveau, les luttes des mouvements gais et/ou l'homosexualisation du sida ont contribué à débusquer les premiers éléments de l'homophobie particulière. Les groupes d'hommes antisexistes ont essayé de dissocier masculinité et virilité obligatoire_Ce sont là les plus marquants. Il en est de même pour tous les mouvements sociaux, les courants de pensée qui, à des degrés et avec des fortunes diverses, incitent à lutter contre l'uniformisation des genres : les handicapés physiques, les mouvements antimilitaristes, les groupes religieux égalitaristes_
Mais ces injonctions paradoxales reflètent aussi très bien l'ensemble des contradictions sociales qui traversent nos sociétés. Hommes et femmes, dominants comme dominées les subissent :"Homme, tu seras le pourvoyeur de ta famille, tu seras leur sécurité matérielle et affective !" et "Homme, tu es condamné au chômage comme perspective de créativité !"
Sinon ...
Nous n'avons jusqu'ici examiné que les deux premiers termes de cette figure rhétorique qu'est l'injonction paradoxale. J'ai indiqué que la suite logique se trouve toute résumée par la conjonction "sinon".
Sinon montre la double nature répressive des messages éducationnels transmis aux hommes. D'une part, la première proposition de l'"être homme" sous entend implicitement le fait de bénéficier de l'ensemble des privilèges accordés socialement aux êtres définis comme masculins, et d'autre part, sinon soulève la menace. Privilèges/menaces et injonctions paradoxales sont intimement mêlé-e-s et enchevêtré-e-s.
Dans de nombreux cas, "l'honneur", la "virilité" sont les bénéfices symboliques de cette double injonction. Dans la publicité, dans les conseils aux hommes, dans les proverbes, c'est-à-dire dans les différentes épitaphes qui paraphent la construction de l'identité masculine, honneur et virilité sont associé-e-s à pouvoir, femmes dépendantes et soumises, honneurs (au pluriel). Leur pendant négatif est la honte, le "déshonneur". On a souvent sous-estimé les effets que peuvent produire honneur/honte ou, honneur/déshonneur sur les hommes. La remise en cause de la virilité ou de l'honneur des hommes, représente souvent une véritable dégradation. Un peu comme dans l'armée, masculinité et virilité sont souvent évocateurs de grades successifs. Quant au terme "viril", sa contrepartie négative, son antonyme social s'apparente au fait d'être assimilé à une femme.
En d'autres termes, même si certaines injonctions paradoxales semblent simplement référer au fait que l'homme, le vrai homme doit être différent des femmes (donc ne pas pleurer, donc se battre_), l'ensemble de ces injonctions, de manière implicite, se situent dans une problématique de distinction hiérarchisée. Etre homme -nous le verrons de suite- c'est être supérieur aux femmes ou à leurs équivalents symboliques, c'est-à-dire les hommes qui ne parviennent pas à prouver qu'ils en sont vraiment.
Car selon la formulation de l'injonction, les deux termes ne sont nullement équivalents. Le premier terme qui spécifie l'appartenance de genre, l'"être homme", l'emporte toujours sur le second. Le premier terme connote la "nature" profonde que les hommes sont censés intégrer, ou mimétiser. Quant au second terme de l'injonction, en contradiction apparente avec le premier, il représente un ensemble de dispositifs sociaux qui transmettent une autre image du masculin. Sa fonction principale consiste bien souvent à venir minimiser les effets du premier.
La maison-des-hommes
Intéressons-nous maintenant aux lieux et places où sont éduqués les hommes en tant que tels ; les lieux et places où sont distillées les injonctions paradoxales menant entre autre à l'homophobie. Dans ce système de codes masculins, facilement repérables dans les proverbes, les incitations, les récits, les légendes, les mythes_, la construction du masculin, l'éducation des hommes, semble se faire dans une maison-des-hommes imaginaire. Bien sûr, le mode de vie actuel fait place de plus en plus à la mixité, garçons et filles étudient ensemble, ils et elles jouent et rient ensemble dans les cours d'écoles. En tous cas, et là réside peut-être l'innovation, personne ne questionne plus, semble-t-il la capacité des êtres féminins à penser par elles-mêmes.
Pourtant, lors de la séparation avec le monde des femmes, au cours des premières expériences où les hommes se confrontent à la structuration de leur virilité, tout semble se passer comme dans un monde unisexué. Je m'explique.
Quand les enfants-mâles quittent le monde des femmes, qu'ils commencent à se regrouper avec d'autres garçons de leur âge, on voit apparaître une phase d'homosocialité où émergent de fortes tendances et/ou de grandes pressions pour y vivre des moments d'homosexualité. Compétitions de zizis, marathons de branlettes (masturbation), jouer à qui pisse (urine) le plus loin dans certains cas, excitations sexuelles collectives à partir de pornographie feuilletée en groupe, voire même maintenant devant des strip-poker-vidéos où l'enjeu consiste à déshabiller les femmes_ à l'abri du regard des femmes et des hommes des autres générations, les petits hommes s'initient entre eux aux jeux de l'érotisme. Ils utilisent pour ce faire, les stratagèmes, les questions (la taille du sexe, les capacités sexuelles) légués par les générations précédentes. Ils apprennent et reproduisent alors les mêmes modèles sexuels quant à l'approche et à l'expression du désir.
Dans cette maison-des-hommes, à chaque âge de la vie, à chaque étape de la construction du masculin, est affecté une pièce, une chambre, un café ou un stade. Bref, un lieu propre où l'homosocialité peut se vivre et s'expérimenter dans le groupe de pairs. Dans ces groupes, les plus vieux, ceux qui sont déjà initiés par les aînés, montrent, corrigent et modélisent les accédants à la virilité. Une fois quitté la première pièce, chaque homme devient tout à la fois initiateur et initié.
Sur ce thème, Godelier, l'anthropologue, a étudié les Baruyas en Nouvelle Guinée (Godelier, 1982). Chez eux "le sperme est la vie, la force, la nourriture qui donne la force à la vie". Il montre comment, dans le secret de la maison des hommes, les jeunes hommes non encore mariés d'une part et les initiés d'autre part se transmettent par une ingestion buccale de sperme (fellation) les rudiments de la domination des femmes. Toute violation de ce secret est punie très sévèrement et ceux qui résistent à l'initiation y sont contraints par la force, dit le chercheur .
Apprendre à souffrir pour être un homme. A accepter la loi des plus grands
Je me suis souvent demandé le sens que prennent dans nos sociétés dites évoluées, les apprentissages du sport pour les hommes. Lors de la présentation publique à Lyon du numéro spécial du BIEF, une revue féministe que nous avions consacrée aux hommes et au masculin (Welzer-Lang D., Filiod J.P., 1992a), une longue discussion a vu les hommes présents expliciter, avec fortes émotions, les premiers apprentissages du football. Les hommes décrivaient avec force détails les premiers échanges de balles (de football) qui rassemblent dans un quartier résidentiel ou dans l'espace public, quelques enfants-mâles du même âge.
Certains de ces hommes sont revenus par la suite sur cette discussion lors de conversations privées. "ça a été un déclic, dira l'un d'eux, une période que j'avais complètement oubliée. Quant aux femmes, par la suite, beaucoup d'amies m'ont demandé l'intérêt de cette discussion qu'elles assimilaient à de l'exhibitionnisme sans en comprendre d'autres sens. Et pourtant_
Apprendre à être avec des hommes, ou ici dans les premiers apprentissages sportifs à l'entrée de la maison-des-hommes, à être avec des postulants au statut d'homme, contraint le garçon à accepter la loi des plus grands, des anciens. Ceux qui lui apprennent et lui enseignent les règles et le savoir-faire, le savoir-être homme. La manière dont certains hommes se rappellent cette époque et l'émotion qui transparaît alors, semblent indiquer que ces périodes constituent une forme de rite de passage.
On pourra toujours objecter que dans ce type de groupes d'hommes, la différence d'âge est ténue. Eh bien justement, quand il n'existe pas encore de différentiation sociale ou de hiérarchie de savoirs et d'appartenance sociale, plus exactement quand ces différences ne sont pas encore discriminantes, p'tit homme apprend à respecter une hiérarchie -entre hommes- où la moindre différence d'âge est tout de même opérante.
Apprendre à jouer au hockey, au football, au base-ball, c'est d'abord une façon de dire : je veux être comme les autres gars. Je veux être un homme et donc je veux me distinguer de son opposé (être une femme). Je veux me dissocier du monde des femmes et des enfants.
C'est aussi apprendre à respecter les codes, les rites qui deviennent alors des opérateurs hiérarchiques. Intégrer codes et rites, en sport on dit les règles, oblige à intégrer corporellement (incorporer) les non-dits. Un de ces non-dits, que relatent quelques années plus tard les garçons devenus hommes, est que l'apprentissage doit se faire dans la souffrance. Souffrances psychiques de ne pas arriver à jouer aussi bien que les autres. Souffrances des corps qui doivent se blinder pour pouvoir jouer correctement. Les pieds, les mains, les muscles_ se forment, se modèlent, se rigidifient par une espèce de jeu sado-maso avec la douleur. P'tit homme doit apprendre à accepter la souffrance -sans mots dire et sans "maudire"- pour intégrer le cercle restreint des hommes. Dans ces groupes monosexués s'incorporent les gestes, les attitudes, les réactions masculines, tout le capital de mouvements et de gestes qui serviront à être un homme.
On a beaucoup parlé -en France comme dans les autres pays où la conscription est obligatoire- de l'armée. Il est souvent dit que le service militaire, rite de passage entre l'adolescence et l'âge adulte, correspond en quelque sorte à une école masculine de la guerre, un apprentissage de la lutte pour être le meilleur, et en même temps, une espèce d'antichambre du sexisme, de l'alcoolisme_et de l'homophobie. Malheureusement une telle hypothèse ne perd rien de son actualité, du moins en France. A moins que l'armée ne soit qu'un facteur complémentaire, une suite logique dans le continuum de l'éducation des hommes. Une forme plus visible, simplement.
Dans les tous premiers groupes de garçons, on "entre" en lutte dite amicale (pas si amicale que cela si l'on en croit le taux de pleurs, de déceptions, de chagrins enfouis que l'on y associe) pour être au même niveau que les autres, puis pour être le meilleur. Pour gagner le droit d'être avec les hommes ou d'être comme les autres hommes. Pour les hommes, comme pour les femmes, l'éducation se fait par mimétisme,. Or le mimétisme des hommes est un mimétisme de violences. De violence d'abord envers soi, contre soi. La guerre qu'apprennent les hommes dans leurs corps est d'abord une guerre avec soi-même. Puis, dans une seconde étape, c'est une guerre avec les autres.
On peut toujours tenter d'aller observer in situ ces moments ou ces tranches d'éducation masculine, j'en ai eu l'intention, mais ces formes d'homosocialités se vivent souvent à l'abri du regard des autres. Les autres, qu'ils/elles soient des filles ou des garçons, extérieur-e-s "au milieu" sont exclu-e-s. Timidité, honte, tout ça dessine les murs de cette mini-maison-des-hommes. Ce lieu privilégié où chaque groupe d'hommes va reprendre à son compte les règles d'initiation à l'homosocialité.
Articulant plaisirs, plaisirs d'être entre hommes (ou hommes en devenir), plaisirs de pouvoir légitimement faire "comme les autres hommes" (mimétisme) et douleurs du corps qui se modélisent, chaque homme va, individuellement et collectivement, faire son initiation. Par cette initiation s'apprend la sexualité. Le message dominant : être homme, c'est être différent de l'autre, différent d'une femme. Etre homme, c'est être plus qu'une femme. Les souffrances d'une telle éducation en sont alors le prix à payer.
Mais que se passe-t-il dans "la première pièce" de la maison-des-hommes, dans ce vestibule de la "cage à virilité" ?
L'antichambre de la maison-des-hommes fonctionne, semble-t-il, comme un lieu de passage obligé qui est fortement fréquenté. Un couloir où circulent tout à la fois de jeunes recrues de la masculinité (les petits hommes qui viennent juste de quitter les jupons de leurs mères), à côté d'autres p'tits hommes fraîchement initiés qui viennent -ainsi en convient la coutume de cette maison- transmettre une partie de leur savoirs et de leurs gestes.
Mais l'antichambre de la maison-des-hommes est aussi un lieu, un sas fréquenté périodiquement par des hommes plus âgés. Des hommes qui font tout à la fois figures de grands frères, de modèle masculin à conquérir par p'tit homme, des agents chargés de contrôler la transmission des valeurs. Certains s'appellent pédagogues, d'autres moniteurs de sports, ou encore prêtres, responsables scouts_ Certains sont présents physiquement. D'autres agissent par le biais de leurs messages sonores, de leurs images qui se manifestent dans le lieu. Ceux-là sont dénommés artistes, chanteurs, poètes. En fait, parler de "la première pièce" de la maison-des-hommes constitue une forme d'abus de langage. Il faudrait dire : les premières pièces, tant est changeante la géographie des maisons des hommes. A chaque culture ou chaque micro-culture, parfois à chaque ville ou village, à chaque classe sociale, correspond une forme de maison-des-hommes. Le thème de l'initiation des hommes se conjugue de manière extrêmement variable. Le concept est constant mais les formes labiles.
Parmi ces hommes plus âgés, ou à coté d'eux (quelquefois ce sont les mêmes), d'autres aînés déambulent. Le masculin est tout à la fois soumission au modèle et privilèges du modèle. Certains aînés profitent de la crédulité des nouvelles recrues, et cette première pièce de la maison est vécue par de nombreux garçons comme l'antichambre de l'abus. Et cela dans une proportion qui, à première vue, peut surprendre. Non seulement, je l'ai dit, p'tit homme commence à découvrir que pour être viril, il faut souffrir, mais dans cette pièce (ou dans les autres, il ne s'agit ici que d'une métaphore), le jeune garçon est quelquefois initié sexuellement par un grand. Initié sexuellement, cela peut aussi vouloir dire violé. être obligé -sous la contrainte ou la menace- de caresser, de sucer ou être pénétré de manière anale par un sexe ou un objet quelconque. Masturber l'autre. Se faire caresser_ On comprend que les hommes à qui une telle initiation est imposée en gardent souvent des marques indélébiles.
Tout semble indiquer dans les interviews réalisées dans l'étude sur l'homophobie ou auparavant (Welzer-Lang, 1988) que beaucoup d'hommes qui ont été appropriés par un autre homme plus âgé n'ont de cesse que de reproduire cette forme particulière d'abus. Comme s'ils se répétaient : "Puisque j'y suis passé, qu'il y passe lui aussi". Et l'abus revêt alors une forme d'exorcisme, une conjuration du malheur vécu antérieurement. Puis, au fil des ans, quand le souvenir de la douleur et de la honte s'estompe enfin quelque peu, l'abus initial fonctionnerait comme élément de compensation, un peu comme l'ouverture imposée d'un compte bancaire ; les autres abus perpétrés représentant les intérêts que vient réclamer l'ex-homme abusé. Cela vaut tant pour les abus réalisés à l'encontre des hommes que dans d'autres lieux à l'encontre des femmes.
D'autres se blindent. Ils intègrent une fois pour toutes que la compétition entre hommes est une jungle dangereuse où il faut savoir se cacher, se débattre et où in fine la meilleure défense est l'attaque.
J'ai parlé d'abus sexuels. Ils sont bien réels et en nombre très important. Les recherches futures nous en révéleront les formes, la fréquence et les effets à courts, moyens et longs termes. Avouons pour l'instant notre partielle incurie sur ce thème. D'autres formes d'abus sont quotidiennes, complémentaires ou parallèles par rapport aux abus sexuels. Elles en constituent d'ailleurs souvent les prémices. Des abus individuels, mais aussi des abus collectifs. Qu'on pense aux différents coups : les coups de poing, les coups de pieds, les "poussades". Les pseudo-bagarres où, dans les faits, le plus grand montre une nouvelle fois sa supériorité physique pour imposer ses désirs. Les insultes, le vol, le racket, la raillerie, la moquerie, le contrôle, la pression psychologique pour que p'tit homme obéisse et cède aux injonctions et aux désirs des autres, _ Il y a donc un ensemble multiforme d'abus de confiance violents, d'appropriation du territoire personnel, de stigmatisation de tout écart au modèle masculin dit convenable. Toutes formes de violences et d'abus, que chaque homme va connaître, tant comme agresseur que comme victime. Petit, faible, le jeune garçon est une victime désignée. Protégé par ses collègues, il peut maintenant faire subir aux autres ce qu'il a encore peur de subir lui-même. Conjurer la peur en agressant l'autre, voilà la maxime qui semble inscrite au fronton de toutes ces pièces.
Ne nous y trompons pas. Cette union qui fait la force, cet apprentissage du collectif, de la solidarité, de la fraternité -les hommes d'un même groupe peuvent être assimilés à des frères- ne revêt pas que des côtés négatifs. Nonobstant que la maison-des-hommes, la solidarité masculine intervient pour éviter la douleur d'être soi-même victime, cette maison est le lieu de transmission de valeurs qui, si elles n'étaient pas au service de la domination, sont des valeurs positives. Prendre du plaisir ensemble, ce que je détaillerai plus loin, découvrir l'intérêt du collectif sur l'individuel, voilà bien des valeurs humanistes qui fondent la solidarité humaine.
A l'intérieur de la maison-des-hommes, et dans l'apprentissage de la masculinité, il ne semble pas exister de point neutre, de position de relâche. On est actif ou passif, agressé ou agresseur. C'est ainsi que p'tit homme apprend le rapport de force permanent. Quiconque oublie cette règle, devient victime désignée. Tout écart dû à la sensiblerie est perçu comme une survivance du monde de l'enfance, une réminiscence ou une (ré)apparition chez l'homme du monde des femmes. Tout écart de sensiblerie doit donc être combattu, voire puni. "Si tu veux être comme une femme, on va te traiter comme une femme !" semble dire les hommes entre eux.
Le féminin devient le pôle repoussoir central, l'ennemi intérieur à combattre.
Quels sont les effets d'une telle éducation ? Ils sont bien sûr multiples et variés. Deux conséquences peuvent apparaître comme majeures.
La peau de l'enfant doit se recouvrir d'un oxyde qui fasse frontière entre deux mondes : le monde intérieur : la pensée, les rêves, le jardin secret_ et le monde extérieur, celui du social, des contacts quotidiens : les groupes de copains, l'école, la rue_ Non pas que les hommes ne soient pas sensibles, émotifs, vulnérables, et ce pour l'ensemble de leur vie. Mais ils doivent "simplement" le cacher, le dissimuler sous une cuirasse de guerrier. Certains arrivent presque à oublier ces traits de personnalité, d'autres l'investissent dans la création. Mais la majorité des futurs accédants à la virilité transforment leurs besoins de contacts sensibles, leurs nécessaires contacts -y compris physiques -avec les hommes et par suite avec les femmes, en violences.
Car l'éducation masculine et les apprentissages de p'tit homme autorisent le toucher, même physique, entre hommes. Mais l'impérieuse nécessité de se distinguer des femmes transforme le besoin de contacts en contacts violents. Observez les matchs de hockey, de football, de rugby_, les hommes n'arrêtent pas de se toucher, que ce soit entre partenaires ou avec les membres de l'équipe adverse (on aurait envie d'écrire ennemie). Les caresses se sont transformées en coups.
Une autre conséquence pourtant importante est demeurée inexplorée. Il s'agit de cette capacité particulière qu'ont les hommes de mesurer a priori la dangerosité d'un individu. Que ce soit dans les groupes qu'ils fréquentent, dans la rue c'est-à-dire dans l'espace public ou dans les bars, au travail_ P'tit homme devenu homme a acquis et inscrit dans son corps une méfiance généralisée. Il sait que toute personne étrangère ou inconnue, en particulier s'il s'agit d'un homme, peut se transformer en agresseur potentiel. Il observe alors les gestes, la démarche, la voix, l'habillement_ l'ensemble de ces signes extérieurs qui sont facilement repérables. Lui -même doit montrer, et ceci sans cesse, qu'il est ou serait capable de se défendre. Tout homme sait bien que de laisser apparaître des signes de vulnérabilité constitue une situation à hauts risques.
J'en donnerai deux exemples. Le premier se passe dans un bar de mon quartier à Lyon. Un soir, alors qu'avec une amie de l'université nous étions sorti-e-s boire un verre, une bagarre éclate. Mais une drôle de bagarre. Un client manifestement un peu alcoolisé jetait ça et là invectives verbales, bouteilles, cendriers, le tout accompagné de grands cris. A un moment donné, dans un grand geste très lent, il prend un siège et le lance dans l'énorme miroir qui tapissait le fond du bar. Celui-ci se brisa alors dans un vacarme assourdissant. On imagine aisément les cris, la panique qui commence à s'emparer des personnes présentes dans ce bar. Mon amie est partie immédiatement se réfugier au 2ème étage, alors que je me suis approché de cet homme. Et je n'étais pas le seul homme à le regarder de près. Je n'avais pas peur. J'ai observé les visages des autres garçons qui entouraient l'intrus, beaucoup souriaient et paraissaient détendus. Les hommes présents n'avaient pas peur, car ils savaient que la situation ne comportait aucun danger. L'observation de la scène était claire : cette volonté -pareille à celle des films- de montrer sa capacité virile, de mettre le trouble n'était nullement dirigée contre les personnes présentes.
Tout se passe comme si l'un des effets immédiat de l'éducation masculine était de pouvoir mesurer les signes extérieurs du danger. Comme si notre "mémoire corporelle" pouvait, à la manière d'un ordinateur très rapide, décoder les gestes d'une tierce personne pour nous dire si oui ou non, nous pourrions être en danger. Les réactions de mon amie ? Ou celle des autres femmes parties se réfugier elles aussi loin du bar ? Comme femmes, elles ne disposaient pas des mêmes informations. Elles ne savaient pas mesurer le danger et interprétaient tout écart aux attitudes et apparences normales (Goffman, 1975)) comme une agression virtuelle. Bien plus, cette scène renforçait -selon elles- le message distribué aux femmes sur la dangerosité des hommes et leur besoin (sic) d'être protégées.
Pourtant cette mémoire corporelle, cette capacité masculine à mesurer le danger, ne sont pas inscrites dans nos gènes. Nous l'avons apprise. A notre corps défendant, il est vrai. Après des centaines d'agressions, de mini-conflits vécus dans la maison-des-hommes, le regard masculin se fait plus observateur et scrutateur. L'éducation à la violence crée des automatismes de défense.
On retrouve cette même attitude dans l'espace public. Les lecteurs/trices québécois-e-s auront peut-être du mal à comprendre. Je m'explique. En France la rue est dangereuse, pour les femmes et pour les hommes. L'alcool, la pauvreté, la virilité sont autant de prétextes pour que des hommes -jeunes et moins jeunes- tentent de se mesurer et de se confronter à leurs congénères. Sans qu'on cherche forcément à vous voler, dans certaines rues, à certaines heures, vous risquez de vous faire agresser. Et pas uniquement verbalement. L'éducation des hommes a fait en sorte qu'ils ont développé des stratégies de défense qui préparent à cette éventualité. S'il se trouve dans la rue le soir, chacun va observer les attitudes des personnes étrangères qu'il rencontre. Et s'il le faut, il va changer de trottoir.
Mais les femmes aussi, me direz-vous. Oui, sauf qu'on n'a pas appris aux femmes à relativiser le danger. Certaines, suite à des agressions, ont peur de tous les hommes qu'elles rencontrent, d'autres n'ont peur de personne. De nombreux témoignages semblent démontrer que certaines femmes ne sont méfiantes qu'après une première agression.
L'autre différence, et elle est de taille, tient à ceci : même si hommes et femmes ont peur des mêmes personnes, à savoir les hommes, les risques ne sont pas les mêmes dans une nette majorité des cas. Violences physiques pour les garçons, violences sexuées ou sexuelles pour les femmes.
De fait, comme dans les différentes pièces de la maison-des-hommes, tout garçon qui donne des signes extérieurs qui pourraient le faire assimiler à un homosexuel risque, comme une femme, de subir agressions physiques et sexuelles. En ce sens, en tous cas certains aimeraient nous l'imposer, la rue est un territoire masculin, une excroissance de la maison-des-hommes.
Puis vient la mise en couple...
A l'adolescence et après, les garçons ne quittent pas totalement la maison-des-hommes. L'entrée dans la vie amoureuse, les contacts avec les femmes, l'installation en conjugalité (la mise en couple avec une femme), toutes ces étapes ne sont pas dépourvues de contacts avec le monde mâle. Tout homme va généralement continuer à passer certaines "périodes" régulières à la maison-des-hommes, des stages de (re)sensibilisation aux comportements masculins. L'éducation masculine est ainsi sans cesse réactivée.
Les excroissances de la maison-des-hommes, on les retrouve dans les espaces de travail, dans les cafés, dans les stades, dans les clubs_. Bref, tous les endroits où les hommes s'attribuent -menaces à la clef- l'exclusivité d'un lieu ou d'un espace-temps. Maintenant certaines femmes osent y pénétrer. Certaines ont bravé les menaces de viol ou d'agression. On reconnaît bien là aussi l'évolution des rapports sociaux de sexe, la remise en cause du masculin hégémonique et prévalent. Ce ne sont d'ailleurs pas ces femmes là qui sont les plus agressées. J'ai montré en effet, dans mes études sur les hommes violeurs qu'ils agressent prioritairement, non pas -comme nous dit le mythe- les "belles femmes qui poussent les hommes à assumer leurs pulsions irrépressibles", mais bel et bien des femmes que le violeur estime faibles et fragiles, des femmes qui sont en situation de vulnérabilité. On retrouve ici un autre effet de cette éducation de l'homme à repérer la fragilité des personnes, hommes et femmes, qu'il rencontre.
D'autres métastases de la maison-des-hommes ont été peu explorées. Certaines féministes ont, avec raison, dénoncé le sexisme des publicités et de certains messages médiatiques qui polluent notre esthétisme et notre environnement. Elles en ont décrit les contours : comment les femmes sont assimilées à des animaux. Comment elles deviennent des faire-valoir de voitures, de bières_, quand elles ne sont pas -comme on a vu en France récemment- métaphorisées en serpillières. Une autre fonction est donc dévolue à la publicité : servir de réassurance à la virilité. "Soyez forts et vous aurez de la bière_ et des femmes" ; "Soyez violents, car non seulement ce comportement est parfaitement normal mais en plus les femmes aiment ça". La publicité, mais aussi une bonne partie de la production cinématographique ou télévisuelle viennent réactiver sans cesse les injonctions apprises aux hommes. Elles font de ces arts une véritable excroissance de la maison-des-hommes.
Et ceci reste vrai, même si les représentations masculines évoluent. Pourtant l'apparition de l'homme-objet, l'androgynisation du corps masculin voire son homosexualisation, sont autant de phénomènes récents qu'on croirait en opposition avec l'éducation masculine traditionnelle. Peut-être faut-il les comprendre comme des traces tangibles de l'évolution de nos perceptions collectives face au machisme et à l'homophobie.
Les femmes : pivot central du discours masculin et intermédiaires entre les hommes.
Si l'on s'arrête un instant sur les messages éducationnels livrés aux hommes, par des hommes, ce qui est appris aux novices par les aînés, les litanies récitées à longueur de temps par les hommes qui veulent s'affirmer "comme les autres" c'est-à-dire normaux, on voit d'abord que les femmes sont le pivot central du discours masculin, puis qu'elles représentent bien souvent l'intermédiaire privilégie, le média entre les hommes.
Que ce soit ou non de façon explicite, une grande partie des messages éducationnels apprend aux hommes comment "être avec" les femmes et/ou comment "faire avec" les filles. Ils établissent une "carte du tendre" très particulière. Ces messages somment les hommes de savoir "tenir" une femme. Ils leur enseignent "comment" les désirer (pornographie), les parties du corps à aimer, les formes de corps à observer. C'est ainsi que l'on apprend aux hommes l'art du désir et de l'amour.
Le désir et l'amour affirment et confirment la distinction. Ils réitèrent les messages sur la différence. Etre homme, le montrer (par la virilité), l'affirmer (par la drague), le vivre, c'est montrer de manière tautologique la différence. Et, notamment c'est savoir exclure la sensibilité.
L'appris masculin intègre une vision très fonctionnelle de l'amour. L'éducation féminine étant parallèle à celle des hommes, la coutume veut que certaines femmes soient "faites" ou construites pour l'érotisme : les maîtresses, les prostituées, les danseuses nues, les mannequins_. Elles existent pour alimenter de manière permanente le désir des hommes. D'autres femmes sont réservées à la maternité, éduquées pour élever les enfants (garçons et filles). On leur enseigne à préparer les bonnes conditions qui font que les petits hommes seront dirigés vers la maison-des-hommes. Certaines d'entre elles ne connaissent même pas ce qui a trait à leur propre désir sexuel. On voit que les éducations masculines et féminines sont complémentaires des mêmes rapports sociaux de sexe.
Et les femmes, dans l'éducation masculine, signent la différence et servent de récompense. Je passe rapidement sur cette image du Tour de France, ou de n'importe quelle autre compétition sportive masculine : la belle femme qui remet les fleurs et les bises au gagnant. Elle est devenue si caricaturale de cette éducation sexiste et homophobe qu'elle passe presque inaperçue. Pourtant, bien avant d'espérer gagner le tour de France ou n'importe quelle compétition sportive pour adultes, p'tit homme apprend dans le regard des femmes les vert
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