Texte Libre
La seule ambition de ce blog est de partager mon intérêt pour tous les sujets qui me tiennent à coeur.
Vous pourrez y trouver des articles de fond et de référence sur le lesbianisme, l'homosexualité et le féminisme, ainsi que quelques articles récents sur l'actualité LGBT.
Certaines rubriques sont consacrées aux arts sapphiques, qu'il s'agisse de peinture, de photographie, de littérature ou de poésie; cependant je présenterai également les oeuvres d'artistes qui n'ont pas de rapport avec cette thématique mais dont j'apprécie le talent.
Les albums qui sont dédiés à une artiste en particulier seront créés avec l'autorisation et la collaboration de cette artiste.
Je vous invite à me faire part de vos suggestions ou commentaires à l'adresse suivante : sappho4444@hotmail.com
Les actus de Têtu :
La seule ambition de ce blog était de faire circuler l'information, de créer du lien, sans but lucratif, ou autre. Cela ne peut cependant se faire sans l'accord des diverses parties.
Je ne suis pas aujourd'hui en mesure d'écrire à chaque auteur pour lui demander une permission de reproduction et les contentieux de copyright sont devenus trop réguliers pour pouvoir être gérables. Dans le respect de cette éthique des auteures féministes précédemment publiées et qui souhaitent préserver l'intégrité de leurs écrits ou de leurs sites internet, ce blog ne peut plus être le relai qu'il était.
A voir plus tard quelle forme aura dorénavant ce blog. ;-)
Antoinette Fouque persiste et signe
| par Élaine Audet |

La fougueuse fondatrice des éditions Des femmes continue la publication de ses "essais de féminologie", commencée en 2004 avec Il
y a deux sexes. Il a été souvent difficile d’entendre cette voix, comme le souligne le sociologue Alain Touraine, " tant elle était couverte par le bruit des campagnes et des
polémiques", mais constate-t-il, "c’est une voix à la fois insistante et retenue, chargée de passion, pleine d’une imagination créatrice, et révélatrice de secrets".
Ces essais reprennent les motifs les plus marquants d’un travail théorique engagé depuis 1968 et largement diffusé dans les débats, colloques et publications féministes. L’auteure y traite de sexualité, de psychanalyse, de culture, de socialisme et de démocratie, de parité, de "géni(t)alité" des femmes, de la crise de l’identité masculine et continue à "penser en femme d’action, agir en femme de pensée".
La suite : http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2911

Femme et photographie sont associées de longue date, pour le meilleur et pour le pire : depuis les cartes postales de la Belle Époque, jusqu’au photographies de femmes qui s’étalent à l’heure actuelle dans la presse ou la publicité, en passant par les clichés de star dans les années 1950, la femme a toujours été un des sujets privilégiés des photographes célèbres et anonymes, professionnels ou simples amateurs, reporters. Retracer l’histoire des femmes à l’époque contemporaine, depuis la fin du XIXe siècle, moment où la photographie, inventée cinquante ans plus tôt, commence à envahir la presse, était donc à la fois une idée originale et un défi, étant donné l’ampleur des sources - la masse des photographies conservées dans les fonds publics et les archives privées -, et le risque inhérent au genre du "beau livre" : ne pas échapper aux "clichés" que véhiculent ces photographies, et faire passer la qualité esthétique des images avant la réflexion historique.
Ce livre, malgré les apparences – il s’agit bel et bien d’un "beau livre", relativement coûteux, paru aux éditions du Chêne, d’une présentation impeccable qui en rend la lecture très aisée – n’a rien d’un ouvrage d’amateur. C’est au contraire une véritable synthèse, très bien informée, qui retrace l’histoire des femmes au XXe siècle en faisant parler des photographies de provenance diverses : la presse le plus souvent, mais aussi des photographies anonymes, provenant de collections particulières. Cet ouvrage n’est donc pas un album de célébrités, ni un passage en revue des personnalités marquantes du féminisme. L’auteur, Yannick Ripa, a résolument écarté les photographies trop célèbres, soit par leur sujet, soit par leur auteur : ainsi on y trouve peu de photographies de "femmes célèbres" du XXe siècle, stars, grandes figures de la politique et du monde intellectuel. L’ouvrage ne contient pas de photographie de Simone de Beauvoir, une seule photographie de Simone Veil, mais plusieurs images de Ségolène Royal, sans doute considérée par l’auteur comme le symbole de l’accès des femmes à la politique en ce début de XXIe siècle. Les stars ne sont présentes qu’en fonction de leur impact sur la société et sur la représentation des femmes qu’elle s’en fait : le lecteur apercevra ainsi furtivement les figures de Michèle Morgan, Brigitte Bardo, France Gall ou Marie Trintignant. L’auteur a évité de faire figurer dans sa sélection des œuvres de photographes célèbres : hormis une photographie de Willy Ronis et des œuvres de Janine Niepce, rare photographe féminin des années 1960 , les clichés choisis sont anonymes et sans ambition esthétique.
L’ouvrage se veut en effet "une invitation à relire le féminin" : la relecture proposée par Yannick Ripa est volontairement impartiale et débarrassée des idées reçues. L’ambition de l’auteur est de s’intéresser aux femmes dans leur vie quotidienne et dans leurs combats et non à la Femme telle que la rêve et la fantasment les hommes et la société. Ce parti pris a deux avantages, intéressant à la fois l’histoire de la photographie et l’histoire des femmes. Les recherches effectuées par Yannick Ripa permettent de faire plusieurs "redécouvertes". Des photographies drôles, émouvantes ou choquantes sont mises à jour dans cet ouvrage, qui sans cette recherche, seraient restées inconnues. Le lecteur sourira sans doute en parcourant les photographies des cartes postales de la Belle Époque ou celle des magazines de mode des années 1950, vantant les joies du mariage, de la maternité et du foyer. Loin d’être toutes des images d’Épinal ou des gravures de mode, les photographies sélectionnées par Yannick Ripa montrent également la dureté et la violence exercée par la société sur les femmes : elles permettent de voir la misère des marginales, filles-mères, célibataires, ouvrières ou prostituées, les violences exercées sur les femmes à l’occasion des conflits : Yannick Ripa a ainsi choisi de montrer quelques photographies de déportées ou de tondues lors de la Seconde Guerre mondiale, équivalents anonymes des célèbres photographies prises à la même époque par Robert Capa, entre autres. La photographie garde également le souvenir des revendications féministes, depuis la participation des ouvrières aux grèves à la fin du XIXe siècle, jusqu’aux manifestations de mai 1968 ou à la Gay Pride, en passant par les photographies des "Premières" . Comme on le voit, la photographie permet donc à l’historien de "brasser", en une juxtaposition surprenante et parfois dérangeante, les aspects les plus divers de la vie des femmes du XXe siècle, et cet ouvrage constitue une fois plus la preuve des richesses que recèlent pour les historiens de l’époque contemporaine les photographies anonymes et les photographies de presse.
Car ce livre est aussi un ouvrage d’historien, une brillante synthèse sur l’histoire des femmes à l’époque contemporaine. Les photographies sélectionnées par l’auteur servent de fil conducteur à l’évocation de l’histoire des femmes de 1880 à nos jours, présentée en quatre temps : la fin du "long XIXe siècle" (1880-1914), la "première vague" du féminisme qui aboutit à la conquête de la citoyenneté par les femmes au terme des deux conflits mondiaux (1914-1950), les "Trente glorieuses au féminin" (1950-1981), qui voient l’émancipation sexuelle des femmes, et les nouveaux défis de l’époque actuelle (1981-2007), caractérisée selon l’auteur par "le brouillage des frontières du sexe". L’auteur connaît très bien les questionnements posés par les historiens du genre, qui, à la suite de Michelle Perrot - à qui le livre est dédié -, se sont intéressés à la façon dont "on ne naît pas femme mais [dont] on le devient", comme l’affirmait dès 1949 Simone de Beauvoir, c'est-à-dire à la façon dont sont construites dès la naissance les différences entre le masculin et le féminin. Le grand mérite du livre est de débarrasser le lecteur de ses préjugés et de ses idées reçues, de le faire réfléchir, à partir de "vieux clichés", sur la façon dont la société française voit les femmes, leur vie quotidienne, leur mariage, leur vie familiale, mais aussi dont elle réagit à leurs revendications et à leurs grands combats : l’accès à la culture, au travail et à la citoyenneté, l’émancipation sexuelle, le refus de la précarité ou l’aspiration à une dignité égale à celle des hommes, tous combats, qui bien que gagnés en France au point de vue des institutions à partir des années 1980, n’en demeurent pas moins, comme le rappelle l’auteur à juste titre, des conquêtes précaires, soumises à l’heure actuelle à de nouveaux défis (choc des cultures et des civilisations, image dégradée de la femme, parité), et qu’il nous revient de préserver et de poursuivre.
Source : http://www.nonfiction.fr/article-553-images_de_femmes.htm
Pendant 30 ans, la penseuse féministe américaine Andrea Dworkin a élaboré une oeuvre politique et littéraire qui allait devenir l’oeuvre de déconstruction du pouvoir sans doute la plus lucide et la plus juste des études féministes nord-américaines.
Peu d’écrits d’Andrea Dworkin ont été publiés en français. Les éditions Sisyphe proposent en traduction française, sous le titre Pouvoir et violence sexiste, cinq textes de cette penseuse féministe radicale sur des réalités radicales vécues par de nombreuses femmes. On y trouve, notamment, la conférence qu’elle a donnée à Montréal, le 6 décembre 1990, pour commémorer l’anniversaire du massacre de l’École polytechnique ; un texte - monumental - qui dissèque minutieusement le pouvoir masculin et ses effets sur la vie des femmes, et aussi, une conférence sur la prostitution présentée à des étudiantes en droit d’une université américaine. Un premier chapitre, "Écrire", présente un extrait d’un roman et le livre se termine par une exhortation dont l’intitulé "Souvenez-vous, résistez, ne pliez pas" pourrait résumer la vie même d’Andrea Dworkin.
La suite sur Sisyphe, le 26 septembre 2007.
Comment le féminisme et le concept de genre renouvellent-ils notre appréhension des arts plastiques ? C’est à cette question que répondent les Cahiers du Genre, en
mobilisant des réflexions issues de différentes disciplines autour de la (dé)construction de la valeur de l’art.
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— Titre : Genre, féminisme et valeur de l’art — Coordonné par Séverine Sofio, Perin Emel Yavuz et Pascale Molinier — Editeur : L’Harmattan, Paris — Collection : Cahiers du Genre — Année : 2007 — Format : 13,5 x 21,5 cm — Pages : 270 — Langue : Français — ISBN : 2-296042-056 — Prix : 23 € |
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Genre, féminisme et valeur de l’art
S. Boehringer © Belles Lettres 2007 Homosexualité féminine dans l'Antiquité grecque et romaine
Alors que les pays anglo-saxons ont vu se développer depuis les années 1970 les gay and lesbian studies, l’Université française s’est longtemps refusée à
reconnaître une légitimité à l’histoire des homosexualités (masculine et féminine). Depuis une dizaine d’années cependant, celle-ci s’est affirmée comme un champ dynamique de la discipline
historique, à la confluence de l’histoire de la sexualité et des études sur le genre et les rapports entre les sexes, qui s’inscrivent elles-mêmes dans le prolongement de l’histoire des femmes.
En apparence dominée par les contemporanéistes, l’histoire des homosexualités s’est pourtant constituée, dans la lignée de l’Histoire de la sexualité de
Michel Foucault , à
partir des études menées sur le monde antique. Une abondante historiographie, française et anglo-saxonne, parfaitement maîtrisée par Sandra Boehringer, existe donc sur le sujet, marqué par les
affrontements théoriques entre les essentialistes qui, à l’image de John Boswell affirment la permanence d’une "culture" et d'une "conscience" homosexuelles, quelles que
soient les époques ou les civilisations, et les constructionnistes qui, à l’instar de David M. Halperin , considèrent au contraire que l'homosexualité est une construction culturelle
historiquement datée.
Une approche constructionniste de la sexualité
Introduite par une préface louangeuse de David M. Halperin, la thèse de Sandra Boehringer, qui a par ailleurs traduit, avec Nadine Picard, un autre classique des études constructionnistes
, s’inscrit
clairement dans ce second courant. Si l’on y retrouve le même refus de projeter des catégories de pensée modernes dans le passé, en particulier l’opposition binaire entre "homosexualité" et
"hétérosexualité", et toute notion anachronique d’"identité", d’"orientation sexuelle" ou même de "sexualité", son étude n’en présente pas moins une profonde originalité. Il s’agit d’abord du
projet revendiqué de faire une histoire des rapports sexuels entre femmes et de leurs représentations, non pas subsumée à l’histoire de l’homosexualité masculine, ou (dés)intégrée dans l’histoire
des femmes, mais envisagée pour elle-même, et pour ce qu’elle révèle des sociétés grecques et romaines. Déjà aléatoire pour les périodes modernes et contemporaines, où la tribade, l’anandryne, la
lesbienne, la gouine ou la butch semblent se difracter en autant de représentations fantasmatiques, ce projet paraît impossible à envisager pour
l’Antiquité alors même que les sources existantes, bien connues, ne concèdent que de vagues et contradictoires allusions aux amours entre femmes. Il s’agit pourtant, en déplaçant "l’angle
d’attaque" de l’historien, de révéler, derrière ce qui, dans les images et dans les textes relève d’un "pur et simple bluff", "des réalités sociales idéologiquement gênantes" .
Faire parler le silence
La question du langage et de ses écueils hante l’ouvrage de Sandra Boehringer, qui traque en philologue les non-dits de l’homosexualité féminine. Objet d’un "silence remarquable dans plusieurs
domaines de la littérature (la comédie, par exemple) et dans les images" , l’amour entre femmes n’est pourtant pas un impensable de la pensée antique : Sandra Boehringer en retrouve les traces, certes fugitives,
dans les mythes (comme celui de Kallisto, cette nymphe violée par Zeus métamorphosé en Artémis), la philosophie, les épigrammes, les élégies, mais aussi les traités d’astrologie, les ouvrages
scientifiques ou les manuels pornographiques. Parce qu’elle fait le choix d’une approche chronologique, et qu’elle distingue clairement les sociétés grecques et romaines, Sandra Boehringer est à
même de mettre en évidence des évolutions dans les représentations de l’homosexualité féminine. Alors que les textes de l’époque archaïque ne présentent jamais le désir lesbien comme transgressif
ou condamnable, les périodes suivantes voient s’affirmer un discours ironique à l’époque hellénistique, puis franchement négatif à Rome quand l’amour homosexuel féminin devient le seul à être non
seulement interdit - par la morale, non par la loi - mais aussi nié, jusqu’à devenir un "hors-champ" , "un objet de fiction entièrement coupé du réel, une pure vue de l’esprit. " . Boehringer, en revanche,
nous met en garde contre les évidences trompeuses. Non, rien, dans les représentations de la Grèce classique, ne relie explicitement Sappho aux relations sexuelles ou amoureuses entre femmes.
C’est ensuite, et notamment à Rome, que se reconstruit la figure de la poétesse. Non, la lesbienne, pour les Romains, n’est pas forcément une prostituée, ni une "tribade" masculine. Et non,
l’olisbos, ce substitut phallique, n’est pas "l’ustensile" de la lesbienne, mais plutôt une célébration de la virilité qui n’a rien à voir avec les amours
entre femmes, caractérisées, justement, par la disparition du masculin.
Une catégorie à part
En effet, à la différence de nos sociétés contemporaines, où le désir lesbien a été récupéré par la pornographie hétérosexuelle, l’érotisme antique ne peut penser le sexuel sans le masculin. Sans
un intermédiaire mâle, les relations entre femmes n’entrent pas dans le champ du fantasme : "l’absence de rêverie et d’esthétisme sur un érotisme spécifiquement féminin est une des
caractéristiques de ces sociétés" . Dépourvues par ailleurs de pouvoir politique et social, les femmes entre elles ne sont pas davantage un objet de préoccupation publique.
L’absence des lesbiennes des représentations antiques est ainsi la marque, non de l’angoisse ou du tabou, mais simplement du désintérêt. En ce sens, et c’est sans doute l’apport majeur de
Boehringer sur la question, alors que tous les autres types de relation sont régis par des données autres que le sexe biologique (statut social, âge, genre...), "le sexe biologique des
deux partenaires est la donnée essentielle" qui distingue la catégorie des relations entre femmes de toutes les autres formes de
comportements sexuels : catégorie d’actes, et non de personnes, dont la caractéristique est de ne pas engager d’hommes ; catégorie homogène, puisqu’aucune différenciation n’est faite à
l’intérieur des relations entre femmes, aucune n’étant jugée moralement plus acceptable que d’autres. Ainsi, alors que, dans le monde antique, l’asymétrie entre les partenaires (éraste/éromène,
homme libre/esclave...) est une caractéristique majeure de la relation sexuelle, cette analyse ne tient pas dans le cas de l’homosexualité féminine.
Au terme de cette lecture exigeante, on peut rester frustré par le caractère finalement extrêmement limité des sources disponibles, en particulier pour le monde grec, et s’interroger sur la
possibilité de produire, à partir d’indices aussi ténus, une analyse cohérente. Pourtant, ce n’est pas la moindre réussite de ce travail que de parvenir à renouveler parfois entièrement la
lecture de passages en apparence rebattus , et d’en offrir une interprétation inédite.
Depuis le XVIIIe siècle, de même que la référence au modèle pédérastique avait servi de point d’ancrage à l’émergence, en Occident, des identités homosexuelles, celle de Sappho avait été
convoquée tant par les "Amazones" modernes que par les pornographes, comme la figure mythifiée de la lesbienne. La thèse de Sandra Boehringer démontre pourtant qu’il n’existe aucun
parallélisme, dans le monde antique, entre homosexualité masculine et homosexualité féminine. Le terme "lesbienne" lui même est trompeur. Dérivé de "Lesbos", cette île de la mer Egée qui vit la
naissance de Sappho, dont les poèmes célébraient les délices et les tourments des amours féminines, il est à la fois très ancien et très récent, puisqu’il faut attendre le XXe siècle pour qu’il
s’impose dans le vocabulaire courant pour désigner les femmes qui aiment les femmes.
Florence Tamagne
Source : http://www.nonfiction.fr/article-299-introuvable_sapho.htm
par Elaine Audet
Octobre 2004, le corps de Ghofrane Haddaoui, vingt-trois ans, est découvert sur un terrain vague de Marseille, recouvert de multiples blessures, le crâne défoncé.
Dans ce livre, chargé d’émotion et de révolte, la mère de la
jeune Française d’origine tunisienne, Monia Haddaoui, relate le chemin qu’elle a parcouru afin de découvrir la vérité sur l’assassinat de sa fille. Parallèlement à l’enquête de police, avec une
énergie désespérée, une détermination et une force peu communes, elle crée un vaste mouvement de solidarité et commence ses propres recherches, afin d’infirmer la théorie de la défense plaidant,
classiquement, un crime passionnel, et afin d’établir que sa fille a été lapidée.
Une lapidation en France ?
La question de la lapidation, que les autorités policières refusent d’admettre, constitue le premier obstacle à franchir. Dans le rapport policier, on parle de "gifle". Les femmes sont-elles devenues si fragiles qu’elles meurent d’une simple gifle, qu’il s’agisse de Marie Trintignant ou de Ghofrane ?! Selon le Larousse, "tuer à coups de pierres", c’est "lapider", et c’est ce que Monia Haddaoui dit au président de la Cour : "Je lui ai dit que je ne critiquais ni l’islam ni aucune religion mais que je tenais à affirmer que ma fille avait été lapidée. Beaucoup m’ont reproché d’utiliser ce mot." En dépit de toutes les pressions, elle contraint la justice à voir qu’il n’y avait pas trois pierres mais plus de trente.
Cette "mère indigne", selon les règles de l’ordre patriarcal dans lequel nous vivons toujours, refuse de se taire et résiste à toutes les formes d’intimidation : "Je maintiens que Ghofrane a été lapidée. Tuer quelqu’un à coups de pierres en réunion, c’est le lapider [...] il s’agit d’une pratique qui relève de la tradition, et non pas de la religion, et qui déshonore ceux qui l’exercent au nom de Dieu [...] il est à craindre que dans l’histoire de l’humanité, de nombreuses personnes aient eu à subir cette mort atroce - juives, chrétiennes et musulmanes confondues (p.100)." Et elle pose cette question que les autorités veulent éviter à tout prix : comment expliquer la lapidation de sa fille à Marseille, en France, pays des droits de l’Homme ?
La suite sur Sisyphe, le 12 novembre 2007.
« Fun home », une autobiographie à la structure narrative complexe
14 novembre 2006
Les secrets de famille sont une source d’inspiration fertile pour les auteurs. Alison Bechdel nous fait découvrir ceux de sa propre famille, au travers de sa relation inhabituelle avec son père.
Bruce Bechdel était enseignant en anglais et directeur d’un salon funéraire, qui a donné son nom à ce Fun Home [1]. Il a également passé des années à retaper une vieille maison de la fin du XIXème pour arriver à lui redonner sa splendeur d’origine. Il est mort à 44 ans dans un accident, et sa fille Alison, qui avait 19 ans à l’époque, ne peut s’empêcher de penser qu’elle est pour quelque chose dans ce décès qu’elle et sa famille soupçonnent d’avoir été un suicide déguisé.
Tout cela, le lecteur le découvre dans le premier chapitre de ce récit de 230 pages, dense et remarquablement écrit. Il découvre également le secret de Bruce : celui-ci avait des relations en cachette avec de jeunes hommes, mineurs de surcroît. Alison Bechdel anime depuis plus de vingt ans un excellent strip intitulé Dykes to Watch Out For (litt. Des Gouines à surveiller), dont deux albums furent jadis publiés en France de façon quasi confidentielle. Sa série est peuplée de personnages variés (si, au départ, il n’y avait que des lesbiennes, cela a bien changé depuis), partagés entre le quotidien, amoureux, professionnel ou familial, et les grands débats de ce monde - Bechdel est une auteure engagée dans ce que le terme a de plus noble. Mais le format du strip contraint souvent à une certaine monotonie narrative. L’auteure a profité au mieux des possibilités que lui offrait le format d’un album [2] pour utiliser une narration non-linéaire : chaque chapitre revient sur un des aspects de l’histoire, creusant toujours un peu plus les ruines émotionnelles du passé, tel un archéologue infatigable à la recherche d’une nouvelle parcelle d’authenticité. L’aspect non-chronologique de la narration renforce la distanciation dont fait preuve l’auteure vis-à-vis d’une enfance passée sous la coupe d’un tyran domestique qui considérait semble-t-il ses enfants (Alison Bechdel a deux frères) comme une main d’œuvre à bas prix... ou de jolies décorations à faire poser côte-à-côte avec le grand œuvre que fut la restauration de sa maison d’époque. En effet, le portrait de l’artiste en jeune femme est aussi celui de l’émergence de l’impulsion créatrice chez une enfant dont le père fictionnalisait sa propre vie : sa façade de bon père de famille cachait une autre vie, difficile à vivre librement à l’époque (Bruce Bechdel était né en 1936), et sa propre impulsion créatrice s’exprimait au grand jour à travers ses talents manuels - on peut remarquer qu’un homo dans le placard qui joue, et si bien, les décorateurs d’intérieur, cela fait quelque peu cliché. Mais la réalité, après tout, dépasse effectivement la fiction. Ce rapport se retrouve dans le style choisi par l’auteure pour illustrer son propos : celle-ci travaille autant que possible d’après photo, pose elle-même pour chacun de ses personnages dans chacune des cases, et pourtant, le résultat est tout sauf guindé, contrairement à ce qui arrive malheureusement parfois dans ces cas-là. Le travail d’Alison Bechdel sur son strip lui a sans aucun doute permis de marier son souci du détail réaliste et son envie de donner pleinement vie à ses personnages. Son trait fin et expressif est aux antipodes des styles passionnels que l’on peut rencontrer des deux côtés de l’Atlantique. Il est posé, et laisse le lecteur décider de ce qu’il veut ressentir. Enfin, Alison Bechdel ne se contente pas d’offrir au lecteur un portrait de famille et un intelligent réseau littéraire : elle analyse également ses rapports avec son père sous l’angle de l’étude des genres. Leur « révérence commune pour la beauté masculine », comme le dit l’auteure, est en fait l’expression d’une opposition des désirs, d’un regard croisé sur ce qui fait la masculinité, dans son artificialité et sa puissance d’attirance, son poids gravitationnel dans la culture de nos sociétés : on peut l’embrasser, on peut la rejeter, mais on ne peut que se positionner par rappport à elle, et même une lesbienne en devenir comme l’était Alison Bechdel enfant ne peut y échapper. Notons enfin la belle qualité de la version française [3] et de la traduction [4], qui participe certainement du plaisir de lecture.
Alison Bechdel, auteure lesbienne renommée, étudie avec une précision d’entomologiste la trajectoire émotionnelle de cette famille qui semble parfois à mi-chemin entre les Addams et celle du feuilleton Six Feet Under, à la seule ( !) différence qu’ici, tout est vrai.
Mais ce n’est pas la seule technique remarquable utilisée par l’auteure : en effet, la fille et le père, si éloignés par d’autres côtés, se retrouvaient dans un amour commun de la grande littérature. Alison Bechdel tisse une toile de références jamais gratuites, de Fitzgerald à Wilde en passant par Joyce. Mais ces références explicites ne servent pas seulement de parallèles ou de contrepoint par rapport aux événements réels, elles sont une sorte de diagramme, de carte retraçant le parcours de la famille de l’auteure. Si, comme le disait Alfred Korzybski, une carte n’est pas le territoire, elle en constitue tout de même une approche fructueuse, surtout lorsque celui-ci a disparu dans les brumes de la mémoire des protagonistes.
Les lecteurs qui ne connaissent pas les œuvres citées auront tout de même entre les mains les clefs nécessaires pour décrypter les propos de l’auteure, qui sont d’ailleurs tout sauf abscons. Les autres savoureront la façon dont la fiction donne corps à des souvenirs de la vie réelle. La dialectique fiction/réalité est en fait un des moteurs de cet album.
On pourrait dire que la vie tout entière de Bruce Bechdel fut dédiée aux rapports entre fiction et réalité.
Que le lecteur soit amateur d’autobiographie, de roman graphique adulte et intelligent, ou qu’il ait envie tout simplement de découvrir une autre facette de la variété de la bande dessinée américaine, ce Fun Home le comblera très certainement.
[1] Qui signifie littéralement « maison amusante », mais qui fait référence au Funeral Home, le « salon funéraire ».
[2] On peut penser à ce qu’a réalisé il y a une douzaine d’années un auteur comme Howard Cruse, qui passa de son strip Wendel (encore inédit en France, mais peut-être plus pour longtemps) à la grande réussite que fut Un Monde de différence.
[3] En espérant que les petits problèmes de lettrage nés chez l’imprimeur seront corrigés dans une prochaine réimpression.
[4] Avec une question sans réponse : pourquoi avoir traduit par « Odusseus » le nom du personnage homérique Ulysse (en anglais « Odysseus ») ? Peut-être pour que le lecteur ne confonde pas avec le Ulysse de Joyce... mais l’usage est tout de même un peu bousculé.
par François Peneaud
Source : http://www.actuabd.com/article.php3?id_article=4309
| Si je devais... - Germaine Beaumont | |
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| par Clarabel | |
| 03-11-2006 | |
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J'ai reçu ce livre pour en donner un avis "objectif et avisé" (!), mais je suis assez ravie d'avoir franchement apprécié cette lecture ! Quelle découverte : Germaine Beaumont ! Personnellement, et en toute honnêteté, je ne la connaissais pas. Et pourtant, quelle femme ! Normande, née vers la fin du 19ème siècle, elle dessine très vite son propre chemin, en quittant mari, enfants et s'exilant en Angleterre où elle se nourrira de littérature pendant dix ans. De retour en France, elle fera la rencontre de sa contemporaine, Colette, qui l'aidera à travailler dans le journal d'Henry de Jouvenel. Elle écrira aussi, son premier roman "Piège" sera récompensé du prix Renaudot en 1930. Mais sa véritable passion, ce sont les romans policiers qu'elle va permettre de développer dans l'édition française, en publiant et traduisant certaines œuvres féminines chez Plon, où elle officie. La carrière et la vie de cette dame est riche, passionnante et étourdissante... Mais ce livre que publie aujourd'hui Le Dilettante n'en parle qu'en préface ! En fait, "Si je devais..." regroupe l'essentiel de ses chroniques ! A peine deux pages suffisent pour dire, de manière combinée, toute en poésie et sécheresse, les petits travers du monde de Germaine Beaumont : paysage littéraire, manies de ses semblables, bref elle épingle ! De la femme seule, du romantisme et du Diable dans les romans, des saisons, des gens qui s'ennuient, de Dickens (le père Noël en personne !), des malles, des clefs (des malles et des maisons qui les contiennent !), de l'enfance, du jardin, de la contemplation, des êtres imaginaires, de la mode de "l'enquête", des voyages, des œufs de Pâques, de Gulliver, des élèves studieux, des voyages sur la lune et des gens dans la lune, de la chanson française, la pluie d'été, la fin des lettres écrites à la main, les ballons rouges, etc. C'est beaucoup pour résumer ! Il y a 42 textes pour 160 pages, faites le compte... Mais le plus beau pour la fin : "Si je devais...", une chanson, un poème ? Qui sait, comment qualifier cet hymne qui ressemble à un testament de l'auteur pour ses héritiers, ses lecteurs. "Si je devais partir, ne me cherchez pas dans le souvenir de ce que j'ai fait ou dit"... "s'il se peut qu'après moi quelque chose demeure, vous ne le trouverez qu'en ne le cherchant pas" ! Bien vu. Pourtant, pour donner un coup de pouce au hasard, et permettre au lecteur incertain d'ouvrir ce livre, que son fantôme nous permette "de chercher dans les pages du livre aimé" et d'en faire son écho, il faut donc en parler, fouiller, explorer... Ce qu'elle refusait ! De plus, ceci n'est pas écrit à la main, elle m'en aurait voulu. Cette amie de Colette, cette traductrice du "Journal d'un écrivain" de Virginia Woolf, cette audacieuse, talentueuse plume, intelligente, ironique et qu'un rien aurait poussé vers le féminisme... C'est une véritable découverte !
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Franck Delorieux. Vous écrivez qu’il importe de se préserver, de ne pas s’exposer, et pourtant vous ouvrez votre livre par un récit de votre enfance et de ses douleurs. Comment concilier la nécessaire protection de soi et l’investissement subjectif, personnel dans l’écriture ?
Michel Onfray. La protection de soi concerne ce que Marc-Aurèle nomme « la citadelle intérieure » - à laquelle, en ce qui me concerne, personne n’a accès, car je verrouille cette forteresse personnelle qui est le coeur nucléaire de mon identité pour la bonne et simple raison qu’il recèle trop de mécanismes intimes qu’on ne doit jamais laisser à disposition de qui que ce soit... Trop dangereux... On peut raconter la surface, l’écume, les faits, ce qui ne contribue pas à la mise en danger de soi.
Par ailleurs, je poursuis un travail entamé dès 1989 et qui affirme qu’on doit à son lecteur l’explication existentielle, matérielle - matérialiste même... -, des idées que l’on a, des pensées que l’on défend, des visions du monde qui sont les nôtres. L’autobiographie est généalogique du théorique : les idées ne tombent pas du ciel, elles montent de la terre, en l’occurrence d’un corps qui est dans un temps, dans une configuration historique, familiale, existentielle... Montrer tout cela, sur le principe sartrien d’une autoanalyse existentielle, me semble une façon d’en finir avec la religion structuraliste du texte pur, de la religion du texte, de la haine du contexte, qui a plongé nos trente dernières années dans une déréliction théorique incroyable...
Vous écrivez qu’on ne peut pas brûler les églises, massacrer les prêtres, vandaliser les objets de culte, piller les monastères... Or vous défendez une morale hédoniste : pourquoi nous priver de ces petits plaisirs anodins ?
Michel Onfray. Parce qu’après l’incendie, le massacre, le viol, le vandalisme, le pillage, on a augmenté la violence, pas fait reculer l’obscurantisme qu’on a au contraire démultiplié. Or il faut en finir réellement avec la barbarie religieuse, mais sûrement pas en utilisant les armes de l’Inquisition : je crois au nécessaire travail de la raison ultra, au radicalisme philosophique militant qui attaque à la racine intellectuelle et ne se contente pas de couper les feuilles, car la mauvaise herbe repoussera...
Si le chapitre sur l’érotisme solaire m’a intéressé, il ne m’a pas touché puisqu’il ne concerne que les rapports entre hommes et femmes. N’existerait-il pas de libertinage entre hommes ou entre femmes ? Si vous dénoncez justement le mariage, pourquoi militez-vous pour le mariage homosexuel ? Enfin, une phrase telle que celle-ci : « La formule de la politesse à l’endroit de l’autre sexe définit l’érotisme » n’est-elle pas hétérocentriste ?
Michel Onfray. Effectivement, je suis sur une position hétérocentriste, parce qu’hétérosexuel... Je ne peux défendre une position homocentriste, parce que je ne suis pas homosexuel... Mais, sourions un peu, ça n’est pas grave d’être hétérosexuel - homosexuel non plus je crois ! Or quand je parle de « l’autre sexe », ce peut être bien évidemment « le même sexe » ! L’autre sexe, c’est celui du tiers avec lequel on entretient une relation d’intersubjectivité érotique, sensuelle, peu importe qu’il soit homme ou femme, en tant que tel. Car, parce que son identité en fait un sujet séparé, il est autre... J’ai plusieurs fois dit combien la cause homosexuelle était la mienne, mais défendue de l’extérieur, pour des raisons existentielles... Comme on peut défendre un féminisme actif, ce que je fais, sans être femme, mais « compagnon de route », pour le dire dans une expression qui eut ses belles heures !
Sur le mariage : je crois effectivement qu’il y a mieux à faire dans la vie que de se marier, mieux à faire aussi que faire des enfants, ou fonder une famille, mais si je milite pour le principe d’une égalité des droits, il faut, pour la cohérence de l’argumentation, que les homosexuels puissent disposer du droit à commettre les mêmes sottises que les hétéros ! Ensuite, le droit n’est pas un devoir, une obligation, il ouvre seulement des possibilités...
Vous reprochez à la psychanalyse de voir l’inconscient comme immatériel. Serait-elle le dernier avatar du judéo-christianisme ? Faut-il remettre en cause l’inconscient freudien ?
Michel Onfray. Je crois, oui, que l’inconscient freudien procède de l’âme platonicienne, qui est aussi celle des judéo-chrétiens. Lorsque Freud travaille ces questions à l’époque de Métapsychologie, il hésite entre un inconscient matériel et un inconscient immatériel, puis tranche en postulant l’immatérialité. Or postuler n’est pas démontrer. Je prévois un jour un ouvrage sur la psychanalyse dans lequel je tâcherai de montrer la matérialité de l’inconscient à partir des effets placebo, des logiques chamaniques, du rôle cardinal en épistémologie de l’oubli du système neurovégétatif dans la médecine occidentale...
Dans votre défense de l’eugénisme, vous parlez du « normal et de l’anormal ». Qu’est-ce que ça veut dire ? L’eugénisme ne serait-il pas dangereux entre les mains d’un homme qui, par exemple, pense détecter les délinquants dès la maternelle ?
Michel Onfray. Je sais que ça n’est pas politiquement correct de dire qu’il existe un normal et son contraire... Notre époque, qui marche sur la tête, va jusqu’à trouver défendable qu’une association de sourds (américaine, bien entendu, si je puis m’exprimer ainsi...) - excusez, on dit « malentendant »... - puisse défendre l’idée selon laquelle eux sont normaux, pendant que ceux qui disposent de leur ouïe ne le sont pas... Je suis pour une définition littérale de la norme et de l’anormal, et non pour une définition moralisatrice. Est normal quiconque entre dans la norme et la norme définit la majorité - ça n’est ni bien ni mal d’être dans la norme ou pas, c’est sociologiquement que la chose se dit. La morale moralisatrice, Nietzsche dirait « la moraline », infecte désormais tout ce qu’elle touche : elle fait désormais plus de mal que la norme chrétienne... Le politiquement correct est le cléricalisme du XXIe siècle.
L’eugénisme dont je parle suppose un qualificatif pour avoir un sens : l’eugénisme n’est pas un absolu platonicien indéfendable en soi, il obéit aux lois du nominalisme : il lui faut une épithète pour le qualifier au-delà de ce que dit l’étymologie : à savoir « bonne naissance ». Eugénisme nazi, eugénisme pétainiste, eugénisme stalinien, eugénisme raélien, eugénisme libéral aujourd’hui - et c’est celui que je combats au nom d’un eugénisme libertaire qui consiste à penser qu’en termes d’agrégat cellulaire, mieux vaut un agrégat exempt de tares physiologiques - par exemple une trisomie profonde - qu’un autre agrégat qui débouchera sur une existence mutilée... Un père diabétique, une mère hémophile, des parents porteurs d’une maladie orpheline peuvent légitimement demander un tri cellulaire et une fécondation in vitro pour choisir culturellement dans les milliards de potentialités naturelles la configuration existentielle la plus hédoniste pour leur progéniture. L’eugénisme libéral, lui, met la science au service du formatage d’individus qui coïncident avec la règle marchande et publicitaire : on ne peut s’interdire l’eugénisme libertaire qui augmente les potentialités de la liberté et de l’hédonisme, parce qu’il existe un eugénisme libéral déplorable...
Votre livre s’achève par ces lignes : « Car l’objectif, ici comme ailleurs, reste le même : créer des occasions individuelles ou communautaires d’ataraxie réelle et de sérénités effectives. » Est-ce un refus de l’idéal républicain ?
Michel Onfray. Vous précisez vous-même fort justement le mot que j’utilise : « communautaire ». Or, que je sache, la République est la modalité politique post-révolutionnaire de la communauté... Pour ma part, je me définis comme un républicain soucieux de constituer intellectuellement une République libertaire... Ne confondez pas l’occasion « communautaire » et le fait « communautariste » qui, je le dis en passant, et en regard des réponses que je viens de vous faire sur la question homosexuelle ou sur celle des normes sociales, détruit toute possibilité de communauté républicaine ! Le communautarisme est la maladie infantile de la communauté...
Vous êtes partisan d’une pensée qui se constitue en système : comment éviter la pensée systématique ?
Michel Onfray. Là encore, faisons du dictionnaire le juge de paix, comme avec normal-anormal : un système n’est pas forcément systématique ! Le systématique, c’est le système devenu mécanique. Autrement dit, le système qui oublie d’être dialectique. Je tente, en effet, de constituer une pensée qui fasse système, disons-le autrement : qui ne néglige aucun moment de ce qui constitue le réel. Du moins autant que faire se peut... Je défends, on le sait, l’hédonisme, voilà mon système en un mot - ce qui, bien évidemment, est un peu court... Si on en précise la nature, on doit aborder les variations de ce thème sur les questions spécifiques de l’éthique, de la politique, de l’ér





