Texte Libre
La seule ambition de ce blog est de partager mon intérêt pour tous les sujets qui me tiennent à coeur.
Vous pourrez y trouver des articles de fond et de référence sur le lesbianisme, l'homosexualité et le féminisme, ainsi que quelques articles récents sur l'actualité LGBT.
Certaines rubriques sont consacrées aux arts sapphiques, qu'il s'agisse de peinture, de photographie, de littérature ou de poésie; cependant je présenterai également les oeuvres d'artistes qui n'ont pas de rapport avec cette thématique mais dont j'apprécie le talent.
Les albums qui sont dédiés à une artiste en particulier seront créés avec l'autorisation et la collaboration de cette artiste.
Je vous invite à me faire part de vos suggestions ou commentaires à l'adresse suivante : sappho4444@hotmail.com
Les actus de Têtu :
La seule ambition de ce blog était de faire circuler l'information, de créer du lien, sans but lucratif, ou autre. Cela ne peut cependant se faire sans l'accord des diverses parties.
Je ne suis pas aujourd'hui en mesure d'écrire à chaque auteur pour lui demander une permission de reproduction et les contentieux de copyright sont devenus trop réguliers pour pouvoir être gérables. Dans le respect de cette éthique des auteures féministes précédemment publiées et qui souhaitent préserver l'intégrité de leurs écrits ou de leurs sites internet, ce blog ne peut plus être le relai qu'il était.
A voir plus tard quelle forme aura dorénavant ce blog. ;-)
Cela fait chaud au coeur de constater que des lesbiennes s'organisent au Maghreb et au Moyen Orient. Ci-dessous vous trouverez des informations sur Zaafaran, un tout nouveau groupe qui vient de se créer. Elles demandent de diffuser l'information afin que leur existance soit connue. Vous trouverez aussi un courrier électronique, si vous désirez prendre contact avec elles.
Soutenons cette initiative courageuse.
Bien à vous
Patricia Curzi
Women's Project Coordinator
ILGA
Pour diffusion Immédiate
Montréal, 25 janvier 2008 - Lorsqu’on se découvre lesbienne, bisexuelle, transgenre ou transsexuelle (LBTT), il nous semble que le monde entier est peuplé de gens hostiles. Lorsqu’on se découvre différente et qu’on vit dans un pays où cette particularité est un crime, comme au Moyen-Orient et au Maghreb, il nous semble que c’est la fin du monde. Que dire de toutes celles qui font ce pas dans le vide, dans leurs pays ou même, parfois de manière plus stigmatisante, dans un pays d’accueil, loin de toute attache, de toute communauté amie ? Isolées dans une communauté fermée et sourde ? Ou aller ? A qui parler ? Où trouver ses réponses, surtout lorsque les femmes en général et les lesbiennes plus particulièrement sont trop souvent invisibles ?
Ces femmes LBTT du Moyen-Orient et du Maghreb ne sont pas toutes « out », pour des raisons qui leur appartiennent, et sont souvent marginalisées ou seules, ont du mal à se créer des réseaux de rencontre mais ont surtout du mal à s’épanouir loin des préjugés et de la peur.
Afin de rompre l’isolement et la solitude de ces femmes, quelques unes ont pris leur courage à deux mains et ont fait ce qu’elles n’auraient jamais cru possible. Elles se sont réunies le 18 mai 2007 et ont lancé Zaafaran, un nouveau groupe dont l’objectif est de créer un espace anonyme et confidentiel, de rencontre et d’activités socioculturelles et politiques pour les LBTT du Moyen-Orient et du Maghreb.
Dans un poème arabe, les lesbiennes sont appelées frotteuses car le fait de moudre du Safran entre leurs mains évoquait justement l’acte sexuel entre deux femmes. Nous avons choisi de garder un élément de cette tradition et de la faire revivre à notre façon, loin des préjugés de notre société patriarcale. Quelque chose qui évoquait un peu nos origines et qui reflétait le fait que nous soyons uniques.
Zaafaran, comme l’épice tant convoitée, comme le soleil sur la méditerranée une après midi d’été, comme le reflet du désert sous le soleil couchant…
Zaafaran, comme ce nouveau groupe de et pour les femmes du Moyen-Orient et du Maghreb, lesbiennes, bisexuelles, transgenres et transsexuelles.
Si ce texte a piqué votre curiosité, si vous voulez savoir plus sur ce nouveau groupe, si vous voulez en faire partie, si vous avez des questions ou même des idées ou n’importe quoi d’autre à dire (soyez gentilles tout de
même !), n’hésitez surtout pas à nous contacter par email
contact@zaafaran.org
L’insoutenable visibilité de l’être
par Jacqueline Julien
Colloque Visibilité/invisibilité des lesbiennes,
organisé par la Coordination lesbienne en France (CLF), 19 mai 2007, hôtel de ville de Paris.
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Actes en vente
• À la librairie Violette & Co, 102, rue de Charonne 75011 Paris. • Par correspondance auprès de la Coordination lesbienne en France, en adressant un chèque libellé à l’ordre de la CLF de 13 euros (10 + 3 pour frais de port) à : CLF c/o CQFD 37, avenue Pasteur 93100 Montreuil |
Ce que nous avons sous les yeux, nous ne le voyons pas
– pas même lorsqu’on appartient à la classe asservie.
Colette Guillaumin(1)
Dans un contexte d’invisibilité quasi obligatoire et de domination masculine généralisée(2), j’aimerais définir dans quelles conditions la Visibilité-lesbienne a pu ou pourrait (quand cela est voulu par certaines) se manifester dans la
cité.
Et, au fait, quelle visibilité voulons-nous et pour quoi faire ?
Postulat : en tout lieu et de tout temps la société blanche formatée hétéro a prévu l’éjection de ce qui n’est pas calibré par elle. Stratégie numéro un – et cela
chez tout majoritaire : l’effacement du minoritaire. Quel que soit l’élément allogène à escamoter – pour la pureté de la race ou de « l’identité nationale » (no comment), le
tracé des frontières, le maintien et la surveillance du marché d’échange des biens (dont femmes et enfants), la transmission de l’héritage, le contrôle des sexualités et des mentalités, etc., il
s’agit de garder intact le périmètre du pouvoir, il s’agit de préserver la primauté territoriale de la domination. (Je parle en particulier du territoire du discours.)
Cette primauté a aussi pour but et pour effet, cela est évident, que le dominant se sente bien chez-soi chez lui. D’ailleurs ce chez-soi de l’hétéronormé est
considéré – par lui – comme habitat légitime et lieu d’origine. De là à le considérer comme originel, principiel donc naturel, il n’y a aucun pas à faire.
Cet étalonnage s’étant imposé en force pour une forme de nature, vous ne trouverez rien dans la pyramide hétérosociale qui puisse soutenir une quelconque «
forme » lesbienne. (Et ici je parle en termes de volumétrie, d’architecture de la pensée.)
N’oublions jamais que ce que nous appelons complaisamment Visibilité-lesbienne reste pour le régime général hétérolambda une quasi-invisibilité. Il s’ensuit que
l’être lesbienne, en tant que non conforme à la forme occupe, selon les lois de la physique androcentrée, une position doublement insoutenable. 1) Peut-on en effet soutenir la
transparence, étayer l’invisible ? 2) Insoutenable, en outre, et cette fois dans le sens courant du mot : insupportable.
La contradiction ne vous aura pas échappé. Elle traduit une tactique ordinaire d’un système coercitif : mixer le déni et l’opprobre. Ignorer et faire ignorer, mais
faire savoir que ce qu’on veut ignorer est ignoble (abject, scandaleux, ridicule…)(3).
Mais je ne m’attarderai pas dans l’angle sociétal de la gynophobie lesbophobique. Nous y sommes rompues, historiquement. Je préfère m’approcher du point de vue de la
« lesbienne inconnue », celle qui gît sous la stèle du placard(4)
extérieur. (J’ai bien dit extérieur, celui qui nous enferme dehors.) Je poserai aussi que je suis moi-même cette lesbienne invisible car insoutenable, aux deux sens que j’ai
donnés : bien que visible [pour mes copines, pour mon boucher, pour quelques émissions de télé et pour quelques andros(5) de ma vie courante et militante], ma NON-visibilité saute aux yeux, si je puis dire, dans le territoire du logos, où j’ai tout en effet de la « lesbienne
inconnue ». Mais aussi, et dans ce cas c’est du concret : insupportable – en particulier pour le pape et les masses de sécateurs religieux allumés fanatiques. J’ajoute que, sinon rare
exception, je suis également insupportable aux andros de la vie courante à peine nommés, et assurément à Guillaume Durand(6).
Être chez-soi chez eux ?
J’en viens à la définition du lieu d’appartenance – qui serait le lieu où l’on peut se dire « soi » et qu’on peut définir « sien » – et qui est toujours lié
au concept d’« étranger ».
Le problème que doit constamment régler le dominant (celui qui se sent bien chez-soi chez lui), c’est : que faire de ces étranger-e-s, de ces invisibles sortis de là
d’où Lui n’attendait personne, ces dites « minorités sexuelles » qui ont déboulé sur son territoire comme si c’était chez eux ?
Vite, les parquer dans des locaux, appelés lieux d’accueil.
Question : à quel espace (à quelle fierté) peut prétendre une lesbienne dont le chez-soi n’est pas son chez elle, dont le domaine est limité à ce local de transit ?
(Avec seuil de tolérance – et je parle maintenant d’espace mental : sémiologique, politique, affectif…). En fait d’Espace : un préfabriqué où, en qualité d’hébergée, elle devra se constituer
comme étrangère chez-soi.
C’est cette notion empruntée à Toni Morrison(7) qui va être le premier fil arraché à
l’écheveau de nos invisibilités et que j’ai personnifiée plus haut dans la « lesbienne inconnue » (car en advenir).
Continuant à filer la métaphore du pavillon des cancéreux : la-lesbienne(8), à l’instar de la-femme qu’on veut qu’elle soit, tout de mêêême, mais tout comme les pédés, les trans- et autres barbaresques (vus bien sûr du piédestal du
dominant), est donc casée à la va comme je te pousse sur la propriété du maître (Qui est un bon maître, qui ne zigouille pas forcément, nous sommes une démocratie moi Monsieur.) Décor
post-colonial minimaliste, peint aux mêmes couleurs que la case Intégration des migrants, pavillon Phénix à l’écart du bâti principal de l’hétéroblanc concentrique : c’est la Maison de
Tolérance.
J’aimerais alors en géographe établir la cartographie des ramifications mentales qu’a pu engendrer en nous ce vivre en étrangères chez-soi chez eux, les
hétéroandros.
Cette cartographie s’étend en réalité à tous les domaines de la pensée et de la recherche. Elle fait œuvre d’historiennes et d’anthropologues, de linguistes et de
philosophes, d’archivistes et de sociologues, et naturellement d’écrivains et d’artistes. Un énorme corpus, par conséquent, mais d’auteures jamais citées, rarement traduites, publiées
homéopathiquement, exposées par exception ou sitôt remisées. En somme d’autres « lesbiennes inconnues « qui ne nous sont accessibles que lorsqu’on sait où les chercher, lorsqu’on a la
volonté de les trouver et de faire partager leur travail et leur œuvre (comme lors de rencontres et colloques d’études, dont ceux de Toulouse(9)), mais édifices absolument transparents, au sens d’in-visibles, dans l’épais corpus hétérosocial.
Je formule alors ces autres questions, stratégiques, à partir d’une optique de combat :
- Doit-on tenter de transformer un lieu d’accueil pour minoritaires, ce périmètre balisé par le dominant, pour en faire notre propre lieu d’origine ?
- L’obtention d’une visibilité généralisée et, pourrait-on dire, « normalisée » – jusqu’ici la plus éclatante de nos mires, apparemment la plus qualifiante
pour nous croire exister en soi chez-soi – est-elle la promesse d’une réelle légitimité du territoire obtenu ?
Mais où est-on chez soi ?
La société majoritaire, quand elle se pique de ne pas être trop frappée (d’intégrismes d’État, de fascismes indécrottables), est assez habile pour prévoir des
seuils, dits justement de tolérance. Elle PEUT donc intégrer des petit bouts d’étrangeté, des morceaux d’ab-Norme : gouine-pédé-trans-migrant (et à condition qu’ils causent dans la langue du
Maître).
Si la lesbienne (la-lesbienne !) n’a pas gagné de vrai chez-soi, son chez elle est bien toujours un chez eux. Elle est donc toujours hors de soi. Cela a de quoi la
mettre hors d’elle ! (Je parle bien sûr de fureur pour celles qui consomment cet ingrédient). Cette lesbienne extra-muros, donc hors d’elle a d’ailleurs toute raison de l’être puisque, je viens
de le dire, elle n’occupe avec ses copines, autres lesbiennes inconnues, aucun « lieu d’origine ».
Quant au logos… il est toujours blindé dans la langue de la domination(10). La Visibilité-lesbienne ne l’a pas fait trembler d’un iota.
Allons : il y a quelques compensations : ne pas être vues, connues ni reconnues dans le discours du majoritaire ne les empêche pas, les lesbiennes inconnues, de se
voir elles, de rendre visite aux autres lesbiennes inconnues, voire de se voir beaucoup entre elles pour toute raison et en toute saison.
Paradoxe : voilà que des consœurs, celles-ci vraiment NON visibles, à la recherche d’autres consœurs via petites annonces sur Lesbia ou sur internet, vont
préciser que leur objet de désir ne doit pas faire partie du « ghetto » (La formule « ghetto s’abstenir » ponctuant la liste des qualités requises pour l’impétrante a encore,
semble-t-il, de beaux jours devant elle.)
Or, que nous sachions, un ghetto a été inventé pour isoler, séparer et si possible faire disparaître cette fois pour de bon qui y est enfermé-e de force. Et
voilà qu’est désigné « ghetto » une masse (d’ailleurs floue) de lesbiennes qui vont et viennent au grand jour, se montrent et se fréquentent à haute fréquence. Eh bien, c’est comme ça, le
couperet est tombé : « Ghetto s’abstenir » suffit à disqualifier toute aspirante (ne serait-ce que pour des randonnées en Auvergne) qui révélerait sa honteuse et insupportable appartenance au
ghetto.
Le comble, c’est que l’exil intérieur et volontaire de ces lesbiennes qui se croient chez elles partout (au point de ne pas sortir de chez elles), leur fait
apparaître comme des enfermées (dans un ghetto) celles qui justement sortent, font du bruit et s’ébrouent dans le « milieu » lesbien.
Milieu ? Mais où se situerait-il, notre juste milieu lesbien ? Pour répondre, il faudrait avoir une claire idée de ce que serait notre Centre. Un centre
conçu, et à bâtir, j’y reviens, comme lieu d’origine, non plus simple placard où ranger les habitus du proprio légitime – vie de couple, mariage ou pacsage et pourquoi pas, quand le
Maître-des-Lieux a les idées (vraiment) larges, un tas d’enfants alignés sur une banquette rajoutée pour eux.
Mais là n’est pas mon sujet. Dans ce mâle monde qui gynocide à tout va et dont même la seule classe autonommée « intellectuelle » continue de faire des
féministes une classe de parias et/ou de ridicules ringardes, à quoi ressemblerait bien ce chez-soi lesbien, aussi VISIBLE et non négociable que peut l’être… notre corps ? « Notre corps
nous-mêmes », disions-nous si bien, dans les brûlantes années 70. Est-ce aujourd’hui indécent d’en appeler à lui ? Car enfin ce corps d’humaine, quelle qu’ait été sa sexision(11) en femelle, ne reste-t-il pas le lieu fondamental, l’ultime – parce que
premier – lieu d’origine ?
À ce titre, redisons que rapporter nos corps sur la scène politique majoritaire a été un défi crucial et, si l’on y repense, une provoc’ qui continue d’être
géniale, compte tenu que l’histoire lesbienne continue d’être vécue par l’hétérodominant et tous les fondamentalistes comme une histoire obscène. 1) Parce qu’elle met en scène
de la sexualité entre femmes (et je ne vais pas reparler de la reine Victoria). 2) Parce que cette HERstory lesbienne devrait et aurait dû, à la lettre et selon l’étymologie
d’ob-scène(12), rester « hors-scène ».
Toutefois, le concept d’un chez-soi ne saurait se limiter aux limites du corps. Notre corps n’est pas un abri antiandroïque : fût-il désirant/désiré, et justement
pour cela, il reste très exposé. Notre corps est l’homologie de notre Texte. Tout comme notre corps – on ne le sait que trop –, ce Texte lesbien est minoritaire et, cela s’entend, minoré.
N’oublions pas ce qu’affirmait Wittig : « Un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel un point de vue minoritaire. » (…) Or, « historiquement, le
sujet minoritaire peut se disperser en bien des centres, il est par force dé-centré, a-centré »(13).
Donc, si nous ne possédons pas encore ce vrai chez-soi lesbien, avec point de vue universel, si nous n’avons pas encore bâti ce « centre » (même dé-centré) de
légitimité, peut-être qu’en effet ce « chez nous » grosso modo aménagé chez eux, bricolé à coup de justes-revendications, s’est-il bel et bien converti en « ghetto ». Certes, nous avons le
droit d’aller et venir, mais tout atteste notre mobilité réduite, amoindrie par le statut permanent de corpuscules minoritaires (oh, mais sexuels !).
Insensiblement, cette Visibilité-lesbienne que nous estimons être une conquête (et elle le fut, et comment !) est devenue, à mesure que nous nous croyons mieux
loties qu’avant, ce triste lotissement quadrillé par la tolérance – soit par la Norme-hétérosociale (pléonasme, bis).
Notre liberté de circulation (de nos savoirs) reste muselée par les Trissotin(14) du Savoir-Pouvoir en place, les cerbères de la susdite Pensée-dominante (une tautologie).
Pourtant, si la conscience d’(être) « étrangères » nous définit en permanence en tant que ce qui n’est pas eux (une expression de Toni Morrison), elle
devrait nous rassurer aussi en nous rappelant qu’on échappe du même coup à tout… ce qui n’est pas nous ! Et bien plus qu’à une quelconque « intégration », cette conscience de Soi pourrait
(devrait ?) déboucher sur une rupture ; saurait désincarcérer notre Soi de la carcasse du monde – tel qu’il est.
In-soutenables, in-supportables : pour une Visibilité de rupture
Mais sommes-nous réellement en rupture ?
On aurait pu le croire dans ce dévoilement insolent qu’a impliqué notre mise en vue, lorsque nous nous sommes affichées (ex-posées), d’abord à nous-mêmes
puis dans la rue. Nos « fiertés » du début des années 90 étaient portées par un réseau lesbien d’associations en pleine expansion(15). Puis les batailles de procédures sur le PACS, puis le courant de revendications amalgamées LGBT, entraînant
les actuelles réclamations de « droits » – au mariage et à l’adoption d’enfants pour les couples homos –, tout cela nous a désigné-e-s au dominant, non plus en tant que
lesbiennes, mais au travers de « l’identité » la moins qualifiante à mes yeux : celle de minorité sexuelle. Entraînées par la vague LGBT à nous fondre dans cette subqualification globale
fourre-tout, c’est d’une deuxième espèce d’invisibilité dont nous avons été frappées.
D’une part, nous nous sommes dis-qualifiées, ne serait-ce qu’au seul niveau de l’identification – lesbienne réduite à la lettre L(16) –, « aidées » en cela par le courant queer qui pose comme dépassé ce qui ne se joue pas dans son jeu de
genres. D’autre part, nous étant désignées au majoritaire sexuel comme des accédantes à la propriété de ses privilèges d’hétéro, ce dominant-là a pu se faire plaisir à bon compte et renforcer sa
position d’arbitre, sous couvert de progressisme.
L’HIStory ne nous l’a-t-elle pas assez enseigné, l’absorption est l’autre forme, soi-disant soft, de l’effacement – la tactique du pouvoir étant d’avoir l’air de
nous supporter pour laisser ses braillards faire leur boulot : hurler que gouines et pédés sont…insupportables (lire : à éliminer). La tolérance est une pure irréalité : Moscou, Varsovie,
Cracovie… sont à nos portes, quoi qu’on croie croire en dominé-es, jamais assez lucides sur l’arrogance de la domination. (Et je ne cite que ces villes mais…)
La mimétique des rituels de la population d’origine pourrait faire espérer aux lesbiennes assimilationnistes(17) que nous allons cesser d’être traitées en population d’accueil, mais notre coming out identitaire s’avère
ICI (Europe de l’Ouest) une rentrée pathétique dans le rang.
« Chez nous » s’inscrit plus que jamais chez-eux, en plein melting pot hétéro+homosocial : nous voici transparentes car absorbées, minorées puisque
minoritaires, invisibilisées car « identifiées » – ce qui est un comble. Tout cela, en effet, mène à une ghettoïsation, ce qui nous rapproche de l’anéantissement.
Comme quoi : l’Identité n’est pas synonyme de l’Être(18).
Comme quoi : l’identification ne prouve pas que l’on s’appartient. Ni que notre lieu d’appartenance est bien « celui où l’on peut se dire soi et qu’on peut
définir sien ».
Alors, ghetto s’abstenir ?
Mais enfin : il faut bien être quelque part…
Certes, une radicale rupture épistémologique paraît à beaucoup aussi impensable qu’irréalisable. Elle est menaçante, dans le sens qu’elle agresse radicalement
l’Ennemi principal(19), mais nous menace aussi, dans nos conforts « acquis », ou
estimés tels. La rupture semble un dangereux pari avec pour risque n° 1 la disparition de la scène, la fermeture de toute possibilité de re-connaissance.
Mais au fait : en sommes-nous toujours à vouloir être reconnues ? Est-ce vraiment la seule stratégie politique de notre « minorité » (mais sexuelle
!) ?
Vouloir recevoir l’onction du dominant ?
Je suggère qu’avant de pleurer de n’être pas « reconnues », nous nous demandions ceci : savons-nous reconnaître notre Texte, notre logos, nous
sommes-nous données comme lieu d’origine à nous-mêmes ?
Cette Identité-Lesbienne ou, disons, l’étiquette partagée en 4 par le sigle LGBT (ou en 5 si on y ajoute le Q des queers), ne doit-elle traduire qu’un souci
de confort chez l’habitant ? Cette Identité-là a-t-elle cessé d’être l’essence même du sujet lesbien ?
Pour répondre « d’où je parle », je dirai ceci : ma visibilité, je la revendique, mais d’abord à MON intention. Mon statut d’étrangère chez-soi chez eux, j’en ai
pris acte. J’assume donc pleinement le constat de mon « étrangéité », non pas en vue de quelque mythique assimilation par des dominants « modérés », mais dans la lucidité que cette visibilité
lesbienne leur est, à TOUS (modérés comme fachos), effectivement insoutenable ; que mon étrange étrangeté leur est, à tous, effectivement insupportable.
J’assume de n’être ni soutenue ni supportée.
Dans cette optique, être visibles (au pluriel) dans la rupture, c’est vouloir rester étrangères au phallologos. Étrangères non seulement «
chez eux » mais à eux. Je suis visible (singulière) parce que mon chez-moi est hors d’eux, et aussi parce que leur chez-eux me projette hors de moi – à la lettre : me fait « exploser » hors
du périmètre prescrit originaire (mais qui ne m’origine pas).
Je souscris à cette explosion.
Mon rejet de leur lieu d’origine est mon projet. Mon plan d’habitation.
Il faudrait donc que la Visibilité-lesbienne, dont nous avons vu qu’elle peut nous effacer plus encore en nous agrégeant au périmètre homodominant néo-macho, il
faudrait dis-je que NOUS-MÊMES, massivement, fassions en sorte qu’elle redevienne in-supportable, in-soutenable !
Ne jamais parler la langue de l’ennemi serait, sera et EST notre premier devoir d’é-migrées volontaires. Je tente ceci : soit l’invention en version simultanée d’un créole ou pidgin des
lesbiennes évadées, à l’instar des marronnes de Wittig(20). (J’assume cette
descendance.)
Cette langue, nullement intelligible par l’ennemi même si elle s’en inspire par commodité et par ruse, est ou sera parfaitement saisie par mes paires.
À Toulouse, notre ruse, précisément, est d’avoir tenté le bilinguisme. Connaître la langue du maître est une obligation, mais nous avons inventé la langue pour
l’entre-soi, avons en sommes adapté nos dialogues en langue des signes pour se mettre à la portée de la surdité hétéro.
Cela en toute conscience et insolence – ce qui est peut-être de l’inconscience !
Au fil des années, sans autre théorie que la pratique, nous avons créé ce chez-soi en soi bien (de) chez nous, dans la sensation volontaire de notre propre finalité
et originarité. Nous avons vraiment vécu cela, de nous croire par fois (pas toutes les fois) ancrées dans notre habitat originaire, et nullement parquées en zone de transit.
Les succès sont certains. Les inaboutissements le sont également. Car le propre d’une visibilité de rupture (bille en tête sans stupeur ni tremblements), c’est
qu’elle se montre aussi concentrée que parcellaire : des îlots de légitimité pure et dure, un « allant de soi » intra-muros établi avec panache, certes : mais complètement
cernés.
Qui pourrait le nier ? Si nous prenons un ou plusieurs cinémas de la ville (comme nous le faisons, pour y faire projeter NOS films), il va de soi qu’on n’a
pas LE cinéma français à nos pieds. Pourquoi l’aurait-on ? Mais aussi – je demande – pourquoi pas ? Cela découlerait de la même démarche mentale/politique, donc pratique. Nous l’avons expérimenté
en petit et cela pourrait se pratiquer en grand si nous étions assez hardies pour rallier notre grand nombre. Or à Toulouse, nous sommes plusieurs alliances de très peu, parfois
des tandems, comme Brigitte Boucheron et moi. Cela marche bien et après tant d’années une excellente synergie relie nos groupes. Mais si l’on veut le Conseil régional ou l’Europe (pour
qu’il ou elle soutiennent nos projets insoutenables), nous ne sommes encore jamais assez pour faire brèche, « traduire » notre Texte dans leur langue, donc dé-penser
notre temps pour ce temps-là de le faire, etc. C’est ce constat d’artisanat de luxe mais à perte qui est fatigant, car si nous travaillons des pépites d’or, et que nous le savons, nous restons
quand même ruinées, en tous les cas non puissantes à rendre riche la « communauté « de nos biens ! Les évadées du capital hétéro, les marronnes du contrat social, les créoles d’un « parler
lesbien « sont trop peu à se croire beaucoup.
La multinationale, c’est pas demain.
Hors-la-loi, hors-la-voix (de son maître)
J’en viendrais presque alors à supplier : ne nous égarons pas dans un individualisme blanc de midinettes middle class, bercées dans la croyance de « bien-êtres » de
fortune (fortune ?). On ne peut pas cohabiter avec l’Ennemi. Ayons à l’esprit que son esprit, transmis dans son langage oppressif « fait plus que représenter la violence ; il est violence en soi.
Il fait plus que représenter les limites du savoir ; il met des bornes à ce savoir »(21).
Les luttes adjacentes menées par les trans en particulier dans la dernière décennie (Europe, Amériques) devraient nous rafraîchir la mémoire sur les menaces
constantes exercées par le dominant hétéronormal. Ces menaces qui ponctuellement se paient le luxe de s’exprimer à bas bruit peuvent revêtir une dimension plus… active (lire : agressive,
jusqu’à mortelle).
En ce qui nous concerne, ne perdons pas de vue non plus que l’évidente marginalisation de l’éros lesbien (et « ses jeux incomplets », comme l’avait pondu benoîtement
un chroniqueur dans les années 60 au sujet des Biches de Chabrol !(22))
peut se muer en rejet exaspéré avec passage à l’acte (lire : viol punitif). Rappelons-nous les affiches déchirées de la « Rainbow attitude », l’exposition qui s’est tenue Porte de
Versailles à Paris en 2005 – qui montraient deux lesbiennes qui s’embrassaient. Que des affiches ? Même pas grave ? Oui mais savoir que : l’Angoisse du mâle hétéronormé, parce que
toujours doublée d’Anger (colère) devant ces « femmes inquiétantes dont le désir les ronge » (sic !)(23), porte en elle sa métamorphose en agression physique(24). Quant au symbolique ? « Il faut avoir eu la langue coupée un grand nombre de fois par ces commissaires (…) »(25) pour devenir capable de voir et donner à voir le couperet qui s’abat sur les hors-la-voix, les hors-jeux que
nous sommes. Ce pouvoir de couper la langue de l’autre, l’étranger, l’étrangère, est considérable. Plus encore, la jouissance du pouvoir, car cette jouissance « se fait entretenir
par la culture de l’humiliation comme champ d’excitation. »(26)
Être soi-même objet de désir
Où l’on revient alors sur la rage, la fureur.
La rage lesbienne est cette « menace violette » que j’oppose à la menace blanche du dominant réactionnaire. C’est à ce jour l’entrée principale du chez-soi de la
lesbienne en rupture.
Ma maison, cet en-moi perceptible entre tous pourrait alors se définir comme lieu où la mémoire de soi demeure. Chacune assurément a tout fait ici pour
constituer cette « mémoire de soi », irréductible. Premièrement, nourrie de souvenirs, non seulement des faits collectifs des trente dernières années auxquelles les singulières de ma génération
ont pu participer, mais aussi trace de l’existence de nos aînées inconnues, disparues puis cherchées et retrouvées par nos savantes en science, en histoire et en poétique. Mémoire de soi
irréductible enfin, car être étrangère dans ma propre maison – le monde – pose la question de la représentation de ma citoyenneté, de mon appartenance au patrimoine mondial de la pensée.
Le thème de la mémoire est donc à considérer comme un thème de résistance.
Il n’empêche que nous nous sommes laissé identifier par un sigle où nous n’apparaissons que par une lettre, un dire paresseux car vite dit, soustrait aux MOTS dans
leur entier. Ceci est un rapt. Cette lettre ne nous représente pas. Cette initiale ne dit rien de moi. Ou plutôt si, mais pour le coup trop vite et trop brutalement, elle me renvoie à ce
L atrocement laconique dans son potentiel de mort, tamponné sur les triangles roses (ou noirs) des lesbiennes déportées par les nazis. C’est pourquoi : ne laissons jamais dire d’une lesbienne qui
se sait ostracisée qu’elle « exagère ». Car la mémoire de soi d’une lesbienne reste celle d’avant le langage qui l’a néantisée. Donc actes : blaguer, minimiser ou nier les violences réelles et
potentielles sont bien des actes d’anéantissement.
Je n’aurai de cesse quant à moi que je n’aie retrouvé ce moi d’origine en dépit du langage violent, de la pensée violente qui me fragmente, qui me
stigmatise, et par là autorise qu’il nous soit fait du mal. La rage est donc ma marque, la rage est la trace de mon évasion volontaire d’un langage qui m’a dé-nommée, m’a privée du
savoir de moi et donc de mon chez-soi.
D’urgence, il nous faut creuser la désespérante envie de faire comme le dominant normatif.
… Le lesbianisme est révolutionnaire quand il est visible, mais la visibilité n’est révolutionnaire que lorsqu’elle démolit les modèles et les stéréotypes, donc les
stèles où ils ont été gravés comme tables de Loi. La Visibilité, si elle n’est qu’une mystique de la mise à niveau (des privilèges), annihile le projet d’être, soi, révolutionnaire. Car le désir
enfoui de loger chez l’Autre dominant est un désir d’assujetti-e. Il se substitue au projet de tout être libre ou en résistance : le projet d’être soi-même objet de désir.
Alors, seule la rupture, à la fois imaginaire parce que sémantique, et affective parce que créatrice de liens entre nous, replace notre identité non seulement comme
projet du Sujet pensant et désirant que nous sommes, mais justement aussi comme sujet de désir.
En place de vouloir vainement capter le terrain (l’attention) du coupeur de langue ou diviseur de genres – en 4, 6… 10 (mirages miracles) ou bien en sempiternels 2
–, donnons-nous pour propriétaire et comme origine du Sujet, fabrique épistémologique.
C’est à ce prix de rupture sans concession, menaçante certes, que le Sujet lesbien peut assumer sa fonction authentiquement subversive.
Sujet désincarcéré, désintégré.
Insoutenable.
Insupportable.
Source : http://www.bagdam.org/articles/insoutenable.html
Notes : article suivant
Notes
1. Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique de pouvoir – L’idée de Nature, Côté-femmes, 1992.
2. Si au fil des trois dernières décennies (1970-2000), le rapport de force avec l’establishment hétéropolitique a pu évoluer légèrement, occasionnellement ou
localement en notre faveur, le système phallocentrique reste propriétaire de tous les lieux (privé, public, étatique, et bien sûr mental, conceptuel et « sexuel »), et par là de tous
les enjeux de l’existence humaine. Désigner ce système comme Pensée dominante est user de pléonasme. Il en est de même pour Domination masculine.
3. Cf. La reine Victoria (la pauvre, c’est toujours elle qu’on ressort !) affirmant que nous n’existions pas – et qu’il n’était donc pas besoin de légiférer contre
nous – ne parlait pas de nous mais d’elle et de sa phobie : elle répugnait tant à l’idée que nous puissions même exister qu’elle nous frappait d’inexistence – plus exactement
frappait sa propre lesbophobie à coup de déni. (Autre interprétation : c’est çui qui dit qui y est ?) Le client de prostituée ne procède pas autrement, sur le mode binaire de l’obsession
et du rejet. Il se sert des putes, mais les méprise et les nie (lire : les hait).
4. Les lesbiennes « de placard » sont dites « lesbiennes voilées » par les Italiennes. Cela revient au même, pour l’enfermement hors de soi.
5. Il ne sera pas question ici d’homme, qui n’a pas plus de raison d’être que n’en recouvre la dénommée femme. Mais puisqu’il faut bien désigner
les genré-es dans leur respective et inégale manifestation existentielle, je choisis pour « homme » andro- (élément initial du grec anêr, andros, mâle, pendant
éthymologique de gyné-, premier élément de guné, gunaïkos, « femme »). C’est à partir de cette racine andro- que Michèle Causse a bâti et conceptualisé le
terme d’androlecte, ou langue (d’)« homme » (cf. « Sexolecte » dans son Glossaire, p. 18 de Contre le sexage, Balland, 2000).
6. Animateur d’émission cultureuse à la télévision française. Du style à choisir d’inviter Daniel Welzer-Lang pour un débat (?) sur le féminisme et, lors dudit
débat, lui manifester son amitié admirative de manière plus qu’ostensible. Pour savoir en quoi cette solide manifestation de la solidarité du fratriarcat est choquante (lire : paradigmatique), se
rendre sur le site de l’ANEF.
7. Toni Morrison, Invitée au Louvre - Étranger chez soi, Christian Bourgois éditeur, 2006. Toni Morrison, née en 1931, a reçu le prix Nobel de littérature
en 1993.
8. Je choisis à dessein cette scription ironique avec trait d’union, en lien avec le choix théorique et politique de Monique Wittig qui transcrivait ainsi
l’irréalité de « la-femme » et l’inanité de sa naturalisation. Cf. « On ne naît pas femme », in La Pensée straight, Balland, 2001.
9. Colloques internationaux d’études lesbiennes, organisés par Bagdam Espace lesbien, à Toulouse. Cinq colloques ont eu lieu entre 2000 et 2006, assortis de leurs
actes (revue Espace lesbien). Le 6e et prochain colloque se tiendra également à Toulouse, et devrait avoir lieu en avril 2008. Informations sur le site www.bagdam.org
10. Ou « sexolecte ». Voir Michèle Causse, déjà citée : « Langage sexisant et sexualisant que parlent tous les êtres humains. Élaboré par le
détenteur du phallus dominant, il instaure l’inégalité entre les animés de l’espèce humaine. Le seul sexolecte existant est l’androlecte », op. cit., p. 18. Lire également l’ouvrage
de Françoise Leclère, Miso mis à nu, les maux du dico, Pepper/L’Harmattan, sept. 2007.
11. Ou « sex(c)ision », terme et concept développés par Michèle Causse, ibid.
12. Ob-, préposition latine signifiant « en face », « à l’encontre ».
13. Monique Wittig, « Le Point de vue, universel ou particulier (avant-note à La Passion de Djuna Barnes) », in La Pensée straight, op.
cit.
14. Trissotin : personnage des Femmes savantes de Molière. Archétype du phallocrate logorrhéïque et logomachique, émettant son avis sur… Tout, comme
s’il en était seul propriétaire. Dans la pièce, cet odieux est en outre un violent coureur de dot.
15. Brigitte Boucheron, « La visibilité lesbienne en France: It’s a long way », in Fureur et jubilation, Actes du 4e colloque international
d’études lesbiennes, Espace lesbien, n° 4, Bagdam édition, rééd. oct 2005. Article actualisé sur le site www.bagdam.org et qui a servi de base à son intervention pour le colloque de la
CLF, Paris, 19 mai 2007 : « Introduction à une histoire du mouvement lesbien en France ».
16. J’ai développé déjà ce point dans ma communication au colloque Le sujet lesbienne, Rome, mai 2004 : « F(emale) to L(esbian) – Pour un nouveau
GENRE de visibilité », traduit et publié en français sur le site de Bagdam Espace lesbien.
17. Cf. à ce propos Danielle Charest, « Les contrats apparentés de mariage : une fuite en arrière », in Lesbianisme et féminisme, histoires
politiques, Natacha Chetcuti et Claire Michard éd., L’Harmattan, Paris, 2003.
18. Cf. Katy Barasc, « Pour une généalogie du mot lesbienne : du subir au jouir », in Fureur et jubilation, op. cit. « (…) Comble du
paradoxe, la lesbienne est nommée lesbienne pour ne pas devenir ce qu’elle est, pour succomber dans la représentation logo-phallocentrée. Bref, à peine est-elle évoquée qu’elle se perd
en sa nomination. »
19. Christine Delphy, L’Ennemi principal, tome 1, Économie politique du patriarcat, Syllepse, 1998. C’est l’article « L’ennemi
principal », paru dans le numéro spécial de Partisans, « Libération des femmes année zéro », publié en novembre 1970, qui a donné son titre au double recueil. Le tome 2 de
L’Ennemi principal, Penser le genre, est paru en 2001.
20. Elle écrit : « Les lesbiennes sont des femmes marron, des échappées – en partie – de leur classe », dans « À propos du contrat social », op.
cit.
21. Toni Morrison, « On Slam, on Louvre : une prise de parole », op. cit.
22. Cité par Alain Brassart, L’homosexualité dans le cinéma français, Nouveau Monde éditions, 2007.
23. Ibid. Alain Brassart évoque ici la levée de boucliers qu’a suscité le film de Jacques Rivette, La Religieuse de Diderot (1965).
Sujet de scandale et objet de censure à sa sortie « pour violence et obscénité », il obtint ensuite son visa d’exploitation avec interdiction au moins de 18 ans. Jean-Luc Godard avait
défendu le film en écrivant une lettre incendiaire au « Ministre de la Kultur » (sic : son orthographe), André Malraux.
24. Cf. depuis les années 2000 : la recrudescence de viols ou tentatives de viols punitifs en Italie où l’intégrisme papiste se déchaîne contre « l’homosexualité
» – les lesbiennes et gays politiques ayant par bonheur des capacités de réactions collectives très rapides. Voir site facciamobreccia.it
25. Mots de Claire Lejeune, poète philosophe francophone, née en Belgique en 1926. In L’œil de la lettre, éd. Le Cormier, Bruxelles, 1984.
26. Claire Lejeune, ibid. Je ne puis m’empêcher de penser au maniement du discours par certaine droite « nouvelle », incarnée par le dernier élu à la
présidence de la République française, en 2007.
Source : http://www.bagdam.org/articles/insoutenable.html
Introduction à une
histoire du mouvement lesbien en France
par Brigitte Boucheron
Colloque Visibilité/invisibilité des lesbiennes,
organisé par la Coordination lesbienne en France (CLF), 19 mai 2007, hôtel de ville de Paris.
|
Actes en vente
• À la librairie Violette & Co, 102, rue de Charonne 75011 Paris. • Par correspondance auprès de la Coordination lesbienne en France, en adressant un chèque libellé à l’ordre de la CLF de 13 euros (10 + 3 pour frais de port) à : CLF c/o CQFD 37, avenue Pasteur 93100 Montreuil |
Nous partons pour le survol de presque 40 ans d’histoire, puisque Mai 68 a été notre bing bang. Nous sommes, avec le Mouvement de libération
des femmes, un des bienfaits de Mai 68…
Il s’agira seulement ici d’établir, à la lumière parfois de ma propre histoire, les principaux jalons du mouvement lesbien en France, une relation exhaustive dudit
mouvement restant à faire. Souhaitons que les chercheuses, dans et hors institution, explorent notre histoire récente. Les archives existent et nous sommes vivantes pour témoigner.
D’où venons-nous ?
En rédigeant le résumé de cette intervention, j’ai tout à coup mesuré le pas de géante que représente l’apparition dans le paysage humain de cette chose inconcevable
qu’on appelle maintenant le mouvement lesbien. Voilà que s’exprimaient, et accusaient et se moquaient et analysaient collectivement, ces êtres jusque-là invisibles, muettes, non-sujets, qui
n’avaient comme seul bagage que quelques figures mythiques (Sappho, Renée Vivien, Natalie Barney…), quelques livres(1) et films(2) et de rares chanteuses(3) au message « subliminal ». Isolées, dissimulées dans les hautes herbes de
l’hétérosocialité, elles étaient tout juste bonnes à être pornographiées en littérature et au cinéma pour jouer les faire-valoir de la seule « véritable » sexualité, la sexualité masculine.
Vouées à la honte et donc aux amours malheureuses, certaines étaient livrées aux stigmates terrifiants d’une chose appelée vice dont on mesure mal les ravages – particulièrement chez les
lesbiennes(4) élevées dans l’idéologie catholique pure et dure : toutes les vies détruites ou « retardées » que j’ai eu à connaître l’ont été (et le
sont toujours) par cette idéologie. Je parle de ce que je connais, mais j’ai bien peur que les ravages soient les mêmes quelle que soit la religion. Et je me réjouis tous les jours d’être née
dans une famille sans autre foi que celle du bonheur possible.
68 + MLF, mes amours
Pourquoi dans la seconde vague du féminisme, à partir des années 1970, les lesbiennes ont-elles pu apparaître et s’exprimer, alors que leur invisibilité est criante
durant la première vague, au 19e et au début du 20e siècle ? Parce que 68 et parce que le MLF(5). Il ne s’agissait pas en 68 de revendiquer des droits,
mais de changer la vie, de tout remettre en question, de détruire tous les rapports de domination, tout ce qui prétend empêcher d’être, et dans tous les domaines dont, bien sûr, la sexualité.
Pour beaucoup de femmes et de lesbiennes, 68 a été le temps de la parole libératoire. Les mots libération et révolution étaient les maîtres mots, bien davantage
qu’égalité et droits. Autres maîtres mots, spécifiques au MLF : sororité, amour des femmes (en réaction à la misogynie, ciment-pierre de la domination masculine).
Pour la première fois, l’histoire offrait aux lesbiennes l’occasion de devenir sujet. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient investi massivement le MLF qui
offrait à leur révolte, de femmes et de lesbiennes, une chance d’expression, grâce, entre autres, à la non-mixité, dont on ne dira jamais assez le caractère fondamental : elle a permis
l’émergence d’une reconnaissance, d’une pratique, d’une parole, d’une pensée collectives, elle a permis aux femmes et aux lesbiennes l’acquisition de l’indépendance, bien
exprimée par ce slogan du groupe Psychanalyse et Politique : « Indépendance érotique, indépendance économique, indépendance politique ».
Les lesbiennes ont entendu et appliqué à 100 % les célèbres slogans féministes : « Le privé est politique », « Notre corps nous appartient ».
On sait maintenant que les lesbiennes étaient nombreuses et actives en tant que telles dans les tout premiers groupes du MLF à Paris. En témoigne le choix d’une des
premières manifestations publiques du MLF : le chahut, salle Pleyel à Paris, le 10 mars 1971, de l’émission de Ménie Grégoire, célèbre animatrice de radio, dont le thème était ce jour-là :
L’homosexualité, ce douloureux problème. L’émission est interrompue et Ménie Grégoire s’enfuit sous les cris de « À bas les hétéroflics ! ».
On sait maintenant combien les lesbiennes ont été nombreuses dans les groupes du MLF qui se sont formés spontanément partout en France. On connaît aussi l’importance
de l’apport théorique au féminisme des chercheuses lesbiennes (Michèle Causse, Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Claire Michard, Hélène Rouch(6), Monique Wittig…).
Les lesbiennes étaient partout, et bien sûr lors de la première apparition publique du MLF, ce fameux 26 août 1970 à l’arc de Triomphe à Paris où une poignée
d’intrépides insolentes(7) furent embarquées dans un panier à salade après avoir tenté de déposer une gerbe à la mémoire de la femme du soldat
inconnu.
Si l’hétérocentrisme était dominant au MLF, la parole lesbienne s’est exprimée dès les premières parutions homosexuelles et féministes en 1971 : en avril, dans le n°
12 de Tout !, journal du groupe mixte maoiste Vive la révolution ; en mai, dès le premier numéro du Torchon brûle, journal du MLF. La page de couverture du n° 1 comporte cette
bulle : « Et puis merde ! j’aime les femmes », et dans chacun des 6 nos du Torchon brûle, qui paraît jusqu’en 1973, il y aura des textes lesbiens.
En 1972, un tract des Gouines rouges (voir plus bas) parlait bien d’oppression à l’intérieur du MLF : « Chaque fois que vous dites “nos mecs”, une
lesbienne la boucle. » « Ce n’est pas l’hétérosexualité qui nous opprime. C’est vous. Et comme on vous aime, on vous a intériorisées… On a toutes une hétéroflic-mère de famille dans la tête ! »
Cela dit, le fait que les hétérosexuelles étaient objectivement en lien étroit avec « l’oppresseur » suscita chez certaines d’entre elles malaise, voire culpabilité et le sentiment que les
lesbiennes étaient l’avant-garde du féminisme, voire son summum – « Le féminisme est la théorie, le lesbianisme est la pratique » (Ti-Grace Atkinson). Certaines tentèrent même ladite pratique
avec plus ou moins de bonheur… Mais, dans l’ensemble, les féministes ne renvoyèrent pas l’ascenseur aux lesbiennes et l’on n’entendit jamais dans les manifs : « Nous sommes toutes des lesbiennes
! » Dommage(8)…
Première époque – les années 70 – avec les féministes, le temps de l’analyse
et de l’acquisition de la légitimité
Pourquoi avec les féministes et non avec les gays ? Parce que les lesbiennes qui se sont investies dans le MLF étaient avant tout sensibles à la critique radicale
des rôles sociaux et sexuels imposés aux femmes, rôles qu’elles-mêmes ne remplissaient évidemment pas. De plus, elles subissaient, en tant que femmes les mêmes sujétions culturelles, politiques
et sociales que les hétérosexuelles, la même misogynie. Ce qui faisaient – et fait bien sûr encore – une considérable différence avec les hommes homosexuels. Elles étaient avant tout des
femmes.
Les premiers groupes – le FHAR et les Gouines rouges
À partir de quand et comment des lesbiennes se sont-elles manifestées en tant que groupe spécifique ? L’immédiat après-68 est le théâtre d’un formidable foisonnement
politique et intellectuel, partout en France. Les réunions succèdent aux réunions, souvent chez les unes et les autres. On passe d’un groupe éphémère à l’autre. Rien n’est figé.
En 1970, à Paris, l’écrivaine Françoise d’Eaubonne, les militantes Anne-Marie Fauré et Maryse décident de réunir les quelques rares lesbiennes d’Arcadie,
unique et très respectable club privé « homophile » en France(9). À leur grand étonnement, une cinquantaine de lesbiennes se présentent. Mais elles
sont vite priées de se réunir ailleurs car leur radicalisme effraie André Baudry. Françoise d’Eaubonne lui déclare : « Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels, moi je dis que les
homosexuels doivent désintégrer la société ! » Ce groupe devenu mixte – les hommes y sont minoritaires – participe au chahut, évoqué plus haut, de l’émission de Ménie Grégoire
L’homosexualité, ce douloureux problème et se baptise FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) en mars 1971.
Le FHAR publie en septembre 1971 un recueil de textes sous le titre Rapport contre la normalité. Y figure un chapitre, « Les lesbiennes », dont un
texte signé de l’initiale M., intitulé Quelques réflexions sur le lesbianisme comme position révolutionnaire, où l’hétérosexualité est mise sur le même plan, en tant qu’objet
d’analyse, que l’homosexualité et la bisexualité. On y lit déjà que « l’hétérosexualité fait partie intégrante des rapports de domination du système », thèse qui sera développée, affinée,
moins de dix ans plus tard, par Monique Wittig et les lesbiennes radicales.
Mais la majorité des textes portent sur l’homosexualité masculine. En fait, depuis avril, après le retentissement du n° 12 de Tout !, diffusé à environ 50 000
exemplaires, et où le FHAR apparaissait en pleine lumière, les hommes y étaient devenus largement majoritaires. Les lesbiennes ne se retrouvaient plus dans ce qui s’y exprimait :
prégnance du discours sur la jouissance et le sexe (masculin), jeux sans distance ni critique avec les stéréotypes de la féminité, misogynie, non-écoute : « Le FHAR, qui veut unir
lesbiennes et pédés, reflète cependant dans sa composition l’oppression des femmes contre laquelle il entend aussi lutter », regrette l’Introduction du Rapport du FHAR.
Parallèlement, des réunions sur la sexualité ont lieu au sein du MLF : en 1970, autour d’Antoinette Fouque ; en février 1971, Margaret Stephenson (Namascar Shaktini)
crée le groupe Les Polymorphes perverses ; en janvier 1971, des Féministes révolutionnaires, notamment Christine Delphy et Monique Wittig, forment un groupe de réflexion qui,
dans un premier temps, est ouvert à « tout le monde », c’est-à-dire aux hétérosexuelles. Quelques mois plus tard (vers avril ou mai), il deviendra « non mixte », ce qui suscite une forte
contestation des hétérosexuelles qui se plaignent d’être exclues. Et c’est ce groupe qui, peu de temps après, prendra le nom de Gouines rouges(10), premier groupe lesbien qui se nomme en France. « Nous sommes une cinquantaine, une centaine peut-être, venues de tous les horizons et dont l’âge se situe entre vingt et
trente-cinq ans. (…) Nous avons distribué des tracts à l’entrée des boîtes de femmes, à Pigalle, chez Moune, organisé une fête aux Halles en juin 1971 pour “fêter dans la joie le commencement de
notre révolte, sortir de nos ghettos, vivre enfin notre amour au grand jour”, comme disait le tract(11). Nous nous réunissions chez les unes et les
autres, et un jour nous ne sommes plus revenues aux AG du FHAR. Le détour par le FHAR n’en a pas moins été un moment important de l’évolution de la problématique
lesbianisme/féminisme en ce que du côté des lesbiennes il a scellé le choix de la non-mixité de manière quasi définitive » (Marie-Jo Bonnet, 1998).
En mai 1972, les Gouines rouges font acte de visibilité collective aux Journées de dénonciation des crimes contre les femmes à la Mutualité, organisées par le
MLF et où, bien sûr, l’oppression des lesbiennes ne fait pas partie des thèmes prévus (avortement, viol, violences conjugales, travail domestique). Elles montent sur la scène, invitent les
lesbiennes de la salle à les rejoindre, lisent leur tract au micro, intitulé « Femmes qui refusons les rôles d’épouse et de mère l’heure est venue – du fond du silence il nous faut parler »,
chantent « À bas l’ordre bourgeois et l’ordre patriarcal – À bas l’ordre hétéro et l’ordre capitalo – Amies prenons les armes contre l’ordre moral – ne soyons plus rivales – Aimons-nous entre
femmes ».
« La formation de ce groupe de lesbiennes a été très contestée dans le MLF, raconte M.-J. Bonnet, mais on voulait faire un groupe d’homosexuelles en liaison avec le
mouvement des femmes, mais autonomes. (…) Puis les réunions des Gouines rouges se sont espacées. Trop jeunes, inexpérimentées, privées de modèles identitaires, d’histoire et de culture
propres, nous n’étions pas prêtes à affronter le regard extérieur pour nous affirmer ailleurs que dans le Mouvement de Libération des femmes. » Le groupe disparaît début 1973.
Les circonstances de la formation des Gouines rouges et leurs prises de position illustrent dès le début la situation des lesbiennes entre les féministes et
les gays.
Rivière souterraine
Durant la décennie 70, et surtout à partir de 1976, des groupes de lesbiennes se créent à Paris et dans un certain nombre de villes en France, dans ou hors des
groupes du MLF, mais toujours en lien avec lui(12).
Il existe plusieurs cas de figure :
• Certaines créent un groupe lesbien visible et très actif à l’intérieur du groupe MLF auquel elles appartiennent, comme le Groupe de lesbiennes du Centre
des femmes de Lyon en 1976(13).
• D’autres créent des groupes autonomes : à Paris, le Front lesbien international (1974-1976), né au congrès féministe de Francfort, le Groupe des
lesbiennes féministes (1975-1978), qui fabrique un journal (4 nos), le Groupe des lesbiennes de Paris (1977) qui fera 2 numéros de Quand les femmes s’aiment (voir note 19)
; à Aix-en-Provence, le Groupe femmes homosexuelles (mars 1978) ; toujours à Aix-en-Provence, le premier restaurant associatif féministe et non mixte : L’Invitée (22 décembre
1978-novembre 1984), avec débats, fêtes, spectacles, expos..., « pris en charge entièrement par des lesbiennes et fréquenté à 95 % par des lesbiennes bien qu’officiellement restau de femmes...
Les actions du féminisme aixois étaient en grande partie initiées et portées par des lesbiennes. C’était plus “paritaire” à Marseille ! Mais ce que l’on retrouve de commun entre les deux pôles du
féminisme provençal c’est la volonté de ne pas mettre en avant cette réalité lesbienne... Il faudra attendre 1980 et le lesbianisme radical pour que tout cela change enfin » (entretien
avec Nicole Sirejean, du Groupe femmes homosexuelles d’Aix).
• Il semble qu’il y ait une exception toulousaine, du moins je n’ai pas entendu parler d’un cas similaire. En effet, alors que des groupes lesbiens se créent en
réaction à l’hétérocentrisme des groupes du MLF, à la Maison des femmes de Toulouse (1976-1982), ce sont les hétérosexuelles qui éprouvent le besoin de créer un groupe – les « hétérosexuelles
momentanément satisfaites de leur sort » – et qui quitteront la Maison des femmes, laissant cette dernière aux féministes lesbiennes « dominantes ».
Pendant toute cette décennie 70, le lesbianisme a été dans le MLF(14) une rivière souterraine,
inspiratrice de bien des actions, mais qui ne se nommait pas ou peu (même à la Maison des femmes de Toulouse, dont les militantes se sont toujours dites « du mouvement de libération des femmes
»). Et pourtant c’est à la Maison des femmes de Toulouse que j’ai acquis une bonne partie de ma culture lesbienne(15) et de ma connaissance des
analyses du lesbianisme radical.
Pour la plupart des lesbiennes, l’acquisition de leur légitimité a eu besoin de ces années, à l’ombre du féminisme et grâce au féminisme.
C’est en effet durant ces premières années que les lesbiennes acquièrent les armes théoriques pour penser leur place dans la société. Les groupes et les lieux qui se
créent, l’organisation de rencontres, leur donnent la possibilité de penser ensemble, d’analyser et de théoriser, de commencer à penser et à parler lesbien. Les moments de
loisirs collectifs sont nombreux : repas, fêtes, week-ends. Les lesbiennes se socialisent, découvrent dans la jubilation le plaisir de « l’entre-femmes » et acquièrent sans en
être toujours conscientes la légitimité qui va leur permettre de devenir visibles, de se constituer en mouvement et plus tard en groupe social à part entière.
La construction de cette légitimité a sans doute aussi bénéficié des actions menées par les GLH dont nous avions connaissance(16), des premiers films réalisés par des lesbiennes, des émissions de télévision qui commencent à aborder la question(17), de la
parution de romans et d’essais(18), reflets des temps nouveaux, notamment aux éditions Des femmes(19),
créées en 1973. Bientôt Jocelyne François recevra le prix Femina pour son roman Joue-nous « España » (Mercure de France, 1980), Geneviève Pastre publiera De l’amour lesbien
(Horay, 1980) et Marie-Jo Bonnet Un choix sans équivoque, recherches historiques sur les relations amoureuses entre les femmes, XVIe-XXe siècle (Denoël, 1981).
Deuxième époque - fin des années 70-début des années 80 – naissance du mouvement, toujours avec le féminisme mais sans les féministes
Un texte de Françoise Renaud, membre du MIEL (voir note 34), paru en octobre 1981 dans le n° 12 d’Homophonies, journal mixte du comité d’urgence
anti-répression homosexuelle (CUARH), pose bien la situation : « … une dynamique existe, née d’une longue, patiente action militante. (…) nous ressentons comme vital le besoin de nous réunir afin
de trouver notre terrain d’existence et d’action. Il faut que les lesbiennes deviennent une force politique, qu’elles apparaissent comme telle. (…) On a trop dit que les lesbiennes sont à la
charnière du combat féministe et du combat homosexuel. Jusqu’à présent, cela a surtout signifié que nous en étions les laissées-pour-compte. »
L’affirmation lesbienne se traduit par plusieurs événements spécifiquement lesbiens de portée nationale : parution à diffusion nationale de journaux et d’une
revue (Quand les femmes s’aiment(20), 1978, Désormais(21) 1979, Lesbia, 1982,
Vlasta, 1983) ; rencontre(22) ; coordination des groupes(23), 1978 ; rencontres d’été, 1977,
79, 80, 81(24), réunissant des centaines de lesbiennes militant pour la plupart dans le mouvement féministe. Les lesbiennes « font mouvement » !
Le mouvement lesbien
Le début des années 80 est une période charnière dans la construction du mouvement lesbien. Les rencontres nationales, émotionnellement très fortes, font naître ou
renforcent des envies de « terres de femmes »(25), de lieux et de pratiques spécifiquement lesbiennes. Les analyses des lesbiennes radicales circulent.
On commence à entendre que le féminisme ne fait qu’accommoder le système patriarcal là où le lesbianisme le remet vraiment en cause, ce que résume abruptement la célèbre formule « hétéros
collabos » du groupe radical Lesbiennes de Jussieu (créé fin 1979).
La revue féministe radicale Questions féministes publie en février (n° 7) et mai (n° 8) 1980, deux textes fondateurs de Monique Wittig : « La pensée
Straight » et « On ne naît pas femme ». On y parle de « traquer le cela-va-de-soi hétérosexuel », de « destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression des femmes par
les hommes ». On y lit des choses inouïes pour les oreilles de la lesbienne lambda(26) : « … il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent,
s’associent, font l’amour avec des femmes car “femme” n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes. PS. N’est pas
davantage une femme d’ailleurs toute femme qui n’est pas dans la dépendance personnelle d’un homme. » En 1981, dans le n° 1 de Nouvelles Questions féministes, paraît « La contrainte à
l’hétérosexualité(27) et l’existence lesbienne » de l’Américaine Adrienne Rich. Ces analyses de l’hétérosexualité – cœur de l’oppression des femmes –
et du féminisme – « atelier de réparation de moteurs hétéros »(28) – traversent le mouvement des femmes, mais leur onde de choc mettra parfois des
années pour atteindre leurs destinataires, tant l’attachement des lesbiennes féministes au féminisme est grand : nous étions tellement, d’abord et avant tout, des femmes(29)…
Quoi qu’il en soit, radicales ou non, les lesbiennes prennent leur indépendance.
Alors que le mouvement féministe est en perte de vitesse, pendant les premières années de la décennie 80, « le mouvement lesbien récupère le radicalisme et le
dynamisme du mouvement des femmes »(30) et prend place sur l’échelle du temps : les Archives lesbiennes sont créées à Paris en 1983(31)
