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Rose Ausländer :

Dans le rien

Découvrir un chant

La chambre m'abrite

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Quand je partirai

Tu es là encore

Anne Archet :

Convulsive

Union nucléaire

Nicole Barrière :

Femmes en parallèle

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Nuit

Le silence te creuse

Germaine Beaulieu :

Dans l'attente

Elle s'interroge

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Rien du noir

Tu tiens bon le désir

Jannick Belleau :

Adios Amiga

Jovette-Alice Bernier :

C'est alors que l'on sait

J'abdique tout

Louky Bersianik :

La Splendeur

Le testament de la folle alliée

Le visage

Maladie d'amour

Huguette Bertrand :

Alpamayo

Blondes nuits ensoleillées

Enchevêtré aux impossibles

Je ne suis que le vent

J'ai cette gourmandise

Les visages du temps

Quand le cri du corps

Sous la caresse des mots

Sur la pointe des doigts

Sur l'écran brûlant...

Claudine Bohi :

L'humilité...

France Bonneau :

Si j'étais immigrante

Nicole Brossard :

Aujourd'hui je sais

Ma continent

Ne touchons pas...

Sa surface

Sous la langue

Françoise Bujold :

Quand la perdrix...

Mélanie Cantin :

Innocent amour

Diane Cardinal :

Je m'assois sur ton nombril

Je m'infiltre sous ta peau

Tu murmures

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De moi...

Natalie Clifford Barney :

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Anne Collignon :

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Cristie Cyane :

Laisse-toi aller

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Polaroïd

Rainbow

Un baiser sur ses seins

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Il faudrait le poème

Le sexe marqué...

Maison à louer

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Elle dit non

Lucie Delarue-Mardrus :

Baiser 

L'étreinte marine

Refus

Si tu viens

Denise Desautels :

Les chuchotements et la caresse 

L'espoir ?

Tout ce bleu

Une histoire de beauté

Chahdortt Djavann :

L'Iran d'aujourd'hui

Hélène Dorion :

Tu avances une main...

Tu viendras...

J'adviens...

Emily Dickinson :

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Elle s'éleva...

Il a Sanglé ma vie

Il s'exerce sur votre Ame

Pour Toi

Eve Ensler :

Le clitoris...

Mon vagin, mon village

Procès en sorcellerie

Rosanna Fiocchetto :

La fureur...

Jacqueline Francoeur :

Sérénité

Madeleine Gagnon :

Un monde androgyne

Cathy Garcia :

Oiseaux

Claire Gérard :

Sensualité

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Patricia Guenot :

Abolir la spirale...

Avenir Féminin

Tes mains

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Anne Hébert :

L'envers du monde

Les petites villes

Nuit

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Sophie Langemont :

Quand je t'imagine

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Assimilation

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Savoir - plutôt que penser

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Les filles de plume

Lettres

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Peu...

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Désir obscur...

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Nudité

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Un parfum d'écorce

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Abnégation

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Non ! mais...

Regard

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Fondre

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Là-bas les Flandres

La lesbienne d'aujourd'hui

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De mes soeurs lesbiennes

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D'un clapotis de l'âme

Le tourbillon...

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Flux et reflux

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Le vallon

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Christel J-Stefariel :

Les mots à huis clots

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Lâcheté

Jeanne Talbot-David :

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Si fortement rêvé...

Françoise Tchartiloglou :

C'est la vie

Comme la mouette

Repli

Résidence

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Vous pourrez y trouver des articles de fond et de référence sur le lesbianisme, l'homosexualité et le féminisme, ainsi que quelques articles récents sur l'actualité LGBT.

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Lesbianisme

Dimanche 24 octobre 2004 7 24 10 2004 17:00

 

Elles s'aiment... en silence

Par Emmanuelle Tassé


Mensonges, surprotection de la vie privée, jeu de cache-cache... les lesbiennes font bien peu de bruit. Comment expliquer cet étrange silence? Bien des femmes que l'on devine homosexuelles demeurent muettes au sujet de leurs amours. À une époque aussi libre que la nôtre, cette discrétion teintée de crainte étonne, surtout si on la compare à l'exubérance de l'homme gai.

Tentons de comprendre...

Les chercheurs s'entendent pour dire qu'une personne sur 10 est homosexuelle. Et pourtant... Si l'orientation sexuelle des hommes est plus facilement identifiable, pouvons-nous vraiment reconnaître toutes les lesbiennes de notre entourage? Au petit écran? Parmi nos collègues? Hum... Encore faudrait-il qu'elles nous aident un peu. «Dans les faits, la plupart des lesbiennes se trouvent dans des professions très "féminisées": secrétaires, infirmières, enseignantes. Mais c'est en gardiennes de sécurité ou en policières qu'on les imagine le plus souvent, parce que c'est là qu'elles sont les plus repérables», fait remarquer Irène Demczuk, sociologue et co-auteure de Sortir de l'ombre (VLB, 1998).

Pour cerner le mode de vie des lesbiennes, il faut comprendre qu'elles sont femmes avant d'être homosexuelles. Elles sont par conséquent caractérisées d'abord par des valeurs et des traits féminins. «Le fossé entre la sphère publique et la sphère privée est encore grand pour la femme qui, on l'oublie souvent, sort de siècles d'enfermement et de retrait par rapport à l'homme», rappelle la sociologue.

Attachée depuis toujours aux valeurs familiales, aux sentiments et à la vie privée, la femme, par culture, ne s'affiche pas. Cela est particulièrement évident chez les homosexuelles qui, en bonne minorité invisible, vivent repliées sur leur milieu. «L'orientation sexuelle ne prime pas dans l'affirmation de l'identité, ajoute Irène Demczuk. En revanche, les hommes ont tendance à considérer leur sexualité comme partie intégrante de leur personnalité; ils n'hésitent pas à la mettre de l'avant. Le défilé de la fierté gaie est révélateur à cet égard: non seulement les femmes y sont peu nombreuses, mais elles préfèrent marcher discrètement sur le trottoir plutôt que de parader avec exubérance dans la rue.»

Sur le marché du travail aussi, la femme traîne encore loin derrière l'homme. Si l'homosexualité masculine est tellement répandue et affirmée dans le milieu artistique qu'elle semble aujourd'hui naturelle, les lesbiennes qui y évoluent continuent de se cacher. «Quand Daniel Pinard s'est ouvert aux médias, il a parlé de Jean-Louis Millette comme d'un soutien important. Quelle femme accepterait de jouer ce rôle pour les jeunes lesbiennes? Elles n'ont pas accès au réseau décisionnel, puisque ce sont des hommes qui occupent les postes de décision, et sont par définition exclues d'éventuels rapports de séduction avec eux... Dans ces conditions, il devient difficile de se faire ouvrir des portes et de prendre de l'assurance», ajoute la sociologue.


Hommes et femmes, deux univers

Un fossé semble séparer les hommes et les femmes de la communauté gaie et lesbienne. Mentalité, attitude, sexualité, ceux que l'on met si facilement dans le même sac n'ont souvent rien en commun. L'image convenue de l'homme gai (surtout citadin, attaché à l'apparence, adepte des aventures sexuelles, de la vie nocturne et préférant les petits chiens) tranche avec celle de la lesbienne vivant en couple, retirée à la campagne (avec un gros chien), à l'abri des regards, cultivant la terre et l'harmonie. Ces différences éloignent les lesbiennes des gais et expliquent en partie pourquoi elles ne profitent que très peu de l'avancée du mouvement gai. Elles ne vivent pas du tout leur situation sociale de la même façon.

«Dans les faits, la libération homosexuelle est à l'homme ce que la libération de la femme est à la lesbienne», souligne Johanne Gaudreault, chercheure en sociologie à l'Université Laval, qui s'est penchée sur le silence des homosexuelles. La décriminalisation de l'homosexualité, en 1969, n'a pas changé grand-chose pour les femmes: la loi ne spécifiait que la légalisation de la sodomie! Elles ont pourtant dès lors été associées à la gent masculine gaie. Mais bien malgré elles.»

Qui suis-je?

L'image pornographique de la lesbienne ne favorise pas son épanouissement non plus. «Si la femme en général place l'amour et les relations humaines au c¦ur de sa vie, la lesbienne est forcément choquée, et même traumatisée de se voir dans n'importe quel film érotique. La rue Sainte-Catherine, à Montréal, étale partout des photos de couples de femmes en situation sexuelle», s'insurge Irène Demczuk, qui voit là le seul reflet que les lesbiennes ont d'elles-mêmes. «Cette image interfère beaucoup avec la construction d'une
identité lesbienne positive.» L'image de la butch dure et masculine peut également faire honte à celles qui ne s'y reconnaissent pas du tout.

Les magazines féminins ne comblent pas ce manque de références et de repères. Non seulement on y parle fort peu de lesbianisme, mais les lesbiennes ne peuvent s'identifier aux sujets traités ou aux mannequins. «Je n'achète jamais ces magazines. La mode et le maquillage m'indiffèrent. Ce sont les voitures à quatre roues motrices et les motoneiges qui me font vibrer. Ne cherchez pas: nous n'en avons pas, de modèle social», dit lucidement Johanne Gaudreault, elle-même lesbienne. «C'est en arrivant à l'université que j'ai constaté à quel point nous n'existions pas; j'avais beau me documenter, je ne trouvais aucune trace de nous», se rappelle Claudette Savard, psychothérapeute. Force est de le constater: d'un point de vue légal, même le Code civil présume que tout le monde est hétérosexuel...

L'enfer du mensonge

C'est donc dans la peur d'être découverts que bien des couples de femmes construisent des remparts de mensonges autour de leur relation amoureuse. Parler de sa compagne au masculin (jusqu'à changer son prénom!), prétendre parler à un homme au téléphone au cas où on écouterait la con- versation, flirter outrageusement les maris des collègues, se présenter seule ou avec un bon ami aux mariages, aux partys ou même à la soirée des Métrostars est pratique courante. Mentir à ses parents de peur d'être rejetée, à ses enfants pour ne pas les perturber, à son patron de peur d'entacher sa crédibilité professionnelle, à son médecin pour ne pas être mal vue, tout cela aussi se voit fréquemment.
Quand la famille débarque à Noël, bien des amantes redeviennent «colocataires» et font chambre à part; les photos du couple sont soigneusement rangées au placard le temps d'une soirée, les récits de vacances et les gestes tendres aussi. Même l'électricien et l'agent du recensement ont droit à ce genre de mise en scène. La crainte de révéler qui elles sont réellement pousse certaines lesbiennes à mépriser ouvertement l'homosexualité, espérant ainsi écarter les soupçons qui pèseraient sur elles.

«Le mensonge au quotidien devient une deuxième peau, un mode vie malsain, affirme Claudette Savard, qui travaille avec des lesbiennes en mal d'affirmation. On entend souvent que les couples homosexuels ne tiennent pas longtemps, mais qui s'épanouirait dans ces conditions? À force d'être cachées, on ne sait plus qui l'on est. Il faut toujours se regarder avec assurance, estime et fierté.» Même le mot «lesbienne» dérange, déplore Mme Savard. C'est la poétesse grecque Sapho, explique-t-elle, qui a donné son origine au nom. Elle vivait sur l'île de Lesbos au VIIe siècle av. J.-C. et écrivait des poèmes d'amour à d'autres femmes. «Quoi de plus poétique? demande-t-elle. Malgré cela, bien des femmes réagissent vivement à cette appellation et refusent de se désigner comme telles.»

«On ne dissimule rien; on ne révèle pas franchement la nature de la relation, c'est tout. Les gens ne nous posent pas de questions, sans doute parce qu'ils savent très bien ce qui en est. Nous interprétons cela comme une forme de respect. Nous ne ressentons aucun ostracisme, jamais de moquerie non plus»

Rationnaliser à tout prix, autre mécanisme de défense, permet de trouver tout un tas de raisons de ne pas s'ouvrir aux autres: certaines se rassurent en se disant que c'est une attirance temporaire, d'autres se convainquent que leur orientation sexuelle ne regarde personne. C'est un peu l'option qu'ont choi- sie Laurence et Marcelle, qui s'aiment d'amour depuis 20 ans. Elles ne font pourtant pas partie de celles qui vivent cachées. Elles ne souffrent pas non plus: nuance de taille. Non, elles s'aiment tranquillement sans définir officiellement la situation auprès des collègues et de la famille. Mais leur entêtement à garder le silence demeure révélateur. C'est ce qu'on pourrait appeler un semi-tabou.

Si vous leur demandez, à ce stade-ci de leur vie et après toutes ces années d'union, pourquoi elles n'en parlent pas ouvertement, elles vous répliqueront: pourquoi ne le garderaient-elles pas pour elles? «On ne dissimule rien; on ne révèle pas franchement la nature de la relation, c'est tout. Les gens ne nous posent pas de questions, sans doute parce qu'ils savent très bien ce qui en est. Nous interprétons cela comme une forme de respect. Nous ne ressentons aucun ostracisme, jamais de moquerie non plus», explique Marcelle qui a malgré tout attendu d'avoir 50 ans pour dire la vérité à sa mère, histoire de ne pas avoir de regrets.

La réaction de la dame? Non seulement le savait-elle déjà, mais elle a profité de l'occasion pour parler de l'homosexualité de son propre frère! «Ma famille a toujours aimé Laurence. Cela n'a rien changé. Elle est toujours la bienvenue. Cela dit, nous faisons toujours chambre à part quand nous allons dormir chez mes parents: la limite est là!» Quand les frères de Laurence ont su, à la fin de sa quarantaine, que leur s¦ur était lesbienne, ils étaient contents pour elle que son couple fonctionne bien. Bref, cela n'a rien changé. Voilà qui remet en question la pertinence de toutes ces cachotteries...

Peurs fondées ou pas?

«C'est comme être très belle, ou très laide; si on s'assume, on accepte le regard des autres. S'ouvrir, c'est lever le voile», remarque Claudette Savard, qui reçoit des appels et des lettres de femmes en détresse de la Gaspésie, du Bas-du-fleuve, de la Côte-Nord, de l'Outaouais, etc. Il ne faut surtout pas, d'après elle, entretenir la peur en lui trouvant mille et une justifications. De la simple pudeur à la culture de la cachette, il y a un monde: «Quand une fille met des années à entamer le dialogue avec ses parents, elle constate le plus souvent avec stupéfaction qu'ils connaissaient depuis longtemps son orientation et n'avaient jamais songé à moins aimer leur fille pour autant», dit-elle.

Elle recense par ailleurs de nombreux cas d'enseignantes qui dissimulent de façon obsessionnelle leur vie privée de peur qu'on les empêche de travailler avec des enfants, ou encore des cas de mères lesbiennes qui craignent de perdre la garde de leurs enfants en cas de séparation — ce en quoi elles n'ont pas tort: les tribunaux demeurent réticents devant l'homosexualité des parents.

Certaines d'entre elles remettent même en question leurs compétences maternelles: que deviendront des enfants élevés par deux femmes? «Moi je le sais: je l'ai fait, rétorque Claudette Savard. Avec ma conjointe, nous formons une famille proche, équilibrée et authentique. C'est vrai, mes enfants ont déjà souffert de ma différence. Ma fille m'a rejetée à l'adolescence, mais elle a fini par me dire avec regret qu'elle avait perdu un temps précieux.» L'essentiel de la solution résiderait donc dans l'attitude. Il arrive pourtant que, même en marchant la tête haute, on rencontre un mur...

La sociologue Irène Demczuk en veut pour preuve le cas d'Ellen Degenerees, comédienne à la télé américaine qui, il y a quelques années, a osé «sortir du placard» dans sa propre émission. Elle ne s'est décidée à le faire qu'après 20 ans de métier, c'est-à-dire une fois très connue et sa réputation très bien établie auprès du public. «Elle avait orchestré le tout. En grand. Mais elle a payé cher son audace: un mouvement religieux de droite a milité pour que son émission soit retirée; un an plus tard, elle l'était.» Si le gros du public l'ignore, on sait depuis longtemps, dans le milieu lesbien, qui sont les comédiennes, animatrices et chanteuses lesbiennes, jolies et féminines, qui continuent de se présenter comme célibataires ou de demeurer très secrètes au sujet de leur vie privée. «Elles craignent d'être ostracisées, stigmatisées. Surtout les actrices, qui ne veulent pas hériter systématiquement de rôles de lesbiennes», observe Irène Demczuk.

Le malaise est d'ailleurs palpable dans le monde du travail dès qu'il s'agit d'homosexualité féminine. Dans de grosses compagnies, des responsables des ressources humaines et des représentantes d'ordres professionnels n'ont guère apprécié qu'on leur pose des questions à ce sujet dans le cadre de la préparation de cet article, assurant sèchement qu'il n'y avait jamais la moindre discrimination à l'embauche, sans souhaiter poursuivre la conversation.

Danièle Julien, professeure de psychologie à l'UQAM, voit plutôt la menace du côté de la violence verbale ou physique faite aux gais et lesbiennes, et dont les exemples abondent dans les diverses recherches menées sur l'homosexualité. «Ils ont tous dû affronter ce problème au moins une fois, surtout en milieu scolaire, et se replient spontanément sur eux-mêmes par mesure de protection, note-t-elle. Moi qui fais de la recherche sur l'homosexualité tout en étant hétéro, je me sens déjà différente dans le regard de l'autre. Je comprends que s'afficher demande beaucoup de courage.»

À la Commission des droits de la personne, un nombre constant de plaintes sont déposées chaque année par des homosexuels pour cause de discrimination: une trentaine, soit environ 3 % de l'ensemble des dossiers. Des exemples? En milieu de travail: congédiements, mutations forcées, harcèlement. Dans la vie privée: refus de service ou de logement, ou même d'accès à un terrain de camping! En 1998, 16 plaintes ont été déposées par des hommes et 15 par des femmes. La discrimination existe bel et bien.

Le malaise est d'ailleurs palpable dans le monde du travail dès qu'il s'agit d'homosexualité féminine. Dans de grosses compagnies, des responsables des ressources humaines et des représentantes d'ordres professionnels n'ont guère apprécié qu'on leur pose des questions à ce sujet dans le cadre de la préparation de cet article, assurant sèchement qu'il n'y avait jamais la moindre discrimination à l'embauche, sans souhaiter poursuivre la conversation. Seule Josanne Lavallée, adjointe à la direction des ressources humaines de Radio-Canada, a expliqué que l'homosexualité masculine était non seulement ouvertement admise dans l'entreprise, mais recherchée dans les domaines artistiques, alors que les lesbiennes de l'établissement ne s'identifiaient pas officiellement.

À petits pas... de femme

La situation des lesbiennes n'est pourtant en rien comparable à ce qu'elle était il y a 20 ans, époque où le phénomène «n'existait même pas». Le tabou faiblit sans cesse. Des couples d'adolescentes se tiennent la main dans la rue en toute liberté, les rôles d'homosexuels se multiplient au petit écran dans différents téléromans prisés par les jeunes (4 et demi, Watatatow, Virginie, etc...) et font à la fois figure de source d'information et de modèle social. Les débats, les émissions qui parlent de sexualité à la radio comme à la télé participent à cette évolution. «Notre société individualiste encourage l'expression des différences et, du même coup, leur acceptation sociale, observe la chercheure Johanne Gaudreault. Le recul radical de la religion et l'éclatement de la famille ont libéré la femme de son rôle procréateur, lui permettant d'exercer d'autres fonctions.»

CHEZ LE MÉDECIN
L'étonnement d'une madame Tout-le-monde lesbienne est immense face à l'ignorance de son médecin, omnipraticien ou gynécologue, à qui elle demande des renseignements sur le préservatif pour doigt, destiné à protéger des maladies transmises par les sécrétions sexuelles, ou sur la digue de latex pour fins de cunnilingus (qui, soit dit en passant, est hors de prix pour un usage courant: environ 5 $ pièce!). «En plein centre-ville, les infirmières de CLSC ne savent rien sur la sexualité des lesbiennes. Même Séro Zéro ne sait pas grand-chose au sujet des femmes. Alors imaginez le degré de connaissances des spécialistes de la santé en banlieue ou en région, où la clientèle ouvertement lesbienne est nettement moins nombreuse. Les lesbiennes sont prisonnières de cages de solitude dont elles ne savent comment sortir», affirme Claudine Metcalf, journaliste à Sortie gaie.

Toutes deux à la fin de la trentaine, Zig et Pomme (surnoms attribués par discrétion) symbolisent ce progrès. Elles se souviennent de leurs 16 ans, lorsqu'elles pensaient être seules sur terre à désirer les filles. Mais aujourd'hui, installées en banlieue dans une maisonnette avec piscine, corde à linge et cabanon au fond du jardin, elles ressemblent à n'importe quel couple. Sans provocation aucune, elles vivent leur relation au vu et au su de leurs voisins, de leurs collègues et de leurs familles. Elles ont dit la vérité à leurs parents au début de la vingtaine et n'ont jamais été reniées pour autant. «De façon générale, nous sentons plus d'incompréhension que d'hostilité. Les gens pensent souvent que l'homosexualité est un choix, mais ce n'est pas grave. Quand on ose aller au-delà de la peur irrationnelle d'être rejetée, on se rend compte que la plupart des gens se moquent de savoir comment vit l'autre», dit Zig en caressant son golden retriever, tranquillement assise sur sa terrasse. «C'est à chacune de nous de prendre sa place et de faire son histoire, ajoute Pomme. Tant que nous n'aurons pas de passé, pas d'existence, pas de références, l'avenir se dessinera difficilement.»

Au Québec, 20 % des lesbiennes élèvent des enfants. Nathan en est. Né d'un père absent, il vit, à 10 ans, entre Audrey, sa mère, et Émilie, la «copine» d'Audrey, qu'il considère sans honte comme sa seconde maman. Tous trois forment une famille avant-gardiste, bien qu'ignorée par la loi et les institutions. Ni l'école ni le voisinage n'affiche d'hostilité, mais leurs familles respectives ne considèrent pas Émilie comme parent officiel de Nathan. Seulement comme conjointe, seul statut légal auquel elle a droit dans notre société. Émilie ne peut signer aucun papier administratif concernant l'enfant, ce qui peut s'avérer très problématique en milieu scolaire, ou à l'hôpital en cas d'urgence. Et si elle se séparait d'Audrey, elle n'aurait aucun droit de visite.

Au Canada, seule la Colombie-Britannique accorde aux couples homosexuels les mêmes droits qu'aux hétérosexuels en ce qui concerne la garde des enfants, peu importe que les parents soient biologiques ou pas. Dans les autres provinces, les gais et lesbiennes n'ont pas accès à l'adoption. Cela dit, une femme célibataire peut adopter des enfants issus de certains pays (Chine, Viêt Nam, Haïti, Mexique), ce qui représente un dossier sur 10. Une femme seule peut être inséminée aux États-Unis, mais pas encore au Québec. Il suffit cependant de se présenter en clinique avec un prétendu conjoint infertile, et le tour est joué...

Élisabeth et Sylvie ont deux petits garçons, Jonathan et Joffrey. Leur vie familiale ressemble à celle de toute famille «normale». Les devoirs, le souper, les bains, l'histoire... Comme tous les parents du monde, les mères lesbiennes se soucient davantage du confort et du bonheur de leurs enfants que des théories et des statistiques! «Je ne veux pas banaliser notre famille, dit Élisabeth, mais je refuse de la marginaliser pour autant. Comment seront, sous le rapport de la stabilité et de l'identification, nos enfants dans 20 ans? Je l'ignore. Mais demande-t-on aux hétérosexuels de toujours rendre compte de leurs choix quant à l'avenir de leurs enfants?»

Source : http://www.alterheros.com/francais/dossier/Articles.cfm?InfoID=174&ss=j

Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Dimanche 19 février 2006 7 19 02 2006 14:50

Lesbiennes sous le IIIe Reich: disparaître ou mourir

Bien peu d’historiens se sont intéressés au sort réservé aux lesbiennes durant le IIIe Reich. Rafles, internement, viols, «thérapies» par la prostitution, tel était leur lot sous le régime nazi. Les travaux d’une chercheuse allemande, Claudia Schoppmann, révèlent des pratiques peu connues du grand public.


Edna Castello

Une partie de l’Europe fête le 60e anniversaire de la libération de l’occupation nazie. Pour l’occasion, on édite de nouveaux ouvrages sur cette période, de nouvelles analyses et de nouvelles biographies. Pourtant un aspect du régime nazi reste obscur, une page de l’histoire du IIIe Reich n’a pas été lue. Que sait-on de la vie des lesbiennes sous le régime nazi? Pratiquement rien. Le sort des lesbiennes a rarement intéressé les chercheurs. On dit même souvent qu’elles n’auraient pas souffert. Étonnant quand on sait que l’idéologie nationale-socialiste considérait l’homosexualité comme une tare et que toute femme ne respectant pas son rôle de femme mariée et de mère pour perpétuer la race pure, attirait les soupçons.
Rendre compte de la persécution des lesbiennes, en l’absence de documents concrets, de lettres, de témoignages, reste un défi pour les historiens. Presque seule à s’intéresser à ce versant de l’Histoire, une chercheuse allemande, Claudia Schop-pmann, nous livre pourtant de précieuses informations1. Faute de données, Claudia Schop-pmann se tourne en effet vers le témoignage pour restituer une image de l’histoire collective des lesbiennes qui, autrement, risquerait de se perdre. L’un de ses ouvrages, Zeit der Maskier-ung: Lebensgeschichten lesbischer Frauen im «Dritten Reich», traduit en anglais2 mais malheureusement pas encore en français, est un recueil de récits poignants qui dessinent une histoire de la répression des lesbiennes allemandes sous le joug nazi. Dans ces témoignages, on retrouve l’effervescence et l’ambiance euphorique du Berlin lesbien des années 20. La ville compte un nombre impressionnant de bars, de clubs, d’associations, de magazines destinés aux lesbiennes. Cet essor et ce dynamisme se heurtent malgré tout à de virulentes attaques lesbophobes. Dès 1909, le gouvernement essaie d’inclure les femmes dans le fameux paragraphe 175, qui condamne les activités homosexuelles entre hommes. Plus tard, pendant des années, des juristes, des criminologues, des théoriciens du parti nazi font de nouveau pression pour que l’homosexualité féminine entre dans le paragraphe 175. Pour eux c’est «une menace morale à la pureté de la race», une façon de «soustraire les femmes aux hommes et à l’institution du mariage».
Le lesbianisme n’entrera pourtant jamais dans le paragraphe 175, pour plusieurs raisons: dans la société allemande, les femmes sont exclues des postes politiques et administratifs importants. Leur influence est donc peu redoutée. De plus, d’après des conclusions médicales de la fin du XIXe siècle, l’homosexualité féminine ne serait pas antinomique avec le désir de se marier et de fonder une famille. Cette théorie conforte l’idéologie nazie qui préfère croire que l’homosexualité se soigne. La thèse d’une homosexualité innée répandue en Allemagne pourrait mettre à mal le concept de «race maîtresse pure». Enfin, les relations «intimes» entre femmes sont trop courantes, trop difficiles à identifier. Le meilleur moyen de ne pas «encourager la diffusion de l’épidémie» chez les femmes est donc de la passer sous silence. Les lesbiennes échappent ainsi aux graves condamnations infligées aux hommes homosexuels: 50 000 d’entre eux sont condamnés sous le paragraphe 175, parmi eux, 15 000 sont internés en camps de concentration et les deux tiers n’en reviennent pas. En revanche, ce silence autour des lesbiennes ne permet pas de mesurer l’étendue de leur persécution, le plus souvent cachée sous des prétextes divers, ni de dégager des chiffres.

Rafles dans les bars

L’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 frappe de plein fouet la communauté lesbienne. Les rafles dans les lieux lesbiens sont si fréquentes qu’ils ferment tous rapidement. A Berlin, seuls deux ou trois bars – des arrières salles – ouvriront dans la clandestinité. La presse lesbienne est interdite, les associations dissoutes et un témoignage prouve que les nazis dressent des listes de lesbiennes. De nombreux témoignages recueillis par Claudia Schoppmann montrent que les lesbiennes vivent dans la peur des dénonciations. Elles craignent également, à juste titre, les licenciements, car les lesbiennes sont licenciées quand elles sont «découvertes» sur leur lieu de travail. La plupart des femmes interrogées racontent qu’afin de passer inaperçues, elles changent leur apparence et adoptent une allure féminine correspondant aux canons nazis. La pression sociale sur les lesbiennes est telle que nombreuses sont celles qui se marient, certaines avec des homosexuels. Finalement, le seul moyen de ne pas être persécutée en tant que lesbienne, c’est de rentrer dans le rang… et de ne plus l’être.
On sait que de nombreuses lesbiennes sont pourtant arrêtées, emprisonnées ou envoyées en camps de concentration. On trouve dans Zeit der Maskierung le récit de Lotte Hahm, une des plus grandes militantes lesbiennes berlinoises, arrêtée avant la guerre et envoyée en camp de travail pendant plusieurs années en raison de ses activités, entre autres la gestion d’associations et de clubs. La présence de blocs réservés aux lesbiennes est attestée dans certains camps, comme à Bützow (ex-R.D.A.) où les lesbiennes étaient maltraitées et humiliées. Les SS incitaient les prisonniers du camp à les violer. Dans le camp de femmes de Ravensbrück, les lesbiennes portaient un triangle rose avec le sigle «LL» (Lesbische Liebe, amour lesbien)3. Mais le plus souvent, les lesbiennes portent le triangle rouge des «asociales». Ce terme désigne tous ceux qui ne se conforment pas aux normes; il comprend les sans abris, les chômeurs, les prostituées, les homosexuels, les tsiganes.

Contraintes à la prostitution

Claudia Schoppmann rapporte le témoignage d’un homosexuel4, Erich H, qui a rencontré Else (on ne connaît pas son nom de famille) dans un camp. Elle travaillait à Potsdam comme serveuse et vivait avec son amante. Elle est arrêtée apparemment en raison de son homosexualité mais est enregistrée à Ravensbrück comme «asociale». Elle est ensuite emmenée au camp de Flossenbürg où la plupart des prisonniers sont des hommes «asociaux» ou «criminels». C’est au bordel du camp qu’ils se rencontrent, en 1943. Des bordels sont en effet mis en place, à partir de 1942, dans bon nombre de camps de concentration. On y voyait le moyen d’accroître l’efficacité des travailleurs forcés dans l’industrie de l’armement. D’après Claudia Schoppmann, Himmler considérait aussi les bordels comme un moyen de combattre l’homosexualité masculine. Un grand nombre de prisonnières sont forcées d’entrer dans les bordels des camps. D’après Erich H «les nazis aimaient tout particulièrement faire travailler des lesbiennes dans les bordels. Ils pensaient que ça les remettait dans le droit chemin.» Après avoir passé plusieurs mois au bordel de Flossenbürg, on pense qu’Else a ensuite été déportée dans un camp d’extermination (Auschwitz) et qu’elle y est morte. C’était en effet le sort réservé au bout de six mois à toutes celles qui étaient envoyées dans les bordels.
Si elles ont le malheur d’être juives, les lesbiennes sont évidemment particulièrement menacées. Claudia Schoppmann évoque le cas d’Henny Schermann internée en mars 1940 et de Mary Pünjer internée en octobre 1940, toutes deux à Ravensbrück. Elles sont sélectionnées par Friedrich Mennecke, qui les déclare «indignes de vivre», comme des dizaines de milliers d’autres «patients». Le «diagnostic» d’Henny Schermann la décrit ainsi: «lesbienne compulsive; fréquentant seulement ce genre de bars et de clubs. N’utilisait pas son prénom Sara. Juive apatride5.» Quant à son avis sur Mary Pünjer: «Lesbienne très active. Fréquente sans cesse les clubs lesbiens et s’exhibe avec ses congénères.» Elles sont envoyées à la chambre à gaz au début de 1942.
Combien de lesbiennes ont-elles été tuées comme elles sous le IIIe Reich? Combien ont été violées, combien ont dû se cacher parce qu’elles étaient lesbiennes? La lesbophobie, qui n’est pas une prérogative du IIIe Reich, rend aujourd’hui toute évaluation impossible. Pourtant, il serait dangereux de minimiser la persécution des lesbiennes, sous prétexte qu’elle a été effacée par leurs tortionnaires et par l’Histoire. A quand d’autres ouvrages aussi intéressants que ceux de Claudia Schoppmann?

1/ Lire aussi les travaux en allemand de la sociologue Ilse Kokula
2/ Days of Masquerade: Life stories of lesbians during the Third Reich
3/ Ilse Kokula, Der Kampf gegen Unterdrückung, Verlag Frauenoffensive
4/ Tiré de Ganz normal anders. Auskünfte schwuler Männer aus der DDR de Jürgen Lemke
5/ A partir de 1941, tous les juifs sont déchus de la nationalité allemande

Découvrez des extraits du livre et l'interview de Claudia Schoppmann dans l'édition papier de 360° en vente en kiosque et par abonnement.

Source : http://65.54.244.250/cgi-bin/linkrd?_lang=FR&lah=f3e3964b63b21b06e1b4c65742011521&lat=1096970789&hm___action=http%3a%2f%2fwww%2e360%2ech%2fpresse%2f2004%2f10%2flesbiennes_sous_le_iiie_reich_disparaitre_ou_mourir%2ephp

Edna Castello Une partie de l’Europe fête le 60e anniversaire de la libération de l’occupation nazie. Pour l’occasion, on édite de nouveaux ouvrages sur cette période, de nouvelles analyses et de nouvelles biographies. Pourtant un aspect du régime nazi reste obscur, une page de l’histoire du IIIe Reich n’a pas été lue. Que sait-on de la vie des lesbiennes sous le régime nazi? Pratiquement rien. Le sort des lesbiennes a rarement intéressé les chercheurs. On dit même souvent qu’elles n’auraient pas souffert. Étonnant quand on sait que l’idéologie nationale-socialiste considérait l’homosexualité comme une tare et que toute femme ne respectant pas son rôle de femme mariée et de mère pour perpétuer la race pure, attirait les soupçons. Rendre compte de la persécution des lesbiennes, en l’absence de documents concrets, de lettres, de témoignages, reste un défi pour les historiens. Presque seule à s’intéresser à ce versant de l’Histoire, une chercheuse allemande, Claudia Schop-pmann, nous livre pourtant de précieuses informations1. Faute de données, Claudia Schop-pmann se tourne en effet vers le témoignage pour restituer une image de l’histoire collective des lesbiennes qui, autrement, risquerait de se perdre. L’un de ses ouvrages, Zeit der Maskier-ung: Lebensgeschichten lesbischer Frauen im «Dritten Reich», traduit en anglais2 mais malheureusement pas encore en français, est un recueil de récits poignants qui dessinent une histoire de la répression des lesbiennes allemandes sous le joug nazi. Dans ces témoignages, on retrouve l’effervescence et l’ambiance euphorique du Berlin lesbien des années 20. La ville compte un nombre impressionnant de bars, de clubs, d’associations, de magazines destinés aux lesbiennes. Cet essor et ce dynamisme se heurtent malgré tout à de virulentes attaques lesbophobes. Dès 1909, le gouvernement essaie d’inclure les femmes dans le fameux paragraphe 175, qui condamne les activités homosexuelles entre hommes. Plus tard, pendant des années, des juristes, des criminologues, des théoriciens du parti nazi font de nouveau pression pour que l’homosexualité féminine entre dans le paragraphe 175. Pour eux c’est «une menace morale à la pureté de la race», une façon de «soustraire les femmes aux hommes et à l’institution du mariage». Le lesbianisme n’entrera pourtant jamais dans le paragraphe 175, pour plusieurs raisons: dans la société allemande, les femmes sont exclues des postes politiques et administratifs importants. Leur influence est donc peu redoutée. De plus, d’après des conclusions médicales de la fin du XIXe siècle, l’homosexualité féminine ne serait pas antinomique avec le désir de se marier et de fonder une famille. Cette théorie conforte l’idéologie nazie qui préfère croire que l’homosexualité se soigne. La thèse d’une homosexualité innée répandue en Allemagne pourrait mettre à mal le concept de «race maîtresse pure». Enfin, les relations «intimes» entre femmes sont trop courantes, trop difficiles à identifier. Le meilleur moyen de ne pas «encourager la diffusion de l’épidémie» chez les femmes est donc de la passer sous silence. Les lesbiennes échappent ainsi aux graves condamnations infligées aux hommes homosexuels: 50 000 d’entre eux sont condamnés sous le paragraphe 175, parmi eux, 15 000 sont internés en camps de concentration et les deux tiers n’en reviennent pas. En revanche, ce silence autour des lesbiennes ne permet pas de mesurer l’étendue de leur persécution, le plus souvent cachée sous des prétextes divers, ni de dégager des chiffres. L’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 frappe de plein fouet la communauté lesbienne. Les rafles dans les lieux lesbiens sont si fréquentes qu’ils ferment tous rapidement. A Berlin, seuls deux ou trois bars – des arrières salles – ouvriront dans la clandestinité. La presse lesbienne est interdite, les associations dissoutes et un témoignage prouve que les nazis dressent des listes de lesbiennes. De nombreux témoignages recueillis par Claudia Schoppmann montrent que les lesbiennes vivent dans la peur des dénonciations. Elles craignent également, à juste titre, les licenciements, car les lesbiennes sont licenciées quand elles sont «découvertes» sur leur lieu de travail. La plupart des femmes interrogées racontent qu’afin de passer inaperçues, elles changent leur apparence et adoptent une allure féminine correspondant aux canons nazis. La pression sociale sur les lesbiennes est telle que nombreuses sont celles qui se marient, certaines avec des homosexuels. Finalement, le seul moyen de ne pas être persécutée en tant que lesbienne, c’est de rentrer dans le rang… et de ne plus l’être. On sait que de nombreuses lesbiennes sont pourtant arrêtées, emprisonnées ou envoyées en camps de concentration. On trouve dans Zeit der Maskierung le récit de Lotte Hahm, une des plus grandes militantes lesbiennes berlinoises, arrêtée avant la guerre et envoyée en camp de travail pendant plusieurs années en raison de ses activités, entre autres la gestion d’associations et de clubs. La présence de blocs réservés aux lesbiennes est attestée dans certains camps, comme à Bützow (ex-R.D.A.) où les lesbiennes étaient maltraitées et humiliées. Les SS incitaient les prisonniers du camp à les violer. Dans le camp de femmes de Ravensbrück, les lesbiennes portaient un triangle rose avec le sigle «LL» (Lesbische Liebe, amour lesbien)3. Mais le plus souvent, les lesbiennes portent le triangle rouge des «asociales». Ce terme désigne tous ceux qui ne se conforment pas aux normes; il comprend les sans abris, les chômeurs, les prostituées, les homosexuels, les tsiganes. Claudia Schoppmann rapporte le témoignage d’un homosexuel4, Erich H, qui a rencontré Else (on ne connaît pas son nom de famille) dans un camp. Elle travaillait à Potsdam comme serveuse et vivait avec son amante. Elle est arrêtée apparemment en raison de son homosexualité mais est enregistrée à Ravensbrück comme «asociale». Elle est ensuite emmenée au camp de Flossenbürg où la plupart des prisonniers sont des hommes «asociaux» ou «criminels». C’est au bordel du camp qu’ils se rencontrent, en 1943. Des bordels sont en effet mis en place, à partir de 1942, dans bon nombre de camps de concentration. On y voyait le moyen d’accroître l’efficacité des travailleurs forcés dans l’industrie de l’armement. D’après Claudia Schoppmann, Himmler considérait aussi les bordels comme un moyen de combattre l’homosexualité masculine. Un grand nombre de prisonnières sont forcées d’entrer dans les bordels des camps. D’après Erich H «les nazis aimaient tout particulièrement faire travailler des lesbiennes dans les bordels. Ils pensaient que ça les remettait dans le droit chemin.» Après avoir passé plusieurs mois au bordel de Flossenbürg, on pense qu’Else a ensuite été déportée dans un camp d’extermination (Auschwitz) et qu’elle y est morte. C’était en effet le sort réservé au bout de six mois à toutes celles qui étaient envoyées dans les bordels. Si elles ont le malheur d’être juives, les lesbiennes sont évidemment particulièrement menacées. Claudia Schoppmann évoque le cas d’Henny Schermann internée en mars 1940 et de Mary Pünjer internée en octobre 1940, toutes deux à Ravensbrück. Elles sont sélectionnées par Friedrich Mennecke, qui les déclare «indignes de vivre», comme des dizaines de milliers d’autres «patients». Le «diagnostic» d’Henny Schermann la décrit ainsi: «lesbienne compulsive; fréquentant seulement ce genre de bars et de clubs. N’utilisait pas son prénom Sara. Juive apatride5.» Quant à son avis sur Mary Pünjer: «Lesbienne très active. Fréquente sans cesse les clubs lesbiens et s’exhibe avec ses congénères.» Elles sont envoyées à la chambre à gaz au début de 1942. Combien de lesbiennes ont-elles été tuées comme elles sous le IIIe Reich? Combien ont été violées, combien ont dû se cacher parce qu’elles étaient lesbiennes? La lesbophobie, qui n’est pas une prérogative du IIIe Reich, rend aujourd’hui toute évaluation impossible. Pourtant, il serait dangereux de minimiser la persécution des lesbiennes, sous prétexte qu’elle a été effacée par leurs tortionnaires et par l’Histoire. A quand d’autres ouvrages aussi intéressants que ceux de Claudia Schoppmann? 1/ Lire aussi les travaux en allemand de la sociologue Ilse Kokula 2/ Days of Masquerade: Life stories of lesbians during the Third Reich 3/ Ilse Kokula, Der Kampf gegen Unterdrückung, Verlag Frauenoffensive 4/ Tiré de Ganz normal anders. Auskünfte schwuler Männer aus der DDR de Jürgen Lemke 5/ A partir de 1941, tous les juifs sont déchus de la nationalité allemande Découvrez des extraits du livre et l'interview de Claudia Schoppmann dans l'édition papier de 360° en vente en kiosque et par abonnement. Source :
Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Dimanche 19 février 2006 7 19 02 2006 14:51

À Toulouse : Du féminisme lesbien au lesbianisme féministe


Mon histoire de lesbienne racontée à une lesbienne
qui avait 15 ans quand j'en avais 30

par Jacqueline Julien, Toulouse.

  Début années 70. À Toulouse des femmes se réunissaient dans un petit local, rue des Blanchers. Moi j'étais à l'étranger, alors. Mes premières manifs de femmes, ce furent celles de Rome, piazza Navona. En Occident on se croyait bien les premières à vouloir ça, abattre les miradors d'où les mâles contrôlaient les femmes. On disait qu'on allait libérer les femmes du camp. C'était beaucoup de travail en vue. Mais on était très enthousiastes, partout le torchon brûlait(1), on avait beaucoup d'idées. La méthode n'était pas scientifique comme aujourd'hui, où tant de studieuses se sont fait spécialistes du corpus de l'oppression. Car chacune était en soi un corpus. Ça faisait des millions de corpus qui défilaient dans les rues, c'était beau à voir. En plus on faisait la fête, après.

Mais pourquoi as-tu fait revenir ton corpus à Toulouse ?

   Parce que c'est au sud, que la ville est belle et suffisamment grosse mais surtout parce que j'y avais su par Brigitte Boucheron, elle-même installée depuis peu, qu'il y avait un " groupe femmes ", que le MLAC(2) battait son plein (B. avait appris à faire des avortements) et qu'il y avait les homos du FHAR(3) qui eux aussi battaient leur campagne (avec les filles) sur le front des homosexualités. Tout ça me semblait donner bonne mine à cette ville en France où il me fallait rentrer.
   Et puis homosexualité : le mot est lancé. Femme, dieu sait si j'entrais dans le critère Femme, ayant finalement fait naître un enfant (et c'était un bébé en 75, j'avais 30 ans), mais mon " homosexualité " était désormais à revivre, ce qui advint sans tarder. Voilà qui s'appelle un retour au pays.

Retour ?

   En quelque sorte, puisque mon hétéronomie n'avait été qu'un détour, pour ne pas dire détournement. Mon premier corps avait été d'amour pour d'autres corps de filles, et il les avait aimés de toute son âme ! Du moins comme on aime à 16-18 ans, dans une solitude sociale où le seul lien culturel est humaniste, via le romantisme attaché à l'Amour. Mais je n'étais sans doute pas assez " homosexuelle ", et ne savais pas encore comment devenir lesbienne(4) . En tout cas, à Toulouse, je rentrai enfin dans le vif du sujet, le mien.

Il y en avait beaucoup comme toi, dans le vif du sujet, au " groupe femmes " de la rue des Blanchers ?

   J'ai beau voir un visage surtout, une grande belle rousse hétéro, assez leader dans son féminisme, et même en compétition avec une autre leader (pas hétéro celle-là), j'ai beau nous revoir assises en rond avec nos manteaux sur le dos dans ce local mal chauffé, je ne vois rien que des filles vivre ensemble ou sur le point de le vouloir.

Beaucoup de lesbiennes féministes donc, à Toulouse ?

   Mais qui t'a parlé de lesbiennes ? On était des femmes, ma chère, des femmes-qui-aimaient-des-femmes. À la rigueur on se disait homos pour faire court, mais ça ne nous plaisait pas autant que de se dire femmes, d'encenser dans ce mot de femmes tout ce qui faisait la jouissance de notre préférence, de célébrer par ce mot-sésame de " femmes " toute la beauté et la rage de nos luttes pour elles.

Pour " elles " ?

   Tu mets l'accent sur notre double fond. Car dans cette " libération des femmes " tous azimuts, n'étions-nous pas un peu azimutées, de nous engager ainsi à corps perdu, sic, dans des manifestations pour le droit à l'avortement ? On le faisait pour elles, oui, pour " les femmes ". Mais puisque NOUS étions des femmes ! Ce qui nous cimentait, ce n'était évidemment pas l'urgence individuelle d'un libre avortement - faible occurrence pour une lesbienne - mais la nécessité d'attaquer par ce biais les prérogatives d'un système politique d'oppression. Notre engagement était net et sans bavure, précisément parce qu'il ne venait pas d'un " nous ", objets de l'oppression, mais d'un " nous ", sujets révolutionnaires en lutte contre les agents de cette oppression. Cela dit, nous n'en étions pas à vouloir revendiquer une spécificité à notre train de vie. Notre lesbianhood (et je fais exprès de donner ce mot anglo-saxon, que nous cantonnions à la culture nord-américaine), notre vécu lesbien se traduisait surtout par un sentiment irrépressible de supériorité existentielle par rapport aux hétéros, sentiment qui dans sa… condescendance nous faisait tenir psychologiquement (sinon politiquement) le haut du pavé. C'est ainsi qu'il nous était épargné de nous sentir victimes de lesbophobie (concept qui n'avait pas encore émergé). Et pourtant...

Et pourtant ?

   Comment traduire notre béatitude de provinciales, peu enclines à entrer dans des tourmentes qu'on attribuait au parisianisme ? (Parisianisme entendu comme une méchanceté spécifique dont nous aurions été dépourvues, à Toulouse !) Comment expliquer que nous n'étions ni Gouines Rouges, ni à Jussieu, ni comme, au Québec ou en Italie, pressées de se poser et d'imposer (aux hétéros) un " séparatisme " lesbien ? Le fait est qu'on fut plusieurs à vouloir créer un cadre plus large et plus joli pour nos énergies encore neuves. En 76, je crois, on inventait la Maison des Femmes (encore " elles ") de Toulouse. " On ", c'est-à-dire une grosse majorité de " femmes " aimant... LES femmes.

Comment s'exprimait cette " grosse majorité " ?

   À défaut d'identification précise, elle se traduisait comme toutes les légitimités de fait : par un " allant de soi " assez totalitaire et, je répète, un fort sentiment de supériorité, qui nous dispensait de la récrimination !

Mais que faisiez-vous, à la Maison des FEMMES de Toulouse, qui vous fît percevoir comme un nid de lesbiennes ? On ne disait pas goudous à l'époque, et gouine était encore une insulte possible...

   Là encore nous étions doubles dans notre Je et dédoublées dans nos enjeux. On (et je me place dans ce on) était encore imprégnées de la calamiteuse " culture " groupusculaire de 68, donc héritières des rituels associatifs procéduriers qui veulent que personne ne soit la cheffe (ou les cheffes), mais que bien entendu certaines le soient (en tout cas perçues comme telles), et qu'alors un système sanitaire de contrôle par Assemblées Générales fasse en sorte que chacune se puisse croire associée aux décisions fondamentales, comme de changer la boîte aux lettres ou de réparer le frigo. Nous avions été cependant TOUTES d'accord (hétéros+homos) pour rendre vivant ce lieu délabré et insalubre. Les unes affairées à construire des banquettes (avec des traverses de chemin de fer qui puaient le cambouis encore 5 ans après), les autres à coudre des coussins à fleurettes, à gratter vieux papiers peints et crépis en vue de murs de briques apparentes. Toutes d'accord pour y cuisiner des bouffes d'enfer de tartes aux légumes et de ratatouille au pilpil, faire des fêtes et même des réveillons, antidote avancée contre les méfaits de la famille et les futurs désastres du cocooning.
   Sur la question du terme même de femme/féminisme, coexistaient deux tendances.
- La première avait le vent en poupe. C'était le versant naturaliste-essentialiste-différentialiste de " femme is beautiful ", incroyable fourre-tout corporatiste à la Luce Irigaray, avec retrouvailles des remèdes de nos ancêtres les sorcières, introspection de nos menstrues par nous-mêmes, et saga néo-mystique où la Lune était sûrement déesse : n'allions-nous pas appeler notre revue La Lune rousse, avec son versant légèrement maléfique ? (Nos textes y étaient d'ailleurs plus politiques que poétiques.) La revue Sorcières relevait directement de cette mouvance naturaliste de femellitude qui séduisait celles qui réclamaient avant tout le droit à la " différence ".
- L'autre tendance, bien plus radicale, bataillait pour l'égalité. Une évidence, dans un contexte d'infamie où absolument tout était à conquérir, et finalement le reste encore, à l'échelle du monde. Mais, je m'en suis rendu compte bien plus tard, l'égalitarisme restait blessant pour l'ego. Puisque toujours en référence aux mecs. Lesbiennes (même si, je le répète, nous ne nous sommes pas proclamées telles), nous détestions sans complexe le monde des hommes, et on n'en avait rien à foutre d'être " aussi égales qu'eux ". Valérie Solanas incarnait avec Scum notre légitimité à les détester/éjecter. N'avons-nous pas bombé les murs de Toulouse avec le fameux " Quand les femmes s'aiment les hommes ne récoltent pas " ? Slogan aussi pertinent que : " Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette ". À cela près qu'il s'agissait de slogans potentiellement lesbiens mais sans qu'apparaissent les lesbiennes ! Toujours " les femmes " quoi.

Vous mangiez donc à tous les râteliers ?

   Oui, puisque être (des) femmes nous paraissait encore obligatoire. Et nourrissant. Des Cahiers du Grif et des " Chroniques du sexisme ordinaire " (dans Les Temps modernes) à Questions féministes, un bon garde-manger. Oui mais. Il fallait lire des livres pour nous trouver, lesbiennes. Ou lire l'anglais, ou l'italien, ou aller au Québec, en Belgique ou en Suisse. Il n'y avait PAS de revue lesbienne, avant 80, en France. Et quand Masques - sous-titre : revue DES homosexualités - est paru, pour le coup, à l'orée de ces années 80, la mixité (avec les mâles homos) ne nous a pas semblé aussi inacceptable ni aussi menaçante qu'elle l'est aujourd'hui. Nous allions pouvoir y trouver, " dans le tas ", des articles contemporains français " d'attitude " lesbienne.

Lesbienne ? Tu es sûre ? Tu viens encore de parler d'homosexualité.

   C'est toute la complexité de la Révélation par les écritures. Celle-ci prend prétexte de tout, même de ce qui ne lui est pas tout à fait favorable. Encore une fois, tout ce qui se passe avant les années 80, pour les lesbiennes, est une lente évolution du Pléistocène au Néolithique. Même si Le Corps lesbien, de Monique Wittig, était déjà sorti en 73, rien dans l'environnement féministe même radical de Toulouse ne nous permettait de graver dans la pierre une quelconque pensée lesbienne séparatiste.

Les Italiennes, elles, l'avaient fait, et faisaient beaucoup de bruit avec la question du séparatisme. Et les Québécoises étaient plus en avance sur l'horloge de l'évolution...

   Oui. Nous étions toulousaines, pas québécoises… De vraies retardées, en somme, gâtées par l'opulence (ou le croyions-nous) de notre majorité de fait. Concernant ma naissance, je dois dire qu'elle fut quand même accélérée par l'émancipation de nos voisines italiennes. De Rome où je revenais souvent pour raisons de travail, je rapportais des mots qui fusaient comme des grenades en italien, identifiée enfin à ce mot de lesbica qui m'habituait à me dire lesbienne, et non plus femme-aimant-les femmes, ou, pire, " homo ". Et puis tout de même, nous avions des atouts à la Maison des Femmes : des têtes bien faites, une tradition de l'autonomie intellectuelle, et tout compte fait, nous avions mis en œuvre depuis déjà pas mal d'années la culture de non-mixité dans nos faits et gestes. À commencer par le premier ciné-club de femmes, non mixte. Oui, bien avant ce qui deviendra Cineffable et le festival de films lesbiens, et même avant Créteil, nous nous étions offert de voir des films de femmes dans un cinéma sans mixité, films dont quelques-uns à " sujet lesbien ".
   Quant au schisme interne à Questions féministes, il allait nous faire adopter une attitude particulière, à Toulouse : de déni, assorti d'insupportation pour ce qui nous paraissait, à tort, une bataille d'Hernani (cf. " parisianisme " !)
(5). Nous, on se voulait, on se voyait " en dehors de ça ". Fortes de nos désirs ! Car dans cette Maison des Femmes, à Toulouse, le " désir circulait ", c'est du moins ce qu'on aimait à dire, comme si cela nous donnait la grâce d'une immunité particulière ! Mais à force, il y eut comme un malaise…
   Rappel : à l'instar des gauchistes anti-capitalistes qui avaient accusé les féministes de s'éparpiller dans une lutte " secondaire " contre le patriarcat, d'affaiblir l'objectif premier d'abattre le capital, certain féminisme exigeait bel et bien des lesbiennes qu'elles ne " l'affaiblissent " pas dans des revendications elles aussi... secondaires.
   Et ce travail de sape du féminisme " primordial " sur un lesbianisme " secondaire " (sans compter la mainmise de Psych et Po sur le " MLF " ciblé tel un logo d'entreprise, depuis 79) eut finalement ses effets aussi sur nous, dans une morosité progressive où le mouvement des années 70 finit pas imploser, comme implosa la Maison des Femmes de Toulouse en 81. À quoi il faut ajouter le phénomène d'épuisement à tenir cette maison comme il est demandé aux épouses de tenir leur intérieur. Cet intérieur féministe finissait par être épuisé de projet extérieur visible, s'avérait une impasse cache-sexe de notre émergence théorique/politique de lesbiennes. (Cette expression de cache-sexe, pour signifier la pruderie retorse qui voulait que les lesbiennes vivent " heureuses mais cachées ", était de Brigitte Boucheron.)
   Dans cette année 81, en dépit de l'explosion joyeuse pour l'arrivée de la gauche, la fameuse circulation des désirs ne se traduisait plus en énergie créatrice et motrice. Féministes, nous l'étions et le serions toujours, mais lesbiennes radicales, nous ne pouvions l'être encore. Grosse fatigue. De toute façon, à la Maison des Femmes le proprio nous expulsait, le lieu déclaré insalubre allait être fermé sur ordre municipal. Aujourd'hui, la résidence assez bourgeoise qui l'a remplacé, en ce 19, rue des Couteliers, a également effacé un lieu de mémoire un peu chagrin. Ne me restent que des prénoms, comme n'avaient été que des prénoms la plupart des signataires des textes et tracts militants des premières années. Prénoms évaporés dans le cocooning des couples lassés de manifs et d'A.G., prénoms des englouties dans leurs carrières professionnelles absorbantes. Ou des disparues en vrai, et maudite soit leur mort qui nous prive aujourd'hui d'en reparler ensemble : ainsi " Marie-France " (morte en 1993), soit Marie-France Brive (et alors nom/prénom) qui osa imposer la cause des femmes pour en faire sujet d'histoire à l'Université
(6).
   Aussi, que toutes celles dont le seul prénom m'est encore cher et que je ne cite pas ici me pardonnent. Je ne fais pas œuvre de compil mais d'évocation sensible donc subjective. Après la fermeture de la MDF de Toulouse, le fait est que Brigitte et moi et d'autres étions fatiguées, sais-tu par quoi ? Par la perte du plaisir. Nous nous retrouvions dans une sinistrose dont on ne voyait plus la fin.
   La parution de Vlasta en 83 fut cependant un véritable éclair. Cette revue-là n'était pas " des homosexualités ", mais bien chevauchée lesbienne pur sang. Galop sauvage, amazonien, enfin. Éclair, oui, sur ce que nous taisions depuis longtemps : notre vertueuse (entendre orgueilleuse) disparition au nom d'une lutte " globale femmes ". Toutefois, des textes seuls ne font pas mouvement s'il n'y a pas, dejà, de vrai mouvement. Nous étions trop fragmentées, à Toulouse comme partout.
   Qui ne l'a pas vécu ne peut imaginer l'amertume pétrie d'apathie qui s'est mise à régner en France, au bout de plusieurs années Mitterand (et après la première euphorie), entre une gauche caviar, des gouroutisées qui prétendaient incarner " le " MLF, des mâles quadras effrontés style Bernard Tapie aux crocs de loups et la montée hallucinatoire de Le Pen dans les têtes, puis les urnes
(7). Tout ce qui avait été objet de luttes, y compris " sociales ", était bientôt taxé d'obsolète, de dépassé. La classe ouvrière était dépassée. Le féminisme lui-même était " dépassé ", ministresse ou pas du droit des femmes, en butte à un phallocratisme d'État, fût-il de gauche, qu'elle sous-estima même si elle en fit les frais, ligotée par l'hétérocratie et l'inexistence où nous étions nous-mêmes. Tout ça n'aide pas à la modélisation politique d'une quelconque visibilité lesbienne. Et les balles gagnantes de Navratilova, c'était un peu court pour que nous nous sentions " représentées ". Années noires d'une France rose bonbon bientôt lobotomisée.
   Sur ce fond de somnolence dépressive, évidemment assortie d'écœurement, que crois-tu qu'il se passât ? Un début de repointage de nez du gay people, lui dans une euphorie très synchrone avec les années fric du premier septennat mitterandien, une énergie galvanisée par l'aura d'un ministre de la Culture, sous les auspices d'une légitimité homo dépénalisée - bien sûr fort heureusement - et tout ce qui fait l'air d'un temps : qui va de l'émergence de l'esthétique baroque à l'affichage gay de quelques très doués dans la haute couture, en passant par des revues pour pédés-seulement, cette fois, comme Gai Pied qui étala vraiment ses muscles dans les années 80 même s'il apparaissait dès 79. À l'aube du futur lobbying commerçant du Marais, le Sida n'est pas encore vraiment là, limité aux seuls États-Unis, dans un déni français confondant et qui se prolongea un bon moment d'ailleurs.
   À Toulouse, un autre local-femmes issu d'une autre expulsion sanitaire mais surtout d'une autre mouvance, s'était réinstallé dans un nouveau quartier en gardant le même nom de " La Gavine " (la mouette, en occitan), et qui existe toujours, fidèlement non mixte. Tandis qu'ascensionne le lobby gay, bientôt sans freins pour afficher sa misogynie, que se déconfiture le féminisme, d'ailleurs ridiculisé - et par les mecs, OK, mais par les jeunes femmes et filles elles-mêmes, fuyant une génération plus tard tout label féministe comme une peste moyenâgeuse -, que sont jugulées les plaintes sociales, et qu'aboie Le Pen, et que la droite repasse aux élections de 86...

Lesbiennes au secours, réveillez-vous !

   Tu parles d'or. Mais tu connais les vieux couples, même si tu es plus jeune que moi. Il leur faut la méga-crise pour se désentraver. Une infidélité peut-être...
   Or à Toulouse, nous avions, comme cadre du couple féministe/lesbien, le bénévolat militant dans un lieu peu connu sinon de notre poignée de déjà convaincues, aux objectifs pourtant politiquement corrects mais désormais dépariés de leur… exultance ! Bref, on aurait voulu briller de mille feux, et nous affirmer, allons, disons-le cette fois, EN TANT QUE lesbiennes.

Séparatistes alors ?

   Pas dans le sens italien ou anglo-saxon du terme car chaque pays a son histoire, donc sa géographie conflictuelle, donc son vocabulaire. À Toulouse, le lit du conflit allait être circonscrit dans le seul local qui vivotait encore dans la ville : La Gavine, décrite plus haut de manière un peu sombre, j'en conviens. Alors, voulions-nous conserver ce régime avec ouvertures vespérales et tours de garde ouverture/fermeture pour réus fréquentées par 20-30 " femmes " au mieux ?
   À plusieurs, on aurait voulu aérer cet espace exigu, l'agrandir dans un projet d'ouverture pignon sur rue (même si celle-ci était peu passante), où la permanence serait permanente comme dans n'importe quel lieu public. Un lieu où s'y retrouver ne serait plus occulte mais offensif dans son affirmation anti-hétérosociale.

Aïe.

   Eh bien oui, aïe. C'est un peu comme si on avait revendiqué le droit à la luxure dans un confessionnal. L'esprit associatif relève toujours, on l'a souvent constaté, d'une sorte de macération. Il y règne un appareil de contrôle très luthérien du débordement. Or le principe de plaisir, par essence, est débordement.
   Nous pouvions être lesbiennes à condition d'être invisibles (non débordantes). Celles qui nous barrèrent cette faculté de visibilité lesbienne, de débordement, du moins dans ce lieu-là, étaient de pratique intime lesbienne, je tiens à le préciser. Mais elles étaient avant tout des féministes. Dès lors que nous voulions nous départir de ce label premier, c'est partir qu'il faudrait.

En somme le " schisme " toulousain s'opéra entre lesbiennes ?

   C'est en tout cas une séparation pré-historique, qui se situe avant que nos consciences vives d'aujourd'hui sachent repérer et nommer les différentes formes de la lesbophobie (alors non couramment répertoriée, comme je l'ai dit), lesbophobie y compris intériorisée, c'est le propre de l'effet de l'oppression, par les lesbiennes elles-mêmes.
   
Ce fut un séparatisme (puisqu'il y eut séparation de corps) entre lesbiennes (premièrement revendiquées) et féministes (secondairement lesbiennes). Le fait même de nous nommer lesbiennes " en premier " (ce qui aurait dû qualifier automatiquement notre féminisme), ne pouvait que rendre suspecte à leurs yeux notre capacité de combat féministe !

De là à passer pour des traîtres ?

   Fantasmatiquement, oui. Et rien de plus tenace qu'un fantasme. Rien de plus outrageant aussi, il faut le reconnaître, que persister et signer dans son principe de plaisir. Nous fûmes donc sûrement outrageantes.
   Fonder Bagdam, c'était bien retrouver la passion, et susciter d'ailleurs bien des... vocations. Fonder Bagdam, c'était enfin nous re-fonder, cette fois intègres, entre politique et vie sociale, entre culture et politique. Et aussi fondre de plaisir. Certaines y sont entrées... pour ce plaisir et y ont découvert LE politique. D'autres, qui n'y sont jamais entrées en raison du soi-disant vide de politique, n'allaient évidemment pas y trouver du plaisir.

Mais pourquoi parles-tu du plaisir tout le temps ? C'est pas drôle d'être lesbienne, en tout cas pour certaines, et pourquoi le plaisir aurait-il dû être plus fort... que la réalité du viol par exemple ?

   Parce qui s'aime bien châtie bien ! Comment poursuivre notre lutte contre le patriarcat et saper le système hétérosocial qui en est l'outil, sans être sûres de nos forces ? Or qu'est-ce qui donne la force, si ce n'est la fierté (l'amour de soi) ? Qu'est-ce qui donne l'énergie de la construction théorique, si ce n'est le plaisir de qui on est, celui des choix de vie qu'on a faits, envers et contre tout(es) ?

C'est ça qui vous a été reproché, en plus d'être des commerçantes ?

   Sans doute, dans la rhétorique d'une diabolisation, dont on se fichait d'ailleurs éperdument. Notre légitimité, je dirais existentielle, se voulait sans entraves, ni soumise à un quelconque diktat de pureté féministe.
   Quant à être commerçantes, oui, si l'on tient pour négligeable de tenir un lieu public ouvertement anti-(hétéro)sexiste ! Oui, si l'on considère toujours l'affirmation de notre autonomie de pensée comme secondaire. Et là je parle aussi de notre autonomie par rapport aux homos mecs. PAS UN MEC À BAGDAM donc PAS d'HOMOS. (Au grand dam des pédés naturellement, et de leurs petites amies, très lancinantes sur ce point, surtout au début.) Un deuxième impératif était d'éjecter toute porteuse de discours raciste donc fasciste.

Nous sommes loin du féminisme. Où en était le " mouvement des femmes " ?

   À la fac !
   J'exagère. Mais le début des années 90 confirme d'une part un backlash sévère, un retour de bâton sur fond de paralysie mitterandienne (j'insiste), avec retour de la droite (pour couronner), et voit d'autre part l'émergence, enfin, d'une éclatante visibilité lesbienne. Bagdam Cafée a ouvert en 89 (qui sonne comme les décimales d'une révolution), et fut le premier et longtemps seul lieu lesbien public non mixte en France. Mais bien vite, une galaxie d'associations déjà existantes se firent connaître, bien relayées par les infos de Lesbia qui alors tournait à plein régime (les premiers timides numéros étaient sortis en 82).
   Pendant ce temps le féminisme " pur ", lui, a évolué en approfondissant les " rapports sociaux de sexe " et/ou les " études de genre ". Toulouse, comme je l'ai dit, avait été leader dans ce domaine, à la fac. N'oublions pas, pour nuancer mon attribution d'institutionnalisation, que le fameux colloque féministe de Toulouse en 82 était encore de facture militante. Car il en fallait, du culot, pour imposer l'idée d'une qualité scientifique à une recherche considérée, par la mâlitude universitaire, comme militante (donc non crédible), et d'ainsi faire entrer le féminisme dans le rang des sciences sociales, à l'intérieur d'un pays aussi macho que la France. Les mâles avaient " raison " : c'était et ce devrait être encore un fait militant que de chercher, dévoiler, dépecer - scientifiquement - les rapports de pouvoir constituant les sexes. À condition que les opportunistes de tout poil ne s'en mêlent pas, ce qui n'a pas manqué de se produire (cf. loups dans la bergerie, et leurs servantes). Quoi qu'il en soit, si Toulouse et son groupe Simone a enclenché le processus des études féministes, c'est bien que le féminisme était prêt à passer de la rue à l'Université. Fatigué de manifs, il était peut-être mûr pour s'asseoir sur les bancs de l'histoire. Quant aux faits et gestes du lesbianisme...

Eh bien tu vois, eux aussi sont entrés à la fac !

   Par la petite porte et tu le sais. PAS de lesbienne politique en séance plénière dans le colloque 2002 de Toulouse, " Résistances, ruptures, utopies " (?). Mais quand même un atelier lesbien, parce que proposé par une lesbienne dans la place. Les universitaires d'aujourd'hui ne peuvent plus risquer de refuser la participation des lesbiennes, mais n'iront jamais elles-mêmes nous chercher ! Enfin, malgré ce siège étrange, de strapontin, peu ou mal financé (Bagdam en tant qu'association a d'ailleurs participé à certains frais de voyage - 6 sur 19), nous avons accepté de nous asseoir dans le cadre de ce colloque francophone. Le principe de plaisir, peut-être, encore… Dont celui de retrouver la plupart de celles qui étaient déjà à Toulouse en avril pour le (3ème) colloque international d'études lesbiennes(8) de Bagdam Espace lesbien.

Justement, revenons à Bagdam. Elles étaient venues à Bagdam Cafée, les icelles du groupe Simone(9) enseignant à la fac ?

   Les premières années, non. Peut-être qu'elles n'étaient pas nées ! Elles sont souvent jeunes, et depuis sont très occupées par leurs cours, parfois par de jeunes enfants à élever. Mais chaque fois qu'elles sont venues, c'était très amical. Quant aux féministes militantes de La Gavine, il a fallu qu'elles s'habituent à notre longévité pour nous considérer quand même comme des croyantes, quoique toujours immergées dans le péché. Quand elles ont commencé à se risquer à entrer pour des soirées bagdamiennes particulières, par exemple des concerts de nature œcuménique, eh bien c'est Bagdam qui a dû fermer (en 99) ! Là encore, éjectées par un propriétaire, mais surtout à nouveau fatiguées.

J'avais cru que c'était que du plaisir...

   J'ai dit aussi que le plaisir est débordement. Or la routine d'une formule éprouvée finit par enfermer dans un cadre. De là à étouffer... Aux énergies physiques des cinq ou six premières années avait peu à peu succédé une lourdeur, d'ailleurs bien fatigante pour celles qui s'occupaient du lieu concrètement. Et quand la fatigue est revendiquée pour ne pas faire l'amour, c'est qu'il y a panne de désir. Or le radicalisme ne peut se figer dans une formule. Il est d'ailleurs curieux qu'un lieu physique ait pu finir par brimer nos énergies intellectuelles. C'était pourtant une grosse affaire, que cette visibilité physique, donc la possibilité d'accueil physique des lesbiennes invisibles... C'est bien ce " café " entretenu par Sylviane Francesconi (salariée) qui avait, dans une superbe synergie, alimenté la fougue politique et ontologique du lieu. Sauf que " l'alimentaire " (la pure consommation... de boissons) narguait le politique donc le plaisir du politique ou de la culture. L'alimentaire en question entretenait d'ailleurs à grand peine nos finances, et d'autres lieux ouverts aux lesbiennes plus jeunes, dans leur nouveauté, rendait le café Bagdam, allons, disons-le, un peu " fatigué " lui aussi. Les murs eux-mêmes étaient fatigués, et cela nous était reproché.

Donc soulagement d'un poids, la fermeture ?

   Avant d'être soulagement, d'ailleurs pour toujours teinté de regret, ce fut la rude entreprise du deuil. Bagdam Cafée (le lieu Bagdam) avait tant représenté pour les lesbiennes, non seulement de Toulouse et sa région, mais en France et à l'étranger... C'était un tel roc, un tel symbole de notre émergence politique sur la place publique. Rien à faire : on se mettait à la porte de nous-mêmes, cette fois.

Pas tant que ça, avec la recréation de Bagdam ESPACE lesbien.

   Encore un processus de dépassement des limites. L'espace concret nous manque très fort encore, parfois. Cependant l'évolution de Bagdam Cafée en Bagdam Espace lesbien est due à l'évolution théorique de notre vision radicale sur le monde. Elle matérialise cette fois dans un espace mental - par définition non limité ni fermé entre 4 murs -, les besoins de nombreuses lesbiennes politiques d'aujourd'hui : un échange continuel de nos mémoires-savoirs, de nos recherches internationales, auxquelles nous pouvons donner des rendez-vous réguliers (comme justement nos trois premiers colloques d'études de 2000 à 2002, une revue d'études lesbiennes, et une " École des lesbiennes " à partir de janvier 2003). Sachant que le reste du temps nous vivons, communiquons, non plus à l'échelle du seul territoire national mais du monde, via Internet entre autres.
   Il n'empêche : nos vies privées souffrent de ne plus avoir un Bagdam Cafée où s'éclater dans l'imprévu. Nous sommes entrées dans l'âge où pour nous voir, il faut le prévoir, et donc nous inscrire dans un agenda.
   À l'exception de La Gavine qui reste fidèle à la non-mixité, et avec laquelle s'est opérée maintenant une bonne circulation de compétences respectives, les autres lieux possibles pour les lesbiennes à Toulouse sont maintenant mixtes. On a gagné en crédibilité politique, mais perdu en énergie juvénile locale. Nous ne transporterions plus des traverses de chemin de fer pour en faire nos banquettes, où asseoir nos petits culs fatigués autour d'une ratatouille au pilpil !
   En revanche, nous nous sommes assises aux franges d'un colloque féministe. Nous savons combien cette " assise " fut provisoire, et conjoncturelle. Mais notre espace (lesbien) est ailleurs...
   Alors, souhaitons-nous que cet espace, cet ailleurs, encore vaste comme l'infini théorique que l'on arpente, ne se dilue pas dans nos morts, ni ne finisse écrabouillé par la mondialisation de la médiocrité, du fascisme, en somme de la guerre et du football des hommes.

 

   Une dernière requête, en post-scriptum, et a posteriori : féministes, hétéroféministes, que n'avez-vous osé, quand il vous était loisible de le faire (années 70-80), crier " Nous sommes toutes des lesbiennes ", plutôt que de vous en défendre, en nous fuyant, croyant ainsi mieux être acceptées par les institutions du pouvoir mâle que vous étiez censées abattre ? Nous n'aurons donc jamais été vos " juives allemandes(10) ".
   Dommage.
   Pour vous ?


Notes :

* La balance des mots du titre contient un pléonasme dont je suis consciente : le lesbianisme ne peut être que féministe, dans le sens où l'entend une lesbienne, non pas par essence, mais par choix : car une lesbienne se situe radicalement dans le combat de tout ce qui opprime les femmes, à commencer par l'obligation à l'hétérosexualité qui et que génère le système politique d'oppression patriarcal.
Quant au féminisme, je laisse à l'appréciation de chacune s'il ne peut être que lesbien !
1 - Allusion au périodique Le Torchon brûle, qui sortit en 1971 en France, aussi drôle que rageur, monument historique de première nécessité.
2 - Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception.
3 - Front homosexuel d'action révolutionnaire.
4 - Jacqueline Julien, " Est-ce qu'on naît lesbienne ou est-ce qu'on le devient ? ", in Espace lesbien, Actes du 3e Colloque international d'Études lesbiennes, n° 3, Bagdam Espace Édition, Toulouse, sept. 2002.
5 - Dans son dossier " Lesbiennes vs hétérosexuelles ou hétéro-féminisme vs lesbianisme radical ? ", la revue Amazones d'hier lesbiennes d'aujourd'hui (AHLA, Montréal, vol. 1, n° 1, juin 1982, pp. 14-44) a publié les principaux tracts et lettres de 1980-81 attestant des débats et événements politiques au sein du mouvement, ainsi qu'un rappel du contexte québécois.
6 - Un chemin d'ailleurs non pavé de roses, pour Marie-France Brive, que de créer ce département d'Études féministes de Toulouse (premier en France), le " groupe Simone " ; mais elle avait la ténacité intellectuelle, l'inspiration des modèles anglo-saxons très en avance sur les français, et l'intuition d'une historienne pour qui le contenant universitaire était un réceptacle possible de la mémoire des faits et gestes des mouvements de femmes.
7 - En 1986, le Front national allait obtenir plus de 11 % des voix dans plus de 20 départements, de 8 à 11 % dans 31 autres. Naturellement, ce " soudain " succès aux législatives ne venait pas de nulle part. L'extrême-droite avec ses nervis de " Laissez-les vivre " (dès 70, avec commandos anti-IVG) et ses " penseurs " de la Nouvelle droite culturelle (dès 68, avec entre autres la revue Nouvelle École) s'inscrivent dans une tradition fascistoïde bien ancrée en France (misogynie, lesbophobie, homophobie, racisme/antisémitisme : haines obsessionnelles de rigueur).
8 - Cf. Actes du 3ème Colloque international d'Études lesbiennes, " Le sexe sur le bout de la langue ", in Espace lesbien, n° 3, op. cit.
9 - Nota Bene : Les Simone rebaptisées Sagesse…
10 - Allusion à la décision spontanée de crier " Nous sommes tous des juifs allemands " pendant les manifs de Mai 68, lorsque Daniel Cohn-Bendit, arrêté en tant que " meneur " (de troubles), fut qualifié de " juif allemand " par certaine presse. Le slogan peut être critiqué sur le fond mais reste significatif d'une solidarité, dans la forme. Les lesbiennes n'auront pas eu l'honneur d'une telle empathie anti-norme de la part des hétéroféministes, que les machos de tout bord, peu soucieux de faire le tri entre les pratiques, ont traité de gouines, et bien sûr de mal baisées. Ô rhétorique de la phallitude…

Jacqueline Julien

Source : http://www.chez.com/bagdam/articles/lesbianisme.html

Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Dimanche 19 février 2006 7 19 02 2006 17:26

Images invisibles: les lesbiennes

Par Françoise GUILLEMAUT


Pour penser la place des lesbiennes dans les rapports sociaux de sexe, nous devons au préalable tenter de la définir et de la comprendre. Or, à mieux y regarder, nulle place ne leur est faite dans l'histoire ni dans les sciences humaines. Elles sont comme invisibles, silencieuses. Cette question du silence ne concerne pas les seules lesbiennes, puisque l'ensemble des femmes y est confronté, à des degrés divers.

Images de femmes

"Les petites filles ont toutes leur jardin secret"; l'image, une petite fille, habillée d'une robe à fleurs et qui tient un petit bouquet de fleurs à la main; le tout, dans une publicité pour une marque de prêt-à-porter. Voilà une petite fille bien à sa place, celle du secret: secret valorisé comme l'une des caractéristiques du genre féminin; secret souvent honteux, futile. En France, jetons un regard sur notre nouvelle assemblée en mars 1993: femmes non représentées, invisibles, plus que jamais réduites au silence sur la scène politique. Invisible: "Qui échappe à la vue en raison de sa nature, sa distance, etc., ou qui se cache, qui ne veut pas être vu".

Si on se réfère aux image archétypes de "La Femme", celle qui nous donne le plus à voir se tient en retrait, ne s'affirme pas, ne revendique pas de pouvoir économique, politique ou social. Elle existe dans le regard des hommes, dans leur désir. Et paradoxalement son sexe est étalé, son genre réifié (mère ou putain, élégante ou vulgaire).

Or "les lesbiennes ne sont pas des femmes", disait en 1980 Monique Wittig, dans la mesure où elles n'orientent pas leur désir vers la différence (au sens de la bipolarité homme/femme), dans le "ça va de soi hétérosexuel". L'hétérosexualité repose sur une "évidence": il existe deux sexes anatomiques qui correspondent à deux genres différents et complémentaires et qui s'attirent. Cette différence est encore aujourd'hui pensée comme une hiérarchie. Claude Crépaultt (1991), par exemple, décrit ainsi une sexualité satisfaisante: "L'homme doit être en mesure d'érotiser à la fois ses pulsions agressives et ses pulsions fusionnelles. La femme quant à elle doit parvenir à érotiserr jusqu'à un certain point, l'agressivité masculine à l'intérieur d'un lien amoureux." On peut remercier l'auteur pour son "certain point", mais regretter que ce point-là soit aussi mal défini et ouvre la porte à la violence et à la domination. Quoi qu'il en soit, on peut lire à travers cette définition que la différence est pensée comme une hiérarchie des deux genres où l'homme est dominant et la femme naturellement soumise à ses pulsions, lesquelles sont nécessairement "agressives".

Pour Monique Wittig, les lesbiennes opèrent une rupture avec la bicatégorisation des sexes; elles ne se reconnaissent pas de cette catégorie sociale "femme", changent de perspective, se situent hors du champ de l'hétérosexualité. Les frontières de leur genre sont incertaines, elles en jouent, les transgressent même.

Femmes, lesbiennes; elles ont en commun d'appartenir à la même catégorie de sexe, mais si les premières sont assurément de genre féminin, les secondes, en revanche, ont un genre plus flou. Le silence et le secret sont des constantes de leur histoire. Et si les lesbiennes échappent ou tentent d'échapper à la catégorie de genre féminin, elles n'en restent pas moins socialement invisibles. Elles ne semblent pas se situer autrement que comme il leur est suggéré: femmes, réduites au silence. Et cachées socialement.

ENQUÊTES ET PRATIQUES

Les lesbiennes rendues invisibles

L'occultation des lesbiennes prend en fait plusieurs formes. Voyons lesquelles.

Dans l'histoire

On peut les faire disparaître de l'histoire ou de la littérature, comme Sapho, dont les écrits ont été épurés de leur contenu lesbien pendant des siècles; on peut parler de leurs pratiques comme de "péchés silencieux", de "crimes détestables et contre nature" (XVIe siècle, cité par Marie-jo Bonnet [19801). On croit même les ramener finalement à l'hétérosexualité, car elles ne sont décrites que par des hommes, qui, forts de leur pouvoir et de leur place, n'imaginent pas un érotisme et une sexualité hors de leur portée, hors de leur définition et de leurs normes. L'extrait du roman de Gérard de Villiers, cité précédemment par Daniel Welzer-Lang, est éloquent en ce sens.


Dans les discours sur la sexualité


On peut affirmer que les lesbiennes sont moins nombreuses que les hommes homosexuels ou qu'elles n'existent pas. Ainsi, l'enquête Spira sur la sexualité en France (Spira, Bajos et al., 1993) montre que les femmes déclarent moins souvent que les hommes avoir eu une partenaire sexuelle de même sexe, mais leur taux de non-réponse à ce sujet est supérieur à celui des hommes, ce qui confirme l'hypothèse du non-dit plutôt que du non-vécu. On peut aussi prétendre que leur égarement sexuel n'est qu'un passage vers la vraie sexualité... hétérosexuelle, celle-là. Le mythe de l'homosexualité adolescente en fournit un exemple.

Chez les hommes homosexuels

Pour ce qui est de la place des lesbiennes dans la catégorie des homosexualités, force est de constater qu'elles sont englouties par le masculin, devenu marque du général, cela par un effet de glissement: homosexualité = homme = gai (Lhomond, 1991). Ainsi, par exemple, le Rapport gai (Cavailhès, Dutey et Bach-Ignasse, 1984) fait état d'une enquête portant sur 1600 personnes homosexuelles... dont 259 femmes. Les auteurs s'en excusent et l'expliquent comme suit dans un chapitre consacré aux "biais de l'enquête":

"Les femmes sont peu enclines à répondre à ce type de questionnaire." Sur quelles données s'appuie-t-on pour affirmer une telle chose?

"Certaines femmes refusent pour des raisons idéologiques de répondre à ce type de questionnaire mixte." Signalons que l'enquête est dirigée par trois hommes.

"Certaines femmes ont trouvé la tonalité du questionnaire trop masculine ... " Voilà peut-être la clé du problème... "Sans doute ont-elles raison, concevoir un questionnaire adapté à la fois aux hommes et aux femmes tenait de la gageure, tant sont différents les styles de vie... des excuses s'imposent donc", etc.

L'homosexuel devient la figure universelle de l'homosexualité, les lesbiennes en sont des expressions particulières, marginales.

Dans les rapports sociaux de sexe

Dans la réalité, comment considère-t-on les femmes entre elles? Comment considère-t-on les hommes entre eux?

La culture des hommes est valorisée, cultivée dans les groupes masculins (sport, politique, etc.), où une homosocialité plus ou moins contrôlée et plus ou moins nommée permet d'acquérir des valeurs viriles et amène les hommes plus jeunes à trouver leur identité masculine; c'est là que se posent les jalons de leur pouvoir potentiel.

Lorsque les femmes sont entre elles, elles sont socialement considérées comme "seules", et surtout comme non protégées (en particulier le soir, dans la rue). Ou encore, les femmes peuvent être sans les hommes, lorsqu'elles s'occupent collectivement des enfants, ou lorsqu'elles s'adonnent à quelque loisir futile (lèche-vitrine, par exemple), qui n'intéresse pas les hommes. En règle générale, les activités des femmes lorsque celles-ci sont en dehors du regard des hommes, sont orientées vers leurs fonctions reproductrices ou vers l'amélioration de leur apparence de femme (soins, beauté, etc. On en trouvera la confirmation en feuilletant les magazines destinés à l'un et à l'autre sexe).

Si les femmes s'organisent entre elles hors des limites de l'hétérosexualité (dans des groupes féministes, par exemple), elles ne sont plus à leur place, elles deviennent des "harpies", sont critiquées ou dévalorisées. Cette forme-là d'homosocialité n'est pas pensable pour les femmes. Si, entre elles, elles se situent hors de l'hétérosexualité, si c'est pour elles une question de désir ou de plaisir, alors elles disparaissent de la réalité et des discours. D'ailleurs, elles se cachent pour la plupart.

Car la sexualité "en soi" pour les femmes n'est pas permise, surtout si c'est entre elles; et on peut considérer avec Nicole-Claude Mathieu (1985) qu'"il semble bien que les hommes ont davantage la possibilité que les femmes d'avoir des relations homosexuelles" et que "dans la mesure où on a réussi à soumettre totalement les femmes à la reproduction, l'homosexualité masculine peut être structurellement homogène avec le pouvoir des hommes sur les femmes et n'est donc pas forcément contradictoire avec une hétérosexualité reproductive masculine. Par contre, l'homosexualité féminine, dans la mesure où elle exprime le refus du pouvoir des hommes, ( ... ) est évidemment plus dangereuse".

Des lesbiennes et des femmes

Un mélange de rejet et d'attirance semble caractériser l'attitude des femmes hétérosexuelles à l'endroit des lesbiennes. Les lesbiennes plus politisées se retrouvent dans différents mouvements de femmes; ici, bien qu'elles soient souvent moteur des actions ou des réflexions, elles sont aussi invisibles... pour ne pas discréditer la parole de l'ensemble des femmes, c'est-à-dire des hétérosexuelles, ou parce qu'elles font elles-mêmes passer la valeur "femme" avant celle de "femme lesbienne".

Chez les féministes hétérosexuelles, ces amantes potentielles peuvent susciter de l'attirance ou de la peur; dans une équipe féministe d'un centre d'accueil, l'idée fut émise qu'il ne fallait "pas trop" de lesbiennes, pour une question d'équilibre...

Certaines féministes hétérosexuelles, associent souvent les lesbiennes à un idéal de vie entre femmes, à une image de force et de pouvoir. Mais être proche des lesbiennes, c'est aussi s'exposer à des questionnements nouveaux ou à des transformations insoupçonnées, parfois intolérables, d'où des attitudes de fuite ou de rejet. Dans le mouvement des femmes, des hétérosexuelles ont adressé d'amers reproches aux lesbiennes; des exemples en sont rapportés dans l'ouvrage Chronique d'une passion (Centre lyonnais d'études féministes, 1989), qui relate une partie de l'histoire du mouvement des femmes à Lyon, "les femmes hétérosexuelles", dit Viviane C., la "bouclaient d'autant plus qu'il y avait la dominance du discours homosexuel"... En silence donc, nombre de femmes hétérosexuelles "culpabilisaient quasiment à ne pas être homosexuelle considéraient l'homosexualité comme une panacée"...

Récemment, j'ai entendu une femme hétérosexuelle dans une rencontre de femmes lesbiennes dire, rejetante: "Elles draguent comme des hommes ... ", "Elles ressemblent à des hommes ... " On peut voir là une tentation de déplacer l'image de la lesbienne hors du genre féminin, même si elle est reconnue comme personne du sexe féminin: elle drague comme un homme. Car hors du genre féminin, il n'y a pas d'autre choix que le genre masculin dans les projections sexuelles des femmes non homosexuelles. En effet, où situer ces personnages, "transfuges à la classe des femmes" (Wittig, 1980)? Une projection de soi-même hors de la bicatégorisation des genres serait alors nécessaire.

J'ai été surprise, en revanche, de trouver le modèle lesbien donné à titre d'exemple d'une sexualité innovatrice,

dans un tout récent magazine édité par un groupe de jeunes femmes féministes, Marie pas Claire (1993): "( ... ) si tu veux bien admettre qu'on puisse faire l'amour sans qu'il y ait coït. je ne dis pas que c'est quelque chose qu'on imagine facilement, mais il suffit de te demander comment les lesbiennes le font, elles!"

Nous, lesbiennes

Les lesbiennes ont pour leur part de bonnes raisons de rester invisibles.

"Ça ne regarde que moi, je protège ma vie privée et ma carrière professionnelle." Le secret est une protection contre le rejet ou la stigmatisation sociale. Mais c'est aussi une protection contre les agressions sexuelles, contre la violence réelle à laquelle l'ensemble des femmes est en permanence confronté, et plus encore, dans l'espace public, celles qui n'ont pas de "protecteur"; la protection est en général le corollaire de la soumission... même "douce", et toujours celui de la discrétion et du silence.

Une lesbienne, qui tient un bar de nuit réservé aux femmes, explique qu'elle ne mentionne pas, sur la carte de visite du lieu, l'exclusivité féminine, car, "dans ce quartier de bars et de boîtes de nuit, ce serait trop risqué de se faire repérer [ ... ] il y a un bar échangiste juste à côté et puis on ne veut pas avoir de problèmes".

Maxime Wolfe (1992) décrit pour sa part des lieux clos et discrets, pour "des femmes invisibles dans des lieux invisibles": "La plupart des bars dont pas de fenêtres, ou couvrent leurs fenêtres. Ils ont souvent intérêt à protéger l'anonymat de leur clientèle. Les bars lesbiens n'ont généralement pas de signes ou de noms ou d'autres signes extérieurs qui pourraient les révéler aux autres citoyens." (Traduction libre.)

Rendues invisibles, certaines lesbiennes se taisent ou se cachent pour vivre tranquilles. Elles intègrent le silence et le secret, comme si elles utilisaient l'un des archétypes de "l'être femme" à leur propre compte, comme une arme.

Ce silence est une arme à double tranchant. Sans doute permet-il à court terme de se sentir en sécurité, non exposée. Mais il est à craindre, comme le souligne Christiane Jouve (1991), que:

(... ) notre secret nous frappe de plein fouet: invisibles, nous devenons ce que nous avons accepté d'être, rien. ( ... ) À force de vouloir nous protéger, nous dépensons toutes nos forces à nous soumettre. ( ... ) Nous avons appris qu'il ne faisait pas bon transgresser. Nous nous sommes nourries d'invisibilité vers laquelle nous poussent tous nos instincts de survie: la peur de l'affrontement verbal ou physique, la peur des quolibets, des graffitis, de l'hostilité des voisins ou des collègues, la peur d'être licenciées, de ne pas avoir de promotion, la peur de perdre nos enfants lors d'un divorce.

Les lesbiennes sont contraintes au secret, car quoi de plus douloureux que de se reconnaître murée dans le silence, du fait de sa condition ou de sa place... ou de son absence de place. Il est certainement plus rassurant de s'imaginer dans une démarche volontaire que de reconnaître que l'on s'adapte à la réalité d'une oppression en se niant soi-même.

Ne peut-on voir là, dans cette illusion de l'appropriation de son propre silence, une forme de déni de l'oppression, et plus profondément, une pérennisation du sentiment de culpabilité, de honte de soi? Pour les lesbiennes, la culpabilité découle aussi du fait qu'elles occupent une place qualifiée de déviante: ne pas être la "bonne fille", ni la "bonne" épouse, ni la "bonne" mère. Toute la difficulté semble être d'assumer une histoire construite justement sur l'absence d'histoire et de place, sur le vide, sans figure emblématique à laquelle raccrocher sa fierté.

Or seule la parole pourrait leur rendre leur histoire. Et les lesbiennes qui cessent de s'identifier individuellement ou collectivement à l'image stéréotypée de "la femme" participent de cette ouverture et de cette visibilité, quel que soit le moyen. Ne plus porter le masque de l'hétérosexualité dans les relations sociales, c'est déjà parler, c'est faire émerger d'autres représentations et d'autres manières d'être au monde.

Lesbiennes et gais, quelle place?

Selon les époques, certaines formes d'homosexualités ont été alternativement entourées de secret, réprimées ou bien valorisées. Dans tous les cas, il s'agissait de l'homosexualité masculine: initiation passant par des pratiques homosexuelles, culte de l'amour des garçons dans la Grèce antique, etc. Depuis le début du siècle, les discours sur les femmes homosexuelles émergent, et avec eux les idées reçues continuent malheureusement à prévaloir. Les hommes et les femmes ne font pourtant pas l'objet des mêmes a priori. Un homosexuel sera soupçonné, souvent à tort, d'avoir tendance à adopter le genre féminin, dont on lui attribuera les qualités (sensibilité, distinction, tact ... ). Il n'en reste pas moins homme, et à ce titre solidaire des autres hommes... sans même y "réfléchir".

Une homosexuelle est accusée de vouloir imiter les hommes. Elle en devient ridicule et grossière (dans l'imaginaire et les normes populaires). Elle n'est plus une femme digne de ce nom...

Ou encore, deux hommes vivant ensemble sont plus aisément repérés comme homosexuels; deux femmes sont des amies, ce sont deux femmes "seules". Leur autonomie n'est pas concevable, pas plus d'un point de vue sexuel que relationnel. Il n'y a pas beaucoup de symétrie entre les gais et les lesbiennes par rapport au silence et aux modalités de la répression.

Le silence des lesbiennes

L'injonction au silence pour les lesbiennes s'appuie sur le fait que les femmes sont, de toute façon, moins bruyantes: "Le contrôle du volume de la voix est imposé fortement et tôt chez les filles. Cette longue restriction rend la prise de parole publique (de meeting, de travail, d'assemblée de quelque nature que ce soit) difficile à la majorité des femmes dont la voix, habituée de longue date à la fois à un faible volume sonore en public et à un débit précipité, ne porte pas, et n'est souvent pas entendue."

Le silence des femmes n'est pas questionné, il est. C'est en partie ce silence qui permet la pérennisation de notre oppression. Lorsque des voix s'élèvent pour la dénoncer (IVG., violences conjugales, harcèlement sexuel ... ), leur légitimité est mise en cause. Là encore, les femmes courent le risque d'être de nouveau réduites au silence, leur discours est perçu comme une plaisanterie ou de la colère, mais rarement comme une analyse théorique de l'oppression (Guillaumin, 1992).

Lorsque les lesbiennes commencent à se montrer publiquement, on leur reproche d'être provocatrices; elles créent un malaise par leur attitude. On préfère qu'elles restent discrètes; elles n'ont jamais le droit de n'être "pas comme il faut", c'est-à-dire à leur place de femmes: timbre de la voix, attitudes corporelles, vêtement, prise de parole, drague...

Nous pouvons nous demander pourquoi, chaque fois que les femmes se reconnaissent comme sujets désirants, sujets pensants ou sujets de leur propre histoire, "on" arrange l'histoire pour qu'elles n'y apparaissent pas comme telles; pourquoi les femmes qui disparaissent de l'histoire et des mythes sont justement celles qui situent leur sexualité, leur érotisme et leurs désirs hors du champ de la sexualité des hommes; pourquoi enfin, chaque fois qu'une femme lève la tête, on fait en sorte de supprimer jusqu'à ses propres traces.

Les lesbiennes, donc, subissent une double contrainte au silence, comme femmes et comme homosexuelles. Ainsi, leur invisibilisation, vue comme une des formes de l'homophobie, est l'un des moyens d'assigner l'ensemble des femmes à leur place: femmes définies comme telles par le regard des hommes, femmes en retrait, en secret sauf dans leur féminité.

Celles qui par choix et par désir sortent des rangs de cette féminité-là et des rapports hétérosociaux (et de ce fait se rendent inaccessibles aux hommes) sont rendues invisibles, non pas seulement par un aveuglement culturel, mais surtout parce qu'elles ouvrent des voies (voix) nouvelles.

Même si elles ne dépendent pas économiquement ou sexuellement d'un homme, même si elles savent créer des lieux ou des réseaux privilégiés pour leur culture, leur socialisation, l'élaboration de leur parole et de leur réflexion, elles demeurent privées de parole publique, en plus d'être contraintes à l'hétérosocialité.

Cette forme d'homophobie est pernicieuse, rampante, sournoise, parce qu'elle s'appuie sur un aspect millénaire de l'oppression imposée aux femmes.

Que les femmes aient une histoire, une parole, une trace leur permet de se reconnaître et de s'identifier, de devenir sujets de leur propre histoire. Cela permet à la plupart des lesbiennes de sortir de l'isolement social, de la peur de la stigmatisation. Pour Monique Wittig (1983):

Il nous faut, dans un monde où nous n'existons que passées sous silence, au propre dans la réalité sociale, au figuré dans les livres, il nous faut donc, que cela nous plaise ou non, nous constituer nous-mêmes, sortir comme de nulle part, être nos propres légendes dans nos vies mêmes, nous faire nous-mêmes êtres de chair aussi abstraites que des caractères de livres ou des images peintes.

Mais, au-delà de l'intérêt pour la communauté lesbienne, il est de l'intérêt de toutes les femmes que les lesbiennes aient une place à part entière dans les discours sur les rapports de sexe et sur la sexualité. Dans l'analyse des rapports sociaux de sexe, les lesbiennes questionnent la bicatégorisation homme/femme. Elles jouent avec les genres pour les rendre obsolètes. Elles rendent inopérant le mythe de "La Femme"; elles sont femmes et "non femmes", elles sont "masculines", et "non hommes", elles sont finalement "partout". Elles mettent en lumière la construction sociale et politique de LA sexualité en révélant la multiplicité de ses formes. Elles interrogent l'ordre prétendument "naturel" du désir, érigé comme résultant de LA différence des sexes, le coït comme fin en soi de la sexualité, et le lien entre le plaisir et la reproduction (Franklin et Stacey, 1991).

Les lesbiennes révèlent le lien entre le sexisme et l'hétérosexisme; leur mode de vie et de relation met en lumière qu'un comportement hétérosexuel et homophobe n'est pas universel, même s'il est majoritaire dans les rapports sociaux.

L'intérêt de leur visibilité est bien justement de rendre public un point de vue minoritaire; c'est un moyen de questionner l'hétérosexualité. Il importe donc de ne pas considérer que les lesbiennes transgressent l'ordre de la sexualité et sont de ce fait marginales ou pour le moins originales. "Les lesbiennes" ne forment pas une catégorie spécifique; par leur questionnement et leur mode de vie, elles font partie intégrante de l'ensemble de la société. Parler dans la seule perspective de catégories sociales, sexuelles ou autres ne servirait qu'à renforcer les différences et surtout leur hiérarchisation. A l'intérieur même du mouvement lesbien, la pensée catégorielle ne peut que diviser, hiérarchiser: "les vraies lesbiennes", les "trop" hommes, les "pas tout à fait", les hétérosexuelles... Il importe donc de ne pas les désigner comme différentes mais plutôt, pour l'ensemble des femmes, de pouvoir aussi se reconnaître de cette forme-là de recherche d'identité, reconnaissance symbolique ou non, en tant que sujet, hors de la projection de l'"autre" sexe, dans une réappropriation réelle de tous les possibles.

RÉFÉRENCES

BONNET, Marie-Jo (1980), "Un choix sans équivoque", Paris, Denoël-Gonthier.

CAVAILHÈS, JeanPierre DUTEY et Gérard BACH-IGNASSE (1984), Rapport gai, enquêtes sur les modes de vie homosexuels, Paris, Persona.

CENTRE LYONNAIS D'ÉTUDES FÉMINISTES (1989), Chronique d'une passion, le mouvement de libération des femmes à Lyon, Paris, L'Harmattan.

CRÉPAULT, Claude (1991), "Sexoanalyse et processus sexoanalytique", dans Contraception, fertilité, sexualité, vol. X.

FRANKLIN, Sarah et jackie STACEY (1991), "Le point de vue lesbien dans les études féministes", dans Nouvelles questions féministes, Paris.

GUILLAUMIN, Colette (1992), "Le corps construit", dans Sexe, race et pratique du pouvoir, l'idée de nature, Paris, Côté-Femmes.

JOUVE, Christiane (1992), "Invisibilité et invisibilisation des lesbiennes", dans Actes du colloque international du GREH, Sorbonne, 1er et 2 décembre 1989, Cahiers Gai-Kitsch-Camp, série histoire.

LHOMOND, Brigitte (1991), "Lesbianisme et homosexualité masculine dans les enquêtes sur la sexualité", dans M. POLLAK , R. MENDES-LEITE et J. VAN DEM BORGH, Homosexualités et sida, actes du colloque international des 12 et 13 avril 1991, Cahiers Gai-Kitsch-Camp, Université 4, p. 41-51.

MATHIEU, Nicole-Claude (1985), "Quand céder n'est pas consentir", dans L'arraisonnement des femmes, Paris, Cahiers de l'Homme.

Revue Marie pas Claire, c/o Maison des femmes, Paris, 1993.

SPIRA, Alfred, Nathalie BAjos et le groupe ACSF (1993), Les comportements sexuels en France, Paris, La Documentation française.

WITTIG, Monique (1980), "La pensée straight", Questions féministes, n° 7, février.

(1983), avant note de "La passion", Djuna Barnes, Paris, Flammarion.

WOLFE, Maxime (1992), "Invisible women in invisible places: Lesbians, Lesbian Bars, and the Social Production of People/ Environnement Relationship", dans D. PICHÉ et C. DESPRÉS (dir.), Architecture et comportement ("Architecture and Behavior"), vol. VIII, n° 2, juin, p. 137-158.

Source : http://www.europrofem.org/02.info/22contri/2.07.fr/livr_dwl/peur/dwlpeur5.htm

Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Dimanche 19 février 2006 7 19 02 2006 17:34

La relation entre femmes : un lien impensable ?

Je ne vais parler que des femmes et je vous prie de m'en excuser, mais je ne vois pas comment faire autrement pour montrer que la mixité "affichée" de notre société repose en fait sur l'occultation du féminin et le refoulement de la relation femme/femme. Je dis repose, mais il serait plus juste de dire suppose, car comment peut-on parler de mixité quand, pour exister socialement, les femmes doivent faire acte d'allégeance à un homme ou une institution ?


J 'ai rêvé parfois d'élaborer un système de connaissance humaine basé sur l'érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d'autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d'appui d'un autre monde. La volupté serait dans cette philosophie une forme plus complète, mais aussi plus spécialisée, de cette approche de l'Autre, une technique de plus mise au service de la connaissance de ce qui n'est pas nous. Dans les rencontres les moins sensuelles, c'est encore dans le contact que l'émotion s'achève ou prend naissance : la main un peu répugnante de cette vielle qui me présente un placet, le front moite de mon père à l'agonie, la plaie lavée d'un blessé. Même les rapports les plus intellectuels ou les plus neutres ont lieu à travers ce système de signaux du corps (...)
Marguerite YOURCENAR [1]
Il va de soi aujourd'hui pour la doxa française que la relation femme/femme est synonyme de ghetto et appartient à la préhistoire du féminisme. Je ne parle pas seulement de l'Eros lesbien qui est si frappé d'insignifiance depuis toujours par le pouvoir phallique que ce n'est même pas la peine d'en parler. Qui, d'ailleurs, écoute les lesbiennes ? Je pense à la relation mère/fille que la théorie analytique maintient dans le fusionnel pré-symbolique, confiant au Père la fonction de représentant de la Loi et de pont vers la Cité. Ce qui signifie que les femmes doivent quitter le féminin pour accéder au Langage, et désirer les hommes pour entrer dans la Cité. Mais il y a aussi la simple relation femme/femme qui n'a aucun statut dans notre société. Par exemple, on considère comme un progrès du féminisme l'abandon de la non-mixité qui caractérisait le Mouvement de Libération des Femmes, comme si la relation femme /femme n'était pas un facteur démocratique. Quant à l'enseignement spirituelle de la femme à la femme, il est un véritable point aveugle du patriarcat occidental. Le monde chrétien l'a totalement banni, ne tolérant le mysticisme féminin que dans ses marges et avec la plus extrême réticence. Dans toute l'histoire de la chrétienté, trois femmes seulement ont été instituées Docteur de l'Eglise : Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila et Thérèse de Lisieux. Et ce, en dépit d'une parole messianique qui affirme par la bouche de l'apôtre Paul qu'"il n'est ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femelle", pour ceux qui ont revêtu le Messie [2]
Nous avons donc hérité d'un ordre symbolique qui a totalement exclu le sacré de la relation femme/femme en la maintenant au niveau pré-symbolique et hors du divin. On le sait, c'est la relation Père/Fils qui est au cœur du divin dans la religion chrétienne. La République s'est coulée dans le moule religieux, ce qui explique probablement pourquoi les femmes ont tant de mal à s'intégrer dans le système des représentations politiques en dépit d'une législation égalitaire censée leur donner un poids équivalent à celui des hommes. Aujourd'hui, la mixité se définit par deux aspects : la relation homme/homme (les institutions masculines d'autrefois n'ont jamais été dénoncées comme non-mixtes), et la relation homme/femme. La relation femme/femme reste, quant à elle, un fait isolé, clandestin, et ne dépassant pas le cadre de l'expérience intersubjective. On continue aujourd'hui à dévaloriser le mouvement associatif féministe et lesbien quand il agit dans des structures non mixtes, sans se rendre compte qu'on délégitime ainsi la relation femme/femme comme vecteur de socialisation des femmes. Il est bien oublié ce temps du M.L.F. qui a permis aux femmes de s'inscrire dans une dynamique de libération collective ne passant plus par la culture des salons, comme dans le monde aristocrate et bourgeois, ou par l'adhésion à des groupes mixtes qui ne tenaient, de toute façon, aucun compte de la parole des femmes !
Aujourd'hui, c'est l'intégration qui est à l'ordre du jour. Une intégration dans des structures apparemment féminisées mais qui ont si peu changé dans leurs fondements, que la mixité s'apparente plus à une assimilation forcée des femmes dans le modèle masculin dominant, qu'à une véritable bisexualisation des institutions.
On s'en rend compte aujourd'hui à travers le courant universitaire des gender studies qui a été obligé de théoriser les rapports de sexe et de genre pour être accepté dans l'institution universitaire. En fait, il s'agit là d'une véritable régression de la pensée féministe qui accepte d'institutionnaliser une réflexion critique sur la construction des genres dans la société, en écartant de fait toute autre approche. Elle accrédite ainsi l'idée que les femmes n'ont droit de cité qu'à condition d'être en relation avec les hommes, et avec eux exclusivement. Le féminisme "identitaire" des années 1970, qui a été si créatif dans le domaine intellectuel, culturel et politique, et qui a fourni des analyses nouvelles du patriarcat toujours opérantes, a disparu derrière une pensée critique qui explique la domination masculine sans donner l'énergie d'en sortir.
On observe très bien ce phénomène de normalisation du modèle masculin dans le mouvement gay qui a réussi à institutionnaliser le couple homosexuel sans avoir à prendre position sur l'égalité entre les sexes, c'est-à-dire entre les gays et les lesbiennes. Par un curieux glissement de la différence des sexes à la différence des sexualités, il est arrivé à une notion "d'égalité sexuelle" qui n'a même plus à cacher son point de vue masculin. Ainsi, les auteurs d'un manifeste "Pour l'égalité sexuelle", publié dans le journal Le Monde en juin 1999, peuvent-ils écrire : "Au nom de la différence des sexes, même à gauche, on nous demande trop souvent de choisir entre les droits des femmes et les droits des gays et des lesbiennes. Pour notre part, au lieu de les opposer, nous voulons marier les revendications du féminisme et du mouvement homosexuel" [3]
N'est-ce pas ce que font les lesbiennes féministes depuis trente ans ? Mais personne, apparemment, ne s'en est rendu compte, probablement parce qu'un tel mariage paraît si naturel que ce n'est pas la peine d'en parler. Ce qui n'est pas le cas du mariage entre le droit des femmes et celui des gays, mariage de raison s'il en est, qui se fait passer pour une innovation du mouvement gay par le seul miracle du mot égalité chargé d'établir une équivalence entre les sexes et les sexualités. Et ça marche, puisque le journal Le Monde publie ce manifeste alors que les femmes ont toutes les peines du monde à accéder aux médias. N'est-ce pas le génie de la "domination masculine", comme l'appelle Pierre Bourdieu, que de remodeler sans cesse l'ordre phallique au moyen de la rivalité mimétique entre modèles masculins. On l'a vu avec le Pacs, qu'on a présenté comme une loi d'égalité entre les couples hétérosexuels et homosexuels alors qu'il est une revendication essentiellement masculine qui se cache derrière un pseudo concept d'égalité sexuelle pour promouvoir une vision homosexuelle masculine du monde où l'Autre, en l'occurrence la femme, disparaît comme Autre pour être intégrée au modèle dit universel. La reconnaissance se fait ainsi au prix de la négation de l'altérité, ou plus exactement de la réduction de l'altérité à du spécifique, reconduisant la "valence différentielle des sexes", comme la nomme Françoise Héritier. En se faisant passer son point de vue pour universel, l'homosexualité masculine fonctionne comme l'hétérosexualité masculine qui réduit l'Autre à du spécifique et le modèle à une norme. Ainsi, l'inscription de l'homosexualité dans un cadre juridique rénové ne change en rien la position des femmes dans un ordre symbolique où le masculin règne toujours en Maître.
Mais il n'y a pas que les gender studies et le mouvement gay qui reconduisent une mixité fondée sur la désymbolisation de la relation femme/femme. Elle est programmée de manière plus générale par la disjonction entre l'égalité formelle telle que la définit la loi, et l'inégalité symbolique qui continue de régir nos représentations culturelles et religieuses. C'est un aspect important de la question. Je dirais même que c'est l'aspect essentiel sur lequel viennent buter les législations égalitaires. Pourquoi les femmes continuent-elles d'être moins visibles que les hommes et plus exploitées qu'eux en dépit d'une législation égalitaire a peu près complète ? Ce n'est pas seulement le poids historique qui joue. C'est parce que d'une manière générale les femmes ont moins de "valeur" que les hommes. Or ce n'est pas la loi qui permet le passage du quantitatif (l'égalité entre citoyens des deux sexes) au qualificatif (la reconnaissance du sujet). C'est ce que j'appelle l'activité symbolique. Pour que l'égalité fonctionne, il faut que les femmes soient reconnues comme des sujets "à part entière". Or, c'est cette "part entière" qui manque cruellement dans la Cité. Elle manque non pas aux individues, mais au système de visibilité social géré par l'Institution et qui fonctionne sur la disjonction et le spéculaire. Disjonction des genres, le masculin et le féminin sont disjoints et remixés dans le prétendu système égalitaire. Spécularisation des femmes, c'est-à-dire enfermement dans un rapport en miroir avec les hommes, au sein duquel elles n'existent que regardées par eux et sont dans l'obligation de se reconnaître dans la façon dont ils les voient.
On comprendra mieux ce mécanisme en prenant des exemples dans l'histoire de l'art, et plus précisément dans l'image artistique qui est depuis longtemps, en France en tout cas, le vecteur privilégié de la visibilité du couple de femme. Ce phénomène m'a d'ailleurs beaucoup intriguée quand j'ai découvert le nombre considérable de tableaux et sculptures réalisés sur ce thème depuis la Renaissance (plus de trois cents, d'après mes recherches [4]). Et c'est en étudiant l'évolution du regard des artistes sur ce que la société ne voulait pas voir, ou ne pouvait pas voir, que je me suis demandé si l'image artistique n'avait pas rempli une fonction très importante dans la désoccultation de l'Eros lesbien. C'est elle, en tout cas, qui a empêché le refoulement total du couple de femmes dans l'inconscient collectif patriarcal ; parce que l'image mène au symbole, générant une vie symbolique qui permet de relier le connu (le modèle phallique) à l'inconnu (l'Eros féminin libre), le sensible à l'intelligible, le conscient à l'inconscient. C'est en ce sens qu'elle unit l'un à l'autre tandis que l'Institution assimile l'autre dans l'un.
Dans ma recherche sur le couple de femmes dans l'art, j'ai été frappée par le contraste entre une image artistique qui donne une forme sensible à la relation femme/femme, et le discours savant qui prétend l'expliquer mais la nie jusque dans sa réalité anthropologique. Ce ne sont pas seulement deux mondes qui ont évolué parallèlement depuis la Renaissance. Mais deux mondes qui se sont opposés quand il s'agissait de représenter ce que j'appelle l'Eros féminin libre, c'est à dire l'Eros émancipé de la loi phallique. Ainsi, quand le discours savant définit la lesbienne comme une femme qui "contrefait" l'homme [5], l'image représente deux femmes nues enlacées. D'ailleurs, comment pourrait-elle faire autrement sans nuire à la lisibilité du sujet ou se nier elle-même puisqu'elle ne peut montrer une femme qui "imite" l'homme avec une autre femme qu'en ayant recours au code de l'hétérosexualité ou à l'artifice du godemiché ?
Ainsi, l'image échappe de par sa nature même au problème des normes et des modèles imposés par le discours de la vérité scientifique. Car une image n'est ni vraie ni fausse comme le remarquait Godard dans les années 1970 en disant dans un de ses films : "ce n'est pas une image juste, c'est juste une image". Elle tolère les contraires et la dualité. Mieux, elle les rend visibles dans le même espace sans les fusionner ou occulter l'un des termes. C'est en ce sens qu'elle est le vecteur de la vie symbolique car elle permet à ce qui est caché ou non toléré par la conscience dominante, d'apparaître malgré tout, déjouant les mécanismes de refoulement à l'œuvre dans tout système de domination. Ainsi, contrairement au discours savant qui inscrit l'Eros lesbien dans la mimétique phallique, le simulacre et le faux-semblant, l'image le reconnaît en l'introduisant dans l'ordre de la ressemblance. L'un pose le phallique comme modèle absolu (universel). L'autre construit un espace où s'exerce notre liberté de jugement. L'un nie la femme pour instaurer un ordre au service d'un pouvoir. L'autre la montre avec sa semblable pour désigner une réalité qu'il ne faut pas oublier sous peine de tomber sous la dictature phallique de l'Un. L'image est ainsi un espace symbolique qui relie le visible et l'invisible, la chair et l'esprit, le masculin et le féminin.

De la disjonction sensible/intelligible à la disjonction des genres


Cette logique disjonctive propre à toute institutionnalisation est particulièrement évidente au XIXe siècle où se développe un discours médical normatif et moralisateur en contradiction totale avec les œuvres de Courbet, Rodin ou Louise Breslau traitant du même sujet. Tandis que les médecins de l'Institut voient les lesbiennes comme des malades, des vicieuses et des perverses, les artistes les montrent comme des êtres sains, à l'éros panthéiste et porteuses d'un idéal d'émancipation féminine qui rompt à la fois avec le modèle esthétique de beauté idéale construit par l'Académie, et avec la morale bourgeoise du mariage et de la maternité obligatoires. Le Sommeil, de Courbet (musée d'Orsay), ou Les Métamorphoses d'Ovide de Rodin (musée Rodin), sont de géniaux démentis au prétendu savoir des hommes de science reconnus par les académies, les facultés et les institutions masculines. Mais si, aujourd'hui, nous sommes beaucoup plus sensibles à ces œuvres et reconnaissons leur grandeur, n'oublions pas que ce sont les textes du docteur Forel qui faisaient autorité, justifiant par la suite les plus aberrantes déviations scientifiques comme la biologisation de l'amour ou les recherches sur le gène homosexuel.
Il y a donc bien deux logiques à l'œuvre dans la Cité qui sont loin de travailler dans le même sens. La logique institutionnelle, qui reconnaît les hommes et les femmes selon des normes, des modèles et des lois s'appliquant à tout le monde. Et la logique symbolique qui travaille à la réunion d'éléments jugés opposés ou contradictoires, mais dont la reconnaissance est absolument nécessaire à la plénitude de la vie. C'est pourquoi la visibilité des éléments considérés comme mineurs ou secondaires telle que la relation femme/femme est essentielle, car lorsqu'elle disparaît, c'est la vie symbolique qui disparaît de la Cité, et avec elle, tout espoir de mettre en place une véritable mixité. Car l'homme ne peut pas se vouloir l'éternelle mesure de toute chose. En tout cas, quand l'image disparaît, c'est le discours des genres qui resurgit, et avec lui le danger de disjonction des sexes quand ce n'est pas l'occultation complète de la relation femme/femme.
Duchamp nous donne un exemple intéressant de cette occultation avec sa démarche iconoclaste dont les répercutions se déploient aujourd'hui dans un large courant de l'art contemporain avec une insistance inégalée. Il se trouve que Duchamp a peint lui aussi un couple de femmes nues intitulé le Buisson. C'était au tout début de sa carrière, en 1910, à une époque où il sortait du fauvisme et n'avait pas encore conçu La Mariée ni Less Machines célibataires. Le Buisson représente donc une femme nue, debout devant un buisson, la main posée sur la tête d'une autre femme, nue elle aussi, qui est à genoux à côté d'elle. Or, loin de faire de ce tableau une œuvre subversive sur le thème de l'initiation à l'homosexualité, Duchamp va le banaliser au point de déclarer aux critiques qui ne pouvaient pas croire qu'un artiste tel que lui puisse traiter un tel sujet sans avoir quelque idée derrière la tête, que l'intérêt du Buisson résidait dans le fait de lui avoir donné, "pour la première fois", "un titre non descriptif", traitant ainsi le titre comme "une couleur invisible [6]".
Autrement dit, ce n'est pas le sujet qui l'intéresse, ce qui peut paraître surprenant quand on sait par ailleurs qu'il s'est fait photographier en travesti par Man Ray sous les traits de Rose Sélavy (Eros c'est la vie) pour une "publicité" sur une bouteille de parfum intitulée "La belle haleine". Mais la disjonction entre le sujet et le titre, le signifié et le signifiant, le monde sensible et l'intelligible, bref l'aspect iconoclaste des choses qui va bientôt devenir son domaine propre. Certes, Duchamp s'était rendu compte qu'il ne pourrait pas rivaliser avec le génie visuel de Picasso, et d'ailleurs, logique avec lui-même, il arrêtera toute activité artistique dans les années trente. Mais on ne peut s'empêcher de remarquer que son parti pris iconoclaste survient au moment où le couple de femmes commence à devenir un des grands thèmes de l'école de Paris, et cela en écho aux mouvements féministes qui bouleversent l'image traditionnelle de la femme. S'agit-il pour lui alors de dénier au sensible le pouvoir de désocculter l'invisible pour récupérer dans l'intelligible un pouvoir masculin contesté ? On pourrait le croire à la lecture de son célèbre aphorisme où il déclare : "arrhe est à art ce que merdre est à merde, grammaticalement l'arrhe de la peinture est du genre féminin [7]".
Cette dénonciation des rapports de l'art et de l'argent le ramène à une problématique des genres que l'on croyait dépassée. Comment, en effet, affirmer que la peinture est du genre féminin sans supposer du même coup que le peintre est du genre masculin. Et voilà la hiérarchisation des genres qui revient au moment même où elle est dénoncée par un mouvement féministe très fort à la Belle Epoque, et une pratique artistique investie de plus en plus par les femmes. La propre sœur de Duchamp, Suzanne, était peintre, et c'est à partir de 1900 que les femmes ont enfin acquis le droit d'étudier à l'Ecole nationale des Beaux-Arts. Ainsi, Duchamp quitte le visible par le moyen de "l'indifférence visuelle". Il brise les idoles de l'art, mais il s'arrête au moment clé, là où il aurait dû s'engager dans la déconstruction du point de vue masculin. Le succès qu'il remporte aujourd'hui auprès de nombreux artistes qui le voient comme le père de la modernité est à mon avis très suspect car il restaure le masculin dans une position de maîtrise conceptuelle tandis que l'image, ou le féminin ("art de la peinture"), disparaît du visible. On voit ainsi comment ce type d'iconoclasme ouvre la voie à une nouvelle emprise du masculin sur l'invisible au moyen du conceptuel et de la standardisation des modèles esthétiques venus des Etats Unis.

Le parler neutre


Les conséquences de cette pensée disjonctive touchent d'abord les créatrices femmes qui se voient confrontées à des impasses inouïes dès lors qu'elles cherchent à se définir en fonction de la problématique des genres. Le travail de la photographe Claude Cahun et de sa compagne Suzanne Malherbe, qui a vécu avec elle toute sa vie jusqu'à sa mort et collaboré sous le pseudonyme de Marcel Moore, est révélateur de ce désarroi qui s'exprime autant dans les autoportraits au crâne rasé que dans les textes. Ainsi, dans Aveux non avenus, Claude Cahun écrit par exemple : "Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. S'il existait dans notre langue, on n'observerait pas ce flottement dans ma pensée. Je serais pour de bon l'abeille ouvrière [8]".
Si elle se situe par rapport aux genres, Claude Cahun ne sait plus qui elle est car elle ne peut pas s'identifier au féminin social qui est incompatible avec le statut d'artiste. Elle va donc "brouiller les cartes" en s'attaquant à l'image des genres à travers une série d'autoportraits qui vont de la déesse Hindoue au travesti masculin en passant par l'image du double et du reflet dans le miroir. Mais si ces masques sont une représentation des genres, ils n'en expriment pas moins un profond désarroi de la femme artiste qui va si loin chez Claude Cahun, que dans un collage réalisé par Suzanne Malherbe pour Aveux non avenus, on peut lire la phrase suivante entourant une série de portraits de Claude Cahun axés sur les yeux : "Sous ce masque un autre masque. Je n'en finirai pas de soulever tous ces visages".
On voit comment l'impossibilité de se définir dans le cadre d'une problématique des genres entraîne une confusion redoutable entre le masque et le visage. Car confondre le rôle assigné à chaque sexe par la société selon des besoins qui changent avec le temps et l'espace, avec son visage, c'est à dire avec ce qui nous appartient en propre, et ne peut en aucun cas être celui d'un autre, est bien le signe que le regard social barre l'accès à la conscience de soi. Comment s'en étonner d'ailleurs, puisque le masculin et le féminin ne sont pas seulement des modèles culturels relatifs, mais relèvent de la persona, comme l'appelle C.G. Jung, et ne sont rien d'autre qu'une formation de compromis entre l'individu et la société, c'est-à-dire "le masque d'un assujettissement général du comportement à la coercition de la psychée collective [9] ".
En dépit de la qualité souvent étonnante de son travail photographique, Claude Cahun n'arrive pas à saisir son propre visage, réduit à des masques, ni à mettre en place un regard autonome sur elle-même et sur sa relation avec Suzanne Malherbe. N'est-il pas étonnant, en effet, que ces artistes homosexuelles qui ont photographié de nombreux couples hétérosexuels, comme Breton et Jacqueline Lamba, et dénoncé les clichés sur les genres, ne se soient jamais photographiées ensemble, comme si elles respectaient l'interdit de se regarder entre femmes implicitement programmé par l'idéologie des rôles attachés aux genres. Elles se voient du point de vue de l'autre et n'arrivent pas à construire un espace où le regard sur soi pourrait circuler sans craindre son anéantissement.
Dans ces conditions, le neutre ne peut pas être un dépassement des genres, comme le souhaiterait Claude Cahun, ni une position critique des genres permettant de s'en libérer. Il est le masque du masculin, quand il n'est pas l'obstacle à l'essor d'un "je" créateur capable d'assumer le point de vue interdit sur soi, et sur la relation femme/femme.
Le Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, consacré, comme on le sait, à la déconstruction du mythe de la féminité et de la thèse antinaturaliste qui le sous-tend, nous confronte aux mêmes questions, mais résolues différemment. Certes, Beauvoir ne cherche pas le neutre, mais elle montre qu'une fois la féminité "démystifiée", les femmes n'ont d'autre référence pour penser leur identité que le modèle viril.
Ce mécanisme est particulièrement évident dans le chapitre sur la lesbienne, ou la relation femme/femme devient impensable dès lors qu'on se réfère aux codes traditionnels des genres selon lesquels l'érotisme implique la rencontre du masculin et du féminin, autrement dit la structure hétérosexuelle. Ainsi, quand Beauvoir veut expliquer le "choix sexuel" de la lesbienne, elle en arrive à des positions aberrantes, pour une femme que l'on présente comme la grande féministe de notre temps, comme d'écrire que la lesbienne est "inachevée en tant que femme, impuissante en tant qu'homme". Le paragraphe commence ainsi : "La lesbienne pourrait facilement consentir à la perte de sa féminité si elle acquérait par là une triomphante virilité. Mais non. Elle demeure évidemment privée d'organe viril : elle peut déflorer son amie avec la main ou utiliser un pénis artificiel pour mimer la possession : elle n'en est pas moins un castrat [10]".
Une telle phrase pourrait faire sourire quand on sait que Simone de Beauvoir s'évertua toute sa vie à cacher sa bisexualité. Elle devient tragique quand l'opposition féminité/virilité sous-tend une série d'oppositions paradigmatiques actif/passif, sujet/objet qui débouchent sur ce que Beauvoir appelle "le miracle du miroir". Elle écrit : "Entre l'homme et la femme l'amour est un acte. (...). Entre femmes, l'amour est contemplation ; (...) la séparation est abolie, il n'y a ni lutte, ni victoire, ni défaite ; dans une exacte réciprocité chacune est à la fois le sujet et l'objet, la souveraine et l'esclave ; la dualité est complicité [11]". Ce qui revient à dire que la lesbienne ne se construit pas comme sujet "séparé" dans le face à face érotique avec une femme, et qu'elle ne peut accéder à la différenciation sujet/objet dans le cadre d'une relation avec une femme. Peut-on même parler de relation humaine quand la dualité équivaut au redoublement du même ? On voit comment la dualité constitutive du sujet est déplacée de l'opposition conscient/inconscient, ou masculin/féminin, corps/esprit, etc., vers le dualisme des sexes dans lequel le féminin devient l'emblème du négatif (passivité, femme objet, etc.) quand il n'est pas celui de leur "mutilation". D'où ce verdict implacable sur la lesbienne qui désire le féminin : "Elle n'a pas voulu s'enfermer dans la situation de femme, elle s'emprisonne dans celle de la lesbienne. Rien ne donne une pire impression d'étroitesse d'esprit et de mutilation que ces clans de femmes affranchies [12]".
Ce faux paradoxe est une pirouette destinée à cacher le fait que Beauvoir ne remet pas du tout en question la virilité comme un mythe. Essentialisée, la virilité fonde la représentation de l'universalisme beauvoirien qui nie à la relation femme/femme tout pouvoir libérateur et tout statut identitaire [13].

Féminin mis "à part", femmes "à part entière"


L'intégration des femmes dans la Cité ne s'est pas réalisée selon une logique symbolique, comme cela serait nécessaire à la mise en place d'une société bi-sexuelle, mais selon une logique institutionnelle qui empêche la symbolisation de la relation femme/femme. La société est toujours le lieu d'occultation du "pôle féminin", et cela par le biais d'une institution (politique, universitaire, muséale) qui a pris de plus en plus de poids ces vingt dernières années. Même les artistes subissent cette pression, et les sculptrices, par exemple, sont encore obligées de parler d'elles au masculin pour ne pas risquer d'hypothéquer leur chance d'être reconnues comme "sculpteur à part entière". Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples, comme cet étonnant propos entendu récemment à France Culture au sujet de Gertrude Stein et qui disait que la critique féministe américaine avait tendance à réduire Gertrude Stein à son identité de femme, de juive et de lesbienne. Excusez du peu ; peut-être serait-elle plus augmentée si elle était tout simplement un homme.
Le cadre social dans lequel les femmes sont contraintes d'évoluer est encore très étroit, c'est le moins qu'on puisse dire, et l'on ne peut que s'inquiéter du pouvoir pris par l'Institution dans leur visibilité et leur intégration dans la Cité. Comme le remarquait Marie-José Mondzain, "Celui qui a le monopole des visibilités a le pouvoir sur l'imaginaire et donc sur la vie de la pensée elle-même [14]". Aujourd'hui il s'agit d'un monopole "d'état" qui gère une crise de l'image sans précédent qui se traduit par l'éclatement de l'imaginaire commun en une multitude "d'égos", de paticularismes ou de "communitarismes", qui coexistent sans communiquer entre eux. Les réseaux de type internet ne peuvent pas remplacer l'activité symbolique, ni la loi de l'Etat se substituer à la loi des sujets. Et s'il était encore nécessaire de se convaincre de la domination "spirituelle" du masculin institutionnalisé, je citerai l'interview de Dominique Bona au sujet de sa biographie de la peintre impressionniste Berthe Morisot. A la question : "est-ce que cette biographie est une contribution au féminisme dans l'art ?", Dominique Bona répond : "[...] je tiens [Berthe Morisot] pour une artiste à part entière, je dirais même un grand artiste, car l'utilisation du féminin est réducteur. Je suis assez pour la féminisation des noms de métiers, je trouve que c'est important que les femmes puissent être avocates et pourquoi pas écrivaines mais en revanche lorsqu'on dit une artiste, d'une certaine façon, on descend d'un cran. Un artiste, c'est toujours mieux dans l'esprit des gens [15].
C'était en décembre 2000. Et voilà pourquoi votre fille est muette....


Marie-Jo Bonnet
Publié dans "L'un et l'autre sexe", Esprit, 3-4, mars avril 2001, pp. 243-253.



[1] Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, Gallimard, 1974, Folio, p.22.

[2] Paul, "Epitre aux Galates", 3-28., La Bible, traduction André Chouraqui, Ed. Desclée de Brouwer, 1989.

[3] Le Monde, 26 juin 1999, p.17, "signé par Act Up-Paris, Aides Fédération et Aides Ile de France, Sida Info Service, SOS Homophobie et dix autres associations", écrit le journal.

[4] voir Marie-Jo Bonnet, Les Deux Amies, essai sur le couple de femmes dans l'art, Paris, Blanche, 2000

[5] voir Marie-Jo Bonnet, Les relations amoureuses entre les femmes du XVIè au XXè siècle, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 48-69.

[6] Marcel Duchamp, Duchamp Du signe, Ecrits, Flammarion, 1975, p.220.

[7] Marcel Duchamp, id. p. 37.

[8] Claude Cahun, Aveux non avenus, illustré d'héliogravures composées par Moore d'après les projets de l'auteur, Paris, Ed. du carrefour, 1930, p.176.

[9] C.G. Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient, Gallimard, Folio essais, 1964, p.84.

[10] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Gallimard folio, t.2, p.203.

[11] S. de Beauvoir, id., op. cit. p. 208.

[12] id. t.2, p.217.

[13] pour une analyse plus complète voir M.J. Bonnet, "La lesbienne dans Le Deuxième sexe : un universalisme sans universalité", Communication au colloque "Pour une édition critique du Deuxième Sexe", Université catholique d'Eischatt, novembre 1998. Publié aux Etats Unis dansEtudes Francophones, Université de Louisiana, Vol. XVI, n°1, 2001.

[14] Marie-José Mondzain, "Négocier le visible", Art Press n°216, septembre 1996, p.VII.

[15] Dominique Bona, "La vie n'est rien, comparée au rêve", interview par Gérard Allouche, La Gazette de l'Hôtel Drouot, n°44, 8 décembre 2000, p.16.

Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Dimanche 19 février 2006 7 19 02 2006 17:38

Est-ce qu'on naît lesbienne ou est-ce qu'on le devient ?

 
par Jacqueline Julien- Bagdam Espace lesbien, Toulouse.

Conférence du 2 mars 2002, donnée à la demande de l'association " Femmes-sages-femmes d'Aquitaine ". Un public hétéro, dont qques hommes - aucune lesbienne déclarée. Ont bien écouté.

La question-titre, vous le savez peut-être, paraphrase la célèbre maxime de Beauvoir dans Le Deuxième sexe : "On ne naît pas femme, on le devient". Cette phrase émise en 1949 a claqué comme un coup de tonnerre dans un ciel tranquille, ou qui croyait l'être, et fut une illumination pour des millions de lectrices. Beauvoir ne l'avait pas conçue d'ailleurs comme une maxime ou un aphorisme. Dans cet énoncé apparemment si simple, mais aux immenses conséquences, elle rassemblait génialement tout ce que son travail lui avait confirmé - que LA FEMME est une construction sociale, utile à la société patriarcale, mais en aucun cas une donnée de nature Objective.
Une telle affirmation allait et va toujours à contre-courant de tout ce qu'on fait croire aux femmes :

- qu'elles SONT des femmes, et pour cela, habilitées depuis la naissance et par naissance à aimer les hommes, à chercher leur compagnie, leur approbation, leur désir ;
- qu'elles sont des Femmes, définies selon les dictionnaires comme "femelle de l'espèce humaine", "personne de sexe féminin"... L'homme, lui, n'étant jamais défini en première entrée comme personne de sexe masculin ni comme mâle de l'espèce humaine mais comme "être appartenant à l'espèce animale la plus évoluée de la Terre". (Dans ce genre de déf. on ne saura jamais si sa femelle a droit elle aussi d'accéder au statut d'espèce animale la plus évoluée !).

Le fait est que la Femme est toujours définie par rapport à l'homme, étalon absolu, comme tous les étalons, de ladite espèce humaine.
Ce préambule a pour utilité de cadrer - très vite, il y aurait tant à dire mais ce n'est pas le seul Sujet de cette intervention -, d'esquisser le paysage qui attend la petite fille lorsqu'elle vient au monde. Un paysage dans lequel inlassablement on lui répétera que son destin - biologique donc social, biologique donc sexuel, biologique donc affectif - est d'aimer les hommes. Or les nombreux exemples de résistance à ce destin chez certaines petites filles un peu rétives à jouer aux poupées Barbie, et qui pour cela inquiètent leurs parents, tendent à démontrer que les choses ne vont pas si facilement de soi, ne sont pas aussi tracées.
Si le biologique était un automatisme, il n'y aurait aucune exception à la règle, et on ne rencontrerait aucun cas de résistance. Mais IL Y A des exceptions et on rencontre des résistances. C'est à partir de ça entre autres que Beauvoir a pu s'engouffrer pour formuler son célèbre constat : la femme est construite femme. Autrement dit, "être" femme n'aurait en soi aucune signification particulière (pas plus qu'être noire ou blanche) s'il n'y avait pas une nécessité sociétale qu'elle le "devienne". Dans cette nécessité, il y a le binôme auquel on veut lier son fameux destin automatique, c'est-à-dire le mâle de l'espèce humaine, l'homme qu'il lui faudra aimer pour assumer les nécessités de la procréation. Dans cette utilité de "devenir" femme est donc incluse "l'évidence" de devenir hétérosexuelle.
En somme, en ligne directe depuis la phrase de Beauvoir dénonçant toute objectivité biologique, naturelle de l'être femme, nous pourrions énoncer logiquement :
On ne naît pas hétérosexuelle, on le devient.
En tout cas on essaie. (!)
Au-delà du refus de jouer à la poupée, Barbie ou autre, que va-t-il se passer pour la petite fille qui renâcle à Devenir une Femme ? Qu'est-ce qui va lui tomber dessus ? D'abord, le mélange des genres. On va la traiter de garçon manqué.
Normalement il y a deux genres prescrits : le masculin et le féminin. Alors qu'est-ce que c'est que ce genre, qui n'est ni l'un ni l'autre ? La fausse-petite-fille-garçon-manqué va donc se sentir ratée. Oh parfois fière de l'être, mais dans un orgueil outragé dont la blessure se refera sentir tôt ou tard. En règle générale, ces soi-disant "garçons manqués" se sentent mal, d'autant qu'elles ne savent pas pourquoi. Je vous cite un témoignage :

"Durant mon adolescence, j'ai été hantée par un malaise, une peur d'être prise pour ce que je n'étais pas et la crainte d'être dévoilée dans ce que j'étais : une fille qui se sentait fille en sachant qu'elle n'était pas une fille. Ce mot "fille" avait deux sens pour moi à l'époque. Lorsque fille signifiait appartenance à un groupe défini par son genre et son sexe replacé dans une opposition/complémentarité fille/garçon impliquant un comportement social et hétérosexuel, je n'étais pas une fille. Or, les autres filles avaient tendance par de petites remarques à me renvoyer du côté des "garçons" lorsque je montrais trop de passion pour elles ou un comportement inadapté pour une fille. Bien que n'ayant pas conscience à l'époque d'être lesbienne, je ne voyais pas pourquoi je ne pouvais pas être une "fille" et me comporter comme je le faisais".

(Ingrid Renard, Attirances)

Bien sûr, elle ne voyait pas pourquoi. Mais on ne tarderait pas à lui (en) faire voir. Une fille POUR être fille doit se comporter en fille, autrement dit être, ou se préparer à être le pendant de l'homme - l'étalon fameux de l'espèce humaine. Pas d'échappatoire possible. Pas de solutions prévues pour qui ne veut pas et ne peut pas s'y conformer. Dans ce sens, la petite fille qui n'est pas un fille au sens où on l'attend (au tournant), ensuite la jeune fille qui se sent "autre chose" qu'une future fiancée-épouse-et-mère, va avoir elle aussi devant elle un sacré travail de construction. Ou plutôt de déconstruction. Car pour bâtir son identité, son Je, il va falloir qu'elle se bâtisse d'abord en creux, par défaut. "Je ne suis pas dans le désir des hommes", alors dans quel désir suis-je?
Avant de s'autoriser à ce que son non-désir devienne un désir Autre, un désir en soi, elle va passer par un véritable désert d'identification : rien n'est fait autour d'elle pour illustrer ce désir Autre. Autant celle qui joue le jeu ou se croit naturelle dans son désir pour les hommes n'aura qu'à piocher dans le tas pour se reconnaître, se voir légitime, autant celle qui pour X raisons ne peut pas s'identifier dans ce projet qu'on a pour elle (ce soi-disant destin), va foncer droit dans l'inconnu.
De plus, cet inconnu qu'elle perçoit, même si elle n'a pas de mots pour le dire, c'est un futur d'illégitimité, c'est la marge, l'exclusion. Combien ont pu résister longtemps devant la peur d'être rejetée à la marge ? La plupart prennent un petit ami pour donner le change, s'inventent un fiancé et même finiront par se marier, avec enfants.

Il y en aurait long à dire sur les batailles qu'auront à mener ces adolescentes qui se sentent et sont perçues non-conformes. Sur les désespoirs silencieux, les révoltes incomprises même par elles-mêmes tant qu'elles ne se seront pas constitué une individualité, tant qu'elle n'auront pas nommé cette individualité...
Car avant de parler vraiment de sexualité lesbienne, encore faudrait-il qu'elle advienne ! Entre le moment ou une jeune fille "se sent" lesbienne et celui où elle le sera, où elle pourra même se dire lesbienne, sans parler encore de pratiquer une "sexualité", elle aura eu à faire, comme je l'ai dit, tout ce travail au corps, au cœur de la société qui la veut Femme - donc hétéro. Il y aura eu l'affrontement et tout son stress, ou le refoulement avec son cortège de non-dits, de honte, de clandestinité, il y aura eu l'homophobie subie, bien entendu aussi lesbophobe, exprimée dans son entourage.
Cette homo/lesbophobie s'exprime sans relâche, larvée et rampante, ou carrément affichée et haineuse : du plus intime - les parents, la fratrie, les copines ou copains -, au plus général - la culture, l'enseignement, en somme la société tout entière.
Enfin, est-il utile de vous rappeler qu'à longueur d'ondes, de colonnes, de pages, d'images, de films, sans parler de la pub et des émissions télé, martelée, pilonnée, il est question de LA sexualité. Et que LA sexualité est entendue "naturellement" en tant qu'hétérosexualité. Comme c'est la norme, et que celle-ci est hétérosociale, personne ne s'en aperçoit. Enfin... presque personne !
Le dernier numéro de L'Express, pour ne citer que ce qui vient de me tomber sous la main, c'est - avec titre en page de couv. : "Une étude scientifique inédite sur l'amour au quotidien - Enquête sur la vie sexuelle en France". J'ouvre, je lis : comme prévu LA vie sexuelle est bel et bien affichée, en large en long en travers, comme celles des hommes et des femmes. Ah non tiens, une petite allusion quand même aux couples gays, mais à travers ce que le sida a changé dans les pratiques, depuis que ces pauvres hétérosexuels sont eux aussi touchés par la pandémie. Et puis il n'est question que d'homosexuels, et les lesbiennes sont juste citées en tant qu'homosexuELLES, encore une fois comme simples "pendants" de l'Homme, cette fois homo. Mais je reviendrai sur cette nuance entre les termes d'homosexuelle et de lesbienne.

N'empêche, me direz-vous, c'est déjà beau que dans cette "étude scientifique" sur la "vie sexuelle en France", on ait pensé à interroger qques homos. D'ailleurs est-ce que ça ne va pas mieux, côté image, représentation ? La Gay Pride, des émissions télé, des enquêtes dans la presse, qques films à problématique homo ou lesbienne, et jusqu'à la pub qui se permet de mettre en scène... non pas des lesbiennes, mais des femmes qui jouent à être lesbiennes, belles selon les critères attribués à la féminité... On assiste à un effet qui pourrait même être taxé d'effet-mode. Dans plus d'un film un peu branché, il y a maintenant "la" scène lesbienne. Un baiser par-ci (comme dans Huit femmes, entre Fanny Ardant et Catherine Deneuve, dont l'invraissemblance laisse perplexe), des regards appuyés par-là, et jusqu'à des scènes de lit censées représenter LE désir lesbien. C'est même parfois exceptionnellement réussi, comme dans Mulholand Drive, où pourtant, là non plus, on ne croit pas une seconde à ces personnages de femmes en tant que lesbiennes.

Côté politique, les lesbiennes elles-mêmes ont heureusement fait de furieuses avancées dans la visibilité, et une aspirante lesbienne qui sait chercher, qui VEUT trouver, trouve : elle trouve un mensuel d'infos, de culture et de société, un festival de cinéma, elle trouve des associations dans à peu près toutes les grandes villes, des livres, dont beaucoup de polars écrits par des lesbiennes avec héroïne lesbienne, des écrits et des rencontres politiques et culturelles, des recherches universitaires - ces dernières encore balbutiantes car toujours noyées dans les études féministes, d'ailleurs rares en France -, elle trouve enfin qques bars ou restaus tenus par des lesbiennes (mais surtout à Paris et grandes villes, et jamais dans les proportions commerciales de l'affichage gay, tout simplement parce que les lesbiennes étant quand même des "femmes", leur capacité d'investir l'économie est toujours plus problématique que pour les hommes, fussent-ils homos.)

Mais nous en étions restées à la construction d'une identité lesbienne, c'est-à-dire à la déconstruction d'un destin hétérosexuel présenté comme allant de soi.
En dépit de ce qu'on appelle des avancées, cernées de près de toute façon par la violence généralisée faite aux femmes en général, et la réalité épaisse de l'hétérocentrisme, les jeunes lesbiennes ont intérêt à avoir une âme de battante, et aussi beaucoup de chance !
La réalité que nous appelons épaisse, c'est qu'en 2002 des milliers d'adolescentes se croient encore cinglées d'être attirées par des filles, et se sentent toujours culpabilisées ou angoissées par leurs attirances. Cette culpabilité, amplifiée par un entourage sourd et aveugle ou menaçant (qui sont deux versants d'une même violence, d'une même négation), peut les amener au suicide ou à des comportements suicidaires (c'est également vrai pour les jeunes ados homos). Dans le cas où ces adolescent-es survivent, comment voulez-vous que LA sexualité, cette fois la leur, se développe tout de suite dans la plénitude ?
Vous me direz que le parcours d'une adolescente, mettons hétérosexuelle ou qui se croit telle, aux prises avec la sexualité obligatoire qui est celle des hommes, de leurs attentes et de leur imaginaire exclusif de pénétration, ne sera pas simple non plus. Et ne parlons même pas, sauf si vous le désirez, de la violence qui est à la clé dans cet imaginaire et qui s'exerce dans leurs pratiques.

Je reviens pourtant sur ce pour quoi vous avez bien voulu nous questionner, et peut-être aussi vous questionner. Sur cette ou ces sexualités qui ne sont pas LA sexualité hétéronormée.
Comment ça marche ? Comment apprend-on qu'on est lesbienne ? Comment veut-on l'être ? Car, vu tout ce qui vient de se dire sur les difficultés d'identification, je peux vous affirmer que quelle que soit la force de conviction de notre attirance pour des filles, puis pour "des femmes", il faut le DECIDER, il faut, oui, devenir lesbienne.
J'ai évoqué la chance, plus haut. La "chance" en effet va pallier dans certains cas le manque de références sociales et culturelles. Cette "chance", ce sera un modèle - une modèle - rencontrée sur le chemin de notre vie. Une prof, une aînée, une qui aura déjà ouvert son chemin dans la broussaille. Cette modèle sera peut-être perçue dans le mystère ou l'inconscience (quand il n'y a pas encore de mots pour se dire), mais l'effet sera décisif pour une prise de conscience ultérieure. D'ailleurs des femmes mettent parfois des années pour s'autoriser cette prise de conscience, et là encore la chance - en l'occurrence la bonne personne rencontrée au bon moment - prend l'aspect d'une fulgurance, d'une révélation existentielle. Nous en connaissons tant, de ces femmes mariées et mères, qui un beau jour, se révèlent - il faudrait dire "se réveillent" - dans un désir soudain, impérieux, pour "une autre femme" !
Pour revenir aux jeunes, je voudrais vous lire cet autre témoignage sur l'effet longue durée produit par ces modèles du "hasard" pour des lesbiennes en quête d'identification.

"Qui pense encore à vous, Mademoiselle Az, antiquaire dans ma petite ville chez laquelle j'allais (...), accompagnée de mon copain Loïc ? Nous étions l'un et l'autre fascinés par le décor, lui par les meubles et objets anciens dont elle prenait le temps de nous conter l'histoire, moi par le costume-cravate et la coupe à la garçonne de cette femmes imposante, à la voix si douce, qui nous accordait plus d'attention qu'aucun autre adulte. (Moi) je pense encore à vous, car vous avez été, lorsque j'avais dix ans, la première image de notre différence."
(...)
"Etes-vous encore vivante Mademoiselle Fx, prof de gym au lycée ? (...) La qualité de votre enseignement, la gloire qui vous entourait (internationale de hand-ball et de volley) ne vous protégeaient pas de l'ostracisme de vos collègues, ni du harcèlement de la surveillante générale (laquelle voyait d'un mauvais œil la passion que vous vouait l'une de ses nièces). Vous faisiez "salle de gym à part", la seule prof partageant votre espace et affichant sans vergogne son amitié pour vous, étant, et ce n'était certainement pas un hasard, une femme juive, rescapée des camps de la mort. Les autres profs préféraient s'entasser à quatre dans une salle séparée, de peur d'être assimilées à votre réputation de femme ayant "des mœurs spéciales" et de côtoyer votre allure de jeune garçon, toujours en pantalon et semelles de crêpe, cheveux en brosse. (...) À la manière dont vous étiez traitée, nous avons appris ce qu'était la discrimination."(Evelyne Rochedereux, Attirances)

Cet hommage rendu est d'autant plus pertinent qu'il s'adresse à celles qui ont toujours été le plus violemment stigmatisées par le monde hétéro, celles qui, selon les époques, sont traitées de "jules" ou de "camionneuses". Car s'il s'agit de se moquer des lesbiennes, on pense toujours à celles-là, les "masculines". Et même si on ne sait rien d'elles, rien de leurs pensées, de leur désirs, de leur manière d'aimer, c'est ce côté apparemment masculin qui va être brocardé (cf. la caricature d'Amélie Mauresmo dans les Guignols de l'info qui, au-delà de leur volonté pathétique de se croire légitimes, au nom du rire, a démasqué leur violence contre une femme qui ne leur est pas sexuellement soumise).
Je passerai sur le "Qui fait l'homme, qui fait la femme ?", et pourtant c'est bien dans le sujet aussi, tel qu'il est délimité par l'hétéro-imaginaire : hors du "modèle" masculin-féminin, point de salut.
Dans le magasin, nous avons aussi l'article "miroir". Les femmes qui font l'amour ensemble sont alors des êtres restés au stade infantile, qui chercheraient dans l'autre, dans "la même" leur propre reflet. Mais c'est bien sûr ! On cherche la même, sans doute par manque de courage de se coltiner le coït, seul digne de constituer le vrai passage à la VRAIE altérité.
N'empêche, elles sont si charmantes ces petites... Un photographe, Hamilton, en avait même fait sa marque de fabrique, maintenant d'ailleurs bien ringarde : adolescentes en fleur enlacées dans des postures aussi douces que suggestives derrière des voiles rêveurs de couleur pastel (images qui ont d'ailleurs inspiré, un temps, les pubs de Cacharel). Images en miroir, oui, car les filles représentées ont le "même" corps, la même minceur standard, le même look "féminin-cheveux-longs-et-soyeux".
Sexualité immature donc, pudique, voilée (mais par qui, par elles ou par le voyeur imaginaire ?), un peu perverse dans son côté inabouti et finalement escamotée. Mais ces douces créatures pour pédophiles refoulés ne perdent rien pour attendre...
Dois-je parler ici de la pornographie ? Certainement, mais seulement pour vous dire qu'elle n'est que la partie voyante d'une haine et mépris aux profondeurs abyssales.
Ces femmes-enfants d'Hamilton, plus les pubs branchées, plus les fantasmes de lesbiennes lipstick (belles comme de VRAIES femmes) participent de cette pornographie. Quant à la sexualité soi-disant lesbienne représentée en vidéo pornographique, elle est simplement celle qui avoue tout haut cette peur d'une sexualité féminine "impossible". Impossible sans le regard et l'intrusion massive de l'homme. Les scènes de cul imaginées entre deux femmes dans les films X, outre qu'elles ne sont pas crédibles - mais ce n'est pas le souci des pornographes -, ne sont jamais jouées en solo. Toujours, selon le même ressort phallocrate, un mâle s'en mêle, et... participe.

Alors quelles représentations peut assumer une sexualité hors norme, et pour cela incodifiable ? Bien sûr les nôtres, créées par nous-mêmes et pour nous-mêmes, patiemment, depuis des décennies. Mais c'est bien peu, des décennies face à des millénaires de patriarcat ! Et qu'il est dur de voir nos sœurs en hétérosexualité, subir encore une telle ignorance de leur propre jouissance.
Vous allez trouver qu'on exagère. Mais alors ce sont les statistiques qui exagèrent aussi. Nous savons que la majorité des femmes au monde ne connaissent pas et ne connaîtront jamais leur corps autrement que frigide (c'est hélas un bon révélateur de résistance), bafoué, méprisé, dominé, manipulé à l'aune du seul "plaisir" censé être celui de la pénétration d'un pénis. Ces "femelles de l'espèce humaine" sont des mortes vivantes, en tout cas veuves à jamais de tendresses, de troubles, d'attentions, quand elles ne subissent pas tout simplement un viol conjugal répété parce que autorisé, assorti de violences verbales, mentales, de coups physiques (qui sont aussi une violence mentale).
Plus légèrement, l'ignorance où sont tenues de nombreuses hétérosexuelles sur leur propre corps et ses ressources va s'exprimer de manière naïve - et nous l'avons de nos oreilles entendu - nous demandant mi-timides, mi-intriguées : "Mais pourquoi vous aimez porter les ongles courts ?". Ainsi cet organe tellement subtil et tactile qu'est la main, que sont les doigts, n'ont jamais été perçus ou vécus par elles comme instrument possible et infini de plaisir. Quant à nous, la réponse est :
- que ce plaisir donné et reçu n'est pas un plaisir qui veut faire mal à nos merveilleux intérieurs : c'est pourquoi nous coupons nos ongles !
Est-ce à dire que la sexualité lesbienne est seulement toute douceur et effleurements, à la manière des images édulcorées et floues de ce Hamilton ? Non bien sûr : le désir de faire du bien à l'autre et à soi, totalement, n'exclut ni la force, ni la passion, ni cette fulgurance que j'évoquais tout à l'heure.
Le désir est deux fois maître de lui, dans une relation lesbienne. Ça n'empêchera pas les chagrins, les ruptures ; mais chaque fois, réitérée, reviendra la confirmation d'agir pour soi, et non au-dessous de soi, de ses capacités. Il y a une anticipation désirée et un inconnu accepté. Car cet inconnu-là ne fait plus peur. Ecoutez ça :


(...)

On ne peut pas prévoir si l'état du monde
basculera avec nous dans la saveur et le
déferlement des langues. Rien n'est prévu
pourtant la blouse est entrouverte, la petite
culotte à peine décalée de la fente et pourtant
les paupières closes et pourtant les yeux de
l'intérieur sont tout agités par la sensation de
la douceur des doigts. On ne peut pas prévoir
si les doigts resteront là, immobiles, parfaits,
longtemps encore, si le majeur bougera ô à
peine sur la petite perle, si la main s'ouvrira en
forme d'étoile au moment même où la douceur
de sa joue, où son souffle au moment où tout
le corps de l'autre femme appuiera si fort que
le livre qui servait d'appui glissera sous la
main, la main, au moment où l'équilibre sera
précaire et que les cuisses se multiplieront
comme des orchidées, on ne peut pas prévoir si
les doigts pénétreront, s'ils s'imbiberont à tout
jamais de notre odeur dans le mouvement
continu de l'image.

Rien n'est prévu car nous ne savons pas ce
qui arrive à l'image de l'état du monde lorsque
la patience des bouches dénude l'être. On ne
peut pas prévoir parmi les vagues, la
déferlante, la fraction de seconde qui fera
image dans la narration des corps tournoyant à
la vitesse de l'image.


On ne peut pas prévoir comment la langue
s'enroule autour du clitoris pour soulever le
corps et le déplacer cellule par cellule dans
l'irréel.



Nicole Brossard, Under Tongue, poème bilingue. [La version française de la version anglaise est celle de la poète, québécoise.]

Quant à se projeter dans l'Autre comme dans une même, une pareille au même, rien n'est plus éloigné de nos pratiques de désir. L'autre, même si femme, donc soi-disant "comme" nous, est un continent à découvrir, un mystère total, chaque fois. Et s'il faut dire "les" sexualités lesbiennes, c'est qu'elles sont aussi multiples que nous sommes multiples. Il n'y a de rôles que librement vécus par nos préférences. Ces goûts, ces préférences, nous n'en sommes pas totalement maîtresses : qui peut se targuer d'avoir maîtrisé le courant de sa vie, de ses origines familiales, sociales ? Mais nous nous sommes adjugé l'espace et l'indépendance de les explorer, pour notre plaisir. De questionner nous-mêmes ces goûts, ces préférences, sans l'obsession de réponses toutes faites.
Pourquoi suis-je "plutôt féminine" ? Pourquoi celle qui me plaît l'est tout autant mais si différemment ? Parce qu'au fond je sais bien, moi, que le féminin n'est qu'une traversée des apparences, que ma sexualité de lesbienne n'est pas superposable à la seule catégorie du féminin. Ni du masculin d'ailleurs ! Alors pourquoi les fameuses "lesbiennes masculines" tellement vilipendées me touchent-elles tant ? Pourquoi ces modernes dandies sont-elles aussi mes amantes et amies potentielles ? Parce qu'elles incarnent aussi ma liberté, que je connais et que j'ai explorée comme elles, à ma façon. Et que j'aime reconnaître ça, chez une lesbienne.
Toutes les lesbiennes que je croise ne seront pas toutes mes amantes. Mais ma vie est bâtie sur la potentialité de ce désir, sur l'autonomie d'un tel désir.
Nous nous reconnaissons vite, oh pas seulement pour les codes que nous adoptons, par les vêtements ou accessoires ou les chaussures portées (!), ni par la coupe de cheveux, ni même par les ongles courts (! - un indice tout de même...), non, rien n'est aussi simple ou simpliste.
Si nous nous reconnaissons, c'est beaucoup plus par la perception de cette Autonomie chez l'autre - conquise à grand prix parfois -, de cette indépendance qui consiste à ne pas attendre, et en aucun domaine, l'approbation des hommes.
Alors ce sera une démarche peut-être, une volonté dans toute l'allure, c'est aussi et surtout le regard, de ces regards échangés qui ne dévient pas, qui se plantent bien droit dans votre propre regard et avec une attention extrême.
Je vais vous lire qque chose que j'ai écrit sur ce thème-là, du regard, dans le contexte d'un désir qui se déclare. Vous verrez que les regards échangés ont signé l'acte de naissance, en somme, de ce désir.


(...)
"Très tôt nous nous sommes regardées. Mon premier regard a été pour ce regard de plomb brillant qui m'a cinglée, aigu, agile, perspicace.
Je crois savoir que je ne l'ai pas vue, mais regardée. Elle m'a vue aussi sans doute,
Mais elle m'a regardée, surtout. Nous avons fait comme si nous ne faisions que nous voir,
mais je sais qu'il y a eu le regard surtout, de chacune sur l'autre.
(...)
Il y a ainsi beaucoup de choses que je ne suis pas sûre d'avoir vues, parce que je la regardais.
Je n'ai pas vu sa carrure, qu'il aurait fallu dire d'athlète, je n'ai pas vu, je n'ai pas vu ses flancs.
Ni ses jambes. Ni ses hanches. Je l'ai regardée dans ce qui émanait de sa forme.
J'ai regardé ses mouvements, cette buée électrique que j'avais cette furie d'atteindre, de pénétrer.

Parce que ce regard plus fort que voir et être vue, j'ai su directement du dessous de ma peau
l'atteindre sous la peau. Il y avait les vêtements à enlever et sa peau à traverser.
Je ne voyais pas sa forme. Ce désir n'était pas que pour sa forme. "
(...)

(Jacqueline Julien, Le Feu)

Si je vous ai beaucoup parlé de comment on devient lesbienne, contre quoi on le devient et pour quoi on le veut, je n'oublie pas que la question du titre était double : - est-ce qu'on "naît" lesbienne ?

Je ne vous en parlerai pas aussi longtemps que du devenir. D'abord parce qu'on n'en sait rien. Et que même si c'était ainsi, seulement une histoire de naissance, grande serait mon envie de retourner la question, ou de la prolonger dans la même quête d'un mystère absolu :
- Pourquoi, femmes, ne naissons-nous pas toutes lesbiennes ? !
S'il nous fallait répondre à ça, il faudrait pour cela imaginer une société sans le carcan idéologique de la différence des sexes. Une société où il ne serait pas dit qu'une femme doive aimer un homme, et un homme, une femme. Où celles qui préféreraient les femmes seraient au moins aussi nombreuses que celles qui préféreraient les hommes, où Homme et Femme n'aurait pas plus de sens que noir ou blanc. Où le mystère des goûts et des couleurs ne serait pas contingenté par une normalité écrasante, pour les femmes, et où les hommes ne seraient pas broyés eux-mêmes par la contrainte d'exercer leur loi phallique.
Mais nous n'en sommes pas là. C'est pourquoi, parce que peut-être nées... homosexuelles, en effet, avec ce goût, cette préférence que certaines d'entre nous sont capables de situer dès la-plus-tendre-enfance - mais enfance jamais tendre -, c'est pourquoi dans CETTE société androcentrique nous devenons lesbiennes.
Oui, il nous faut le devenir, pour l'être.
En effet, aujourd'hui encore l'homosexualité renvoie à une pathologie, une déviance pathologique. (Ça serait "dans les gènes", une malformation génétique.)
Rester homosexuelle, s'identifier comme telle, c'est, qu'on le veuille ou non, rester parquées dans cette pathologie, ou du moins une déviance définie par les autres - les normaux.
En "devenant" lesbienne au contraire, nous opposons nous-même notre refus à la contrainte hétérosociale, nous sortons nous-mêmes du cadre où l'on a voulu épingler les femmes. Cette décision donne un regard aigu sur le monde, car un regard né d'une décision est une source d'indépendance donc de jouissance incommensurables.
Ce monde étriqué, divisé en deux polarités dont l'une écrase l'autre (en dépit de toutes les "parités" et "droits à l'égalité des chances" que vous voudrez), nous le réinventons. Notre pratique lesbienne, parce qu'elle n'est pas QUE sexuelle (homo-sexuelle), parce qu'elle échappe au Contrôle, va nous donner le pouvoir, non pas sur l'autre, pour l'écrabouiller, mais sur nous-même, pour en jouir.
Dès lors, nous ne sommes plus les "femelles de l'espèce humaine".
Dès lors nous nous appartenons, du moins tant qu'on ne nous tue pas.
De ce pouvoir-là de Décision, malheureusement les femmes-en-général en sont exclues par principe. Mais parce que nous lesbiennes sommes "classées" femmes et que nous en connaissons un bout sur les mécanismes de l'oppression, nous sommes solidaires des femmes hétérosexuelles, et sommes souvent à la pointe des luttes menées avec elles et pour elles - le droit à l'avortement, entre autres, qui est censé ne pas trop concerner les lesbiennes, sauf si elles ont été violées. Combat obligatoire contre le sexisme : contre le viol, la pornographie, la prostitution, bref : tous les crimes perpétrés contre les femmes ne sont et ne seront jamais exclus de nos obsessions.
Ainsi, "naître" homosexuelle, peut-être, pour les plus douées, ou les plus chanceuses ! Mais naître lesbienne, impossible. Encore une fois, pour être lesbienne il faut avoir fait tout le chemin de déconstruction-construction d'une identité, il faut avoir lutté contre, il faut avoir lutté pour, il faut s'être confirmée peu à peu vers toujours plus de liberté mentale et corporelle. Il a fallu le vertige de désirer hors-la-loi, accepter d'être désirée. Il a fallu, plutôt que rester malheureuse et marginale, choisir le risque passionné de notre choix, de nos désirs, de notre liberté.
En somme, il a fallu inventer notre propre légitimité d'humaine. Même si contestée.
On peut se féliciter que les phénomènes nord-occidentaux de fierté gay et lesbienne rendent aujourd'hui plus accessibles aux adolescent-es, surtout urbains, les termes mêmes auxquels ils peuvent s'identifier. Le mot de lesbienne est maintenant de plus en plus couramment prononcé, même par les journalistes, c'est dire. Que cela ne nous fasse pas croire pour autant que le chemin soit désormais tapissé de roses.
Je parlais des privilèges que procurent les villes (relatifs d'ailleurs, puisqu'ils se doublent aussi des dangers accrus de violence), mais que dire des campagnes, de la chape de plomb des petites villes, que dire de la violence potentielle et réelle qui s'exerce contre les lesbiennes, même dans nos pays occidentaux (avec agressions et viols punitifs), que dire enfin des 9/10e du reste du monde, des États où le fait même d'être une femme est une torture ? Les homosexuelles y risquent elles aussi le mariage forcé donc le viol légitime, et bien sûr la prison, ou le lynchage, ou la mort.
Non, nulle part encore dans ce monde-ci on ne peut " naître " lesbienne, il faut le devenir. Il faut le vouloir. Encore faut-il le pouvoir.
Jacqueline Julien

Source : http://www.chez.com/bagdam/articles/naitre.html

Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 03 2006 14:37

DROITS-AFRIQUE DU SUD :


''Tout peut nous arriver, à tout moment'' - Lesbiennes en Afrique du Sud


Moyiga Nduru

JOHANNESBURG, 24 fév (IPS) - En tant que chargée des relations communautaires du Forum pour l'émancipation des femmes, une organisation non gouvernementale basée à Johannesburg, Zanele Muholi est trop habituée au préjugé qui existe contre les lesbiennes en Afrique du Sud.

Ces dernières années, affirme Muholi, elle a parlé ''à plus de 50 victimes de viol et de discours de haine'', et a enregistré cinq cas majeurs de violence à l'encontre des lesbiennes.

Le dernier incident s'est produit au Cap au début de ce mois. Il impliquait une femme âgée de 19 ans, Zoliswa Nkonyana, qui a été poignardée et lynchée à mort par une foule de jeunes gens dans une zone résidentielle essentiellement noire de la ville côtière, Khayelitsha.

Ce n'était pas la première fois qu'une femme lesbienne était attaquée dans la zone. En 2003, une autre femme a été sérieusement blessée au même endroit, note Muholi.

A Soweto, la plus grande zone d'habitation noire, créée à Johannesburg sous l'apartheid, les comportements vis-à-vis des lesbiennes sont tout aussi hostiles.

''C'est effroyable. Chaque fois que les gens voient des lesbiennes se tenant par la main ou s'embrassant dans la rue, ils réagissent en déversant un torrent d'injures qui équivaut à un discours de haine. Certains d'entre eux vont jusqu'à vouloir vous porter physiquement des coups'', a déclaré à IPS, une femme qui vit à Soweto, dans un entretien téléphonique depuis les environs.

Elle a refusé de révéler son identité par crainte d'être attaquée. ''Nous vivons dans la peur. Tout peut nous arriver, à tout moment'', a souligné la femme.

Muholi croit que ''l'ignorance, l'arrogance et le manque de respect'' sont au cœur du préjugé contre les femmes lesbiennes. Les choses sont aggravées, ajoute-t-elle, par une culture d'impunité : ''Ils (les agresseurs) savent qu'ils ne seront pas inquiétés pour cela (la violence contre les lesbiennes)''.

Le viol est perçu comme un acte qui peut modifier l'orientation sexuelle des femmes lesbiennes. Cependant, à part le fait que cela les marque sur le plan psychologique, l'agression sexuelle peut également signifier une condamnation à mort : ''Certaines finissent par attraper des maladies sexuellement transmissibles comme le SIDA ou tombent enceintes'', affirme Muholi. Selon le programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA, environ un adulte sur cinq en Afrique du Sud a contracté le VIH.

Mais pendant que les lesbiennes sont confrontées au préjugé dans les rues de Khayelitsha, Soweto et ailleurs, leurs droits sont en train d'être enracinés dans le système juridique en Afrique du Sud.

L'année dernière, la Cour constitutionnelle a statué en faveur du mariage entre personnes du même sexe dans le pays. Les députés ont jusqu'à la fin de cette année pour amender la loi en conséquence.

En 2002, le tribunal a décidé que les couples gays avaient le droit d'adopter des enfants, faisant, dit-on, de l'Afrique du Sud, le premier Etat africain à légaliser de telles adoptions. La constitution sud-africaine proscrit la discrimination sur la base de l'orientation sexuelle.

La décision de la Cour constitutionnelle de 2005 a été condamnée sans ambages par des groupes religieux.

''La légalisation de mariages de personnes du même sexe aura un effet moralement nuisible sur l'institution de la famille, traditionnellement définie comme une union permanente entre mari et femme'', a indiqué l'église catholique dans un communiqué rendu public, le 7 décembre 2005.

Njongonkulu Ndungane, l'archevêque anglican du Cap, a exprimé des sentiments similaires. ''Nous ne percevons pas le partenariat entre deux personnes du même sexe comme un mariage aux yeux de Dieu'', a-t-il souligné.

Toutefois, Ndungane a reconnu que bon nombre pourraient ne pas être d'accord avec le point de vue de l'église anglicane sur cette question.

''Nous reconnaissons que nous vivons dans un pays où il existe plusieurs croyances, cultures et pratiques'', a-t-il noté. ''Il serait arrogant et présomptueux pour nous d'essayer d'imposer nos valeurs et points de vue à des gens qui ne pensent pas comme nous''.

Ailleurs dans la région d'Afrique australe, les gays et les lesbiennes sont également confrontés au préjugé -- comme en témoignent les propos du président Robert Mugabe, il y a plusieurs années, selon lesquels ils étaient ''pires que des chiens et des cochons''.

Canaan Banana, le premier président du Zimbabwe de l'après-indépendance, a été reconnu coupable de sodomie en 1998, et a été emprisonné pendant un an. Les auditions au tribunal ont révélé qu'il avait abusé d'autres hommes lorsqu'il était en fonction.

L'ancien président namibien Sam Nujoma s'est également prononcé contre l'homosexualité.

De retour au Forum pour l'émancipation des femmes, Muholi exprime l'espoir que -- cette fois-ci -- les meurtriers de Nkonyana seront traduits en justice.

''J'espère que ces gars seront arrêtés et jugés. Je suis désolée pour l'amie de Nkonyana qui a fui durant l'agression. Elle a besoin de conseils pour le traumatisme'', ajoute-t-elle. (FIN/2006)

Source : http://www.ipsnews.net/fr/_note.asp?idnews=3008

Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Vendredi 24 mars 2006 5 24 03 2006 08:13

Je ne peux m'empêcher de reproduire ici un article publié dans Le Journal Chrétien, (site internet qui se dit être 'un espace de diffusion ouvert à l'ensemble du Corps du Christ' ).

Cet article fait suite à la vague d'évenements qui se sont produits au Cameroun :

L'Église catholique romaine du Cameroun a dénoncé l'homosexualité dans une déclaration, en décembre 2005. En janvier 2006, trois journaux camerounais ont publié une liste de plusieurs dizaines de personnes, dont des représentants du gouvernement, des musiciens et des hommes d'affaires, qu'ils accusaient d'homosexualité. Le 13 février 2006, une personne affirmant représenter une organisation de jeunes a publié, sous le couvert de l'anonymat, une note appelant tous les Camerounais à ne pas tolérer l'homosexualité et à dénoncer les gays et les lesbiennes aux autorités. Le 3 mars 2006, le tribunal de grande instance de Yaoundé a reconnu le directeur du journal L'Anecdote coupable de diffamation vis-à-vis d'un ministre camerounais. Ce journal avait publié une liste d'homosexuels présumés sur laquelle figurait le nom de l'homme d'État. Le directeur a été condamné à une peine de quatre mois d'emprisonnement et à une amende de 300000 francs CFA (environ 450 euros).

Enfin on a appris il y a quelques jours qu'une trentaine d'élèves avaient été renvoyés de leur établissement scolaire pour cause d'homosexualité. Le directeur du collège privé Eyengue Nkongo, Edouard Eyengue, a ainsi obtenu les aveux de 11 jeunes filles. Aveux que le responsable scolaire a transmis, lundi 13 mars, au procureur de la République près des tribunaux de grande instance de Douala Bonanjo. Les jeunes filles ont quitté le foyer familial alors que l'on diffuse à la radio le 'hit parade' des établissements dans lesquels on retrouve le plus d'homosexuels. 

L'article qui suit est tout à fait révélateur de l'homophobie endémique qui sévit au Cameroun. On y fait état d'un réseau organisé de lesbiennes de la haute société qui 'recrutent' leurs 'proies' au sein des établissements scolaires en les achetant et en pratiquant la politique de la peur.

La chasse aux sorcières est ouverte au Cameroun...

Enquête sur l'homosexualité dans nos lycées et collèges : Phénomène social ou effet de mode ? 

 


Au-delà du collège Eyenguè, plusieurs autres établissements sont touchés par l’homosexualité. Mais, par peur de ternir leur image, leurs dirigeants refusent de se prononcer.

“Le phénomène de l’homosexualité dépasse le simple cadre du collège Eyenguè Nkongo. ” La confession de Edouard Eyenguè ne vise pas seulement à relativiser cette pratique déviante en suggérant qu’elle n’est pas exclusive à son établissement. Elle a le mérite de montrer également que d’autres établissements sont touchés par le phénomène. “ Mais par peur de stigmatisation et ne voulant pas perdre leur notoriété et subséquemment, leur clientèle, les responsables préfèrent fermer les yeux ”, regrette-t-il. Simples paroles malveillantes d’un homme qui ne veut pas se retrouver seul en première ligne dans une affaire qu’il a pourtant choisie délibérément de déclencher ? Rien n’est moins sûr. Même si l’enseignant se refuse à lâcher des noms parmi ceux contenus dans les aveux recueillis auprès des élèves lesbiennes exclues de son établissement comme étant les épicentres de l’homosexualité scolaire. La rumeur le fait à sa place. Elle parle ainsi de certaines structures confessionnelles et publiques de la ville dont la notoriété souffrirait de cette publicité. Au total, des établissements jouissant d’une solide et bonne réputation. Ceci expliquerait-il pourquoi leurs responsables préfèrent ignorer la réalité, quitte à se faire rattraper par elle ? A Douala, les commentaires vont en tout cas bon train. Selon notre confrère Mutations dans son édition du 20 mars, certaines radios locales s’amusent même à faire le classement de ces établissements où se recrutent le plus grand nombre d’élèves homosexuels. La pratique homosexuelle n’est pas exclusive aux écoles de Douala. On se souvient du drame survenu à l’école américaine au cours duquel le jeune Patrick usa d’un couteau pour mettre fin de manière brutale aux avances de son camarade de classe du même sexe. On peut penser que ce n’est là que la face émergée de l’iceberg.

Contrainte morale, dépendance financière Les informations du directeur du collège Eyenguè Nkongo laissent croire que les ramifications de la pratique homosexuelle à Douala se rattachent à un vaste réseau bien huilé qui épargne peu d’établissements scolaires. A la tête de ce réseau trôneraient, pour ce qui concerne le lesbianisme, “ des dames bien placées. ” A en croire Edouard Eyenguè, l’une d’elles serait personnellement venue plaider la cause d’une des 11 élèves exclues lundi 13 mars, en se faisant passer pour sa parente. Face à la réserve du directeur, elle se montrera incapable de justifier ce lien de parenté. Un faisceau d’indicateurs la désigne aujourd’hui, aux yeux des responsables du collège et de l’opinion comme l’une des “ marraines ” des jeunes lesbiennes. Et confirme les aveux des quelques-unes des 11 exclues du collège qui parlaient des ramifications “ haut placées. ” Selon les confidences des plus jeunes des mises en cause, ce sont ces dames qui pilotent le processus de recrutement à travers leurs relais situés au sein des établissements. Généralement nanties financièrement, ces dames ne lésinent pas sur les moyens. “ Le facteur financier et à moindre degré, le goût de l’interdit, constituent les éléments motivationnels ”, analyse un enseignant. “ La recruteuse procède par une cour assidue. La convoitée se voit offrir régulièrement de nombreux cadeaux. Le but recherché, au-delà de la dépendance financière, est d’amener les prosélytes au seuil de la contrainte morale qui fera qu’elles ne pourront rien refuser à leur donatrice ”, résume M. Eyenguè, qui s’inspire de la méthode utilisée sur certaines de ses élèves. Deux autres arguments-massues utilisés par les rabatteuses ont trait aux risques liés aux grossesses non désirées et aux maladies sexuellement transmissibles et le Vih-Sida. “ Pourquoi préférer les garçons alors qu’avec moi, tu ne risques ni de tomber enceinte ni d’attraper la maladie ”, miroitent-elles souvent à leurs proies. Les parents ont de quoi être inquiets.

Par F. B. Le 23-03-2006

© Copyright Le Messager

Source : http://www.spcm.org/Journal/article.php3?id_article=1524

 

 

Pour adresser vos appels aux autorités concernées :

M. Amadou Ali
Vice-Premier Ministre
Ministre de la Justice
Yaoundé
Cameroun
Formule d’appel : Monsieur le Vice-Premier Ministre,

Copies à :

M. Marafa Hamidou Yaya Ministre chargé de la Décentralisation de l’Administration du Territoire
Yaoundé
Cameroun
Formule d’appel : Monsieur le Ministre,

Monsieur le Directeur
Prison Centrale de Kondengui
BP 100
Yaoundé - Province Centrale
Cameroun

Ambassade de la République du Cameroun
Avenue Brugmann 131
1190 Bruxelles
Fax : 02/640.12.92  

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Vendredi 7 avril 2006 5 07 04 2006 12:04

Stratégies fictionnelles et littérature engagée : lesbians studies





Samuel Minne

Catrióna Rudea Esquibel, With Her Machete in Her Hand, Reading Chicana Lesbians, Austin, University of Texas Press, 2006.


Le corpus qui sert d’objet d’étude dans With Her Machete in Her Hand, Reading Chicana Lesbians (« la machette à la main : lire les lesbiennes chicanas ») n’éveille certes pas beaucoup de résonances en France, que ce soit dans les études littéraires anglo-saxonnes, ou dans les études littéraires en général. En caricaturant, on dirait que les américanistes ne s’intéressent pas à la littérature lesbienne chicana car elle relève de la culture mexicaine, les mexicanistes la délaissent pour des motifs linguistiques, quant aux études gay et lesbiennes, elles n’ont pas vraiment droit de cité en France. La littérature lesbienne chicana apparaît alors comme le comble de la marginalité. Qu’il s’agisse de traiter d’une littérature écrite par des femmes aux Etats-Unis, mais toutes d’origine mexicaine, pose déjà un problème en soi. Qu’en outre Catrióna Rueda Esquibel se concentre sur le thème de l’homosexualité féminine accroît la difficulté. Enfin, qu’elle use d’approches culturelles achève de faire de cet ouvrage un objet purement extérieur, d’une incommensurable distance pour notre tradition critique. Mais la recherche littéraire ne consiste-t-elle pas à réduire les distances et à combler les vides ? S’appuyant sur une culture propre et usant d’une méthodologie autochtone, l’étude de Rueda Esquibel s’avère néanmoins plus proche qu’on pourrait le croire de nos traditions critiques, en particulier dans les problèmes rencontrés. Mieux, elle légitime des recherches similaires dans la littérature européenne.

Comment associer un corpus à une identité ?


Problèmes de délimitation


Se consacrant à l’étude des fictions lesbiennes chicanas, Catrióna Rueda Esquibel présente dans With Her Machete in Her Hand six grandes parties. Les deux premières étudient les figures féminines traditionnelles qui transparaissent dans la fiction chicana, et son traitement spécifique dans des fictions lesbiennes(« Le Mystère de la femme qui pleure » et « La Princesse Aztèque »). La troisième partie s’attache à la fortune qu’a connue une figure de lesbienne historique (« Sor Juana et la quête de héros (queer) culturels »). La quatrième s’attarde sur quatre œuvres où émerge un désir homosexuel dans la jeunesse (« Souvenirs de filles »). Les deux dernières parties explorent la portée politique de textes transgressifs en ce qu’ils abordent le sexe et la race en réaction contre une histoire aliénante, mais aussi dans leur engagement militant (« Histoires sans vergogne » et « Queer pour la révolution »).

Le problème d’un corpus a priori restreint par de sévères critères cumulatifs n’en est pas un. Il s’agit bien d’un a priori (des critères cumulés réduirait drastiquement le nombre d’œuvres), puisque Rueda Esquibel recense une centaine d’œuvres narratives, nouvelles, romans ou pièces de théâtre, aussi bien peu connues qu’écrites par des auteures chicanas célèbres comme Sandra Cisneros, Gloria Anzaldúa ou Ana Castillo (appendice, p. 183-1901). Le problème de la naturalisation du corpus se pose cependant : les œuvres ne sont certes pas choisies en fonction de l’orientation sexuelle de leur auteure, qui peut être aussi bien hétérosexuelle, bisexuelle, homosexuelle qu’inconnue. Mais toutes sont signées par des femmes. Peut-on croire qu’aucune fiction lesbienne chicana n’ait pu être écrite de la main d’un homme, qui de plus ne serait même pas chicano, et ne puisse entrer dans ce corpus ? La question se pose, quand par exemple Elisabeth Ladenson rappelle que la tradition du lesbianisme en littérature inclut Baudelaire, Balzac, Gautier, Louÿs ou Proust2. De même que, selon Lawrence La Fountain-Stokes, on peut lire en tant que lesbienne sans pour autant nécessairement être lesbienne3. Tout en essentialisant en apparence la fiction lesbienne, cette étude parvient à sortir de la claustration.

En effet, le corpus s’inscrit dans deux contextes culturels très marqués : d’une part le milieu chicano d’où proviennent les auteures. D’autre part le milieu des Feminist Studies qui a vu éclore toute une tradition critique. On pourrait postuler l’émergence d’une certaine rigidité, qui causerait déjà des difficultés à choisir un sujet de travail croisant tant de problématiques. Mais une tradition de Chicana Studies existe, et Rueda Esquibel s’attache à passer en revue les premières anthologies d’écriture lesbienne chicana. Il s’agit bel et bien d’un « rétrécissement de champ » qui vise à poser des limites de travail. Mais l’auteur ne s’empêche pas, loin de là, de recourir aussi bien à des œuvres écrites par des Latinas (ne vivant pas aux Etats-Unis), que par des Européennes, ou à des hommes, homosexuels ou hétérosexuels, ou encore à des œuvres non littéraires, tableaux ou films, qu’elle convoque ponctuellement ou qu’elle analyse plus longuement.

Ce recours aux œuvres plastiques inscrit de manière évidente With Her Machete in Her Hand dans le champ des Cultural Studies4. L’étude comparée d’œuvres d’art, d’artisanat et de littérature y est courante, comme les affiches d’associations gay et les tableaux de Chicanos atteints du sida étudiés par Juana Maria Rodríguez5, les peintures sur velours noirs révélatrices des sexualités dans l’ouvrage dirigé par Alicia Gaspar de Alba6, ou les études sur le rasquachismo (forme d’art kitsch ornant le logis quotidien) par Amalia Mesa-Bains, ou sur les chansons rancheras (chansons populaires mexicaines) par Olga Nájera-Ramírez dans l’épais volume Chicana Feminisms7. Ces approches permettent de cerner des figures ou des motifs culturels présents aussi bien dans la vie quotidienne (environnement, médias, etc.), que dans la peinture ou la littérature.



Le détournement d’images préexistantes


La représentation des femmes dans la littérature chicana/o dépend en effet beaucoup d’images prégnantes, constamment relayées, à travers les calendriers illustrés pour la princesse aztèque sur le sommeil (ou la mort) de qui veille le guerrier mexica, ou à travers les contes pour enfants pour la Llorona, la femme qui pleure, incontournable au Mexique. Catrióna Rueda Esquibel montre ainsi les détournements dont ces figures souvent réifiées font l’objet. Ce sont des symboles de l’hétérosexualité, à travers la maternité douloureuse, la stabat mater colonisée que serait la Llorona mais aussi la Malinche abusée par les conquistadores, ou à travers la féminité passive de la dormeuse, la déesse Ixtacihuatl veillée par le héros Popocatepetl (il s’agit de la légende des deux volcans, tout aussi fameuse au Mexique). A travers les avatars de ces représentations dans les fresques de chicanos, la parodie gay peinte par Joey Terrill, la reprise féminine par la photographe Alma Lopez, ou les nouvelles lesbiennes, Rueda Esquibel montre la plasticité de figures perméables à tout nouveau contenu, toute nouvelle interprétation, qui contredit la fixité d’une culture8. « La Maya » de Terri de la Peña permet ainsi de poser le problème de l’identité chicana : la yucatèque qui attire l’étudiante chicana en vacances au Mexique est-elle son égale, comme elle une latina malgré les différences, ou une princesse aztèque, une autre exotique, réduite à l’état d’objet dans le champ du tourisme sexuel9 ? L’ambiguïté exige de cerner davantage l’identité chicana lesbienne, et reste un nœud de questionnement dans les Gender et queer Studies. La qualification des actes sexuels dans la littérature risque cependant d’éloigner de la critique de la fiction pour verser dans une lecture sociologique naïve. Il reste cependant à interroger l’extrême rareté des passerelles entre études sur les Chicanas aux Etats-Unis et études venant d’Amérique du Sud. Les travaux de l’historienne péruvienne Norma Mogrovejo, exilée au Mexique, ne sont ainsi jamais cités en référence dans les Chicana Lesbians Studies – alors qu’elle a déjà écrit sur la littérature10. Un désintérêt assez singulier, qui s’explique peut-être par l’éloignement croissant des auteures chicanas envers la langue maternelle espagnole. Que l’on compare par exemple le bilinguisme présent chez Cherríe Moraga (Loving in the War Years, 1983) ou Gloria Anzaldúa (Borderlands/La Frontera: The New Mestiza, 1987) et ce passage de Margins (1992) de Terri de la Peña, où dès la première page Veronica dit à sa professeure de littérature chicana : « Camille, je suis tout juste une lectrice bilingue, j’écris encore moins dans deux langues. »11

Le personnage historique de Sor Juana Inés de la Cruz, religieuse mexicaine du XVIIe siècle, grande intellectuelle et poétesse, s’impose tout particulièrement dans la littérature lesbienne chicana, pour d’évidentes raisons d’identification et de valorisation. Malgré les dénégations véhémentes des spécialistes, comme son biographe mexicain, un certain Octavio Paz12, ou José Carlos Gónzalez Boixo13, qui expliquent qu’elle était hétérosexuelle même s’il n’en existe aucune preuve, Sor Juana est devenue l’incarnation de la poétesse lesbienne, à cause de ses sonnets brûlants adressés à la veice-reine14. Entre artifice littéraire et transgression culturelle, ses poèmes ont permis la création d’une figure à laquelle les auteures lesbiennes chicanas peuvent s’identifier. D’une part parce qu’elle représente une femme cultivée et une créatrice. D’autre part parce qu’en tant que criolla, femme d’origine espagnole née au Mexique, elle peut marcher dans les pas du métis glorifié par José Vasconcelos au début du XXe siècle, ou incarner la métisse décentrée, située aux frontières par Gloria Anzaldúa. De plus, en tant que gloire nationale, la “dixième muse” offre un modèle valorisant. Enfin, par sa vie passionnante, qui a même inspiré un film15, le personnage de Sor Juana a immanquablement attiré les auteurs et entraîné l’écriture de fictions. Pour Estela Portillo Trambley dans sa pièce de théâtre, elle n’est pas homosexuelle mais s’ouvre à une forme de conscience sociale. Dans le film de María Luisa Bemberg, elle se place par amour pour la vice-reine comme l’Indienne colonisée, la terre conquise par les Espagnols. A travers ses nouvelles et son important roman Sor Juana’s Second Dream (1999), c’est Alicia Gaspar de Alba qui a le plus travaillé ce personnage singulier et protéiforme. En tant que femme, et comme telle opprimée, son personnage littéraire acquiert une conscience politique. De plus, elle est clairement lesbienne dans la fiction, et l’absence de toute preuve, au lieu d’empêcher les lectures lesbiennes, vient encourager les fictions. Les hypothétiques « Excerpts from the Sapphic Diaries of Sor Juana Inés de la Cruz » sont dits brûlés dans la nouvelle de Gaspar de Alba, mais survivent en tant que texte fictif. Les femmes qui aiment les femmes furent condamnées à ne laisser aucune trace dans l’histoire. Il appartient alors de les deviner et de les reconstituer, quand bien même ce serait pour les rendre en définitive à l’oubli historique. Là encore, la figure ambiguë de Sor Juana vient déplacer les limites de l’identité chicana lesbienne, pour renouveler la reconnaissance des pouvoirs de la fiction.



Stratégies fictionnelles et littérature engagée


Apparitions fictives


Les exemples précédents viennent souligner la réappropriation que se font les auteures de personnages légendaires ou historiques. L’étude de quatre romans, dont deux ne sont pas habituellement considérés par la critique générale comme lesbiens, va montrer que la lecture critique peut aussi s’emparer de personnages fictifs, et comment la réception peut aussi remodeler le corpus autour d’une identité non pas fixée, essentialisée, mais fuyante, hésitante, tiraillée entre les impératifs d’une culture et les indices textuels. The House on Mango Street (1991) de Sandra Cisneros, The Last of the Menu Girls (1987) de Denise Chávez, Margins (1992) de Terri de la Peña et Gulf Dreams (1996) d’Emma Pérez ont pour intérêt de décrire l’évolution de jeunes filles, adolescentes ou jeunes femmes, dans l’univers social des Chicanos, et dans le monde interne de leur désirs. Alors que les deux derniers romans proviennent d’auteures revendiquées, les deux premiers n’appartiennent pas selon la critique à la littérature lesbienne. Rueda Esquibel vient perturber cette vision en montrant comment le topos de l’orientation sexuelle incertaine durant l’adolescence peut générer une lecture lesbienne.

L’originalité des oeuvres repose sur l’originalité du lien homosocial féminin parmi les Chicanas. Il s’agit du comadrazgo, amitié qui lie des femmes depuis leur enfance, au rôle à l’origine religieux (les marraines de baptême) mais surtout affectif et social. Les jeunes filles des romans étudiés se réfèrent aux comadres, mais pour en rejeter l’asexualité. Et Rueda Esquibel révèle la part d’attirance sexuelle qui naît entre l’héroïne des romans et d’autres jeunes filles, auxquelles elle s’identifie, mais qu’elle désire aussi, avec ou sans désir hétérosexuel comme contrepartie. La période entre l’enfance et l’âge adulte apparaît comme une période où les normes sexuelles et sociales se voient battues en brèche par d’autres désirs, parfois si indéfinis et évanescents que la critique n’y a vu, bien souvent, que du feu, ne reliant pas les passages entre eux ou « sous-interprétant » les hymnes au corps féminin. La présence de désir hétérosexuel suffit souvent à décourager toute autre lecture, invisibilisant la bisexualité.

Ce type de lecture n’est pas nouveau dans la critique lesbienne, et encore moins dans la culture gay, où la censure a favorisé un « bricolage » qui consiste à subvertir une intrigue hétérosexuelle, soit en la transformant en intrigue homosexuelle par substitution (en gros, comme si un personnage de femme était un homme travesti), soit en détectant des indices de lecture homosexuelle dans l’œuvre même. Cette dernière piste de « braconnage », pour reprendre le mot qu’emploie Michel de Certeau pour parler du détournement de la lecture16, a donné en critique littéraire lesbienne la fine lecture par Luzma Umpierre d’un roman portoricain de Carmen Lugo Filippi, et la découverte de l’intrigue lesbienne du roman Summer Will Show de Sylvia Townsend Warner, par Terry Castle17. De manière inattendue, le décryptage qu’opère Rueda Esquibel est donc la partie la moins surprenante. La même démarche avait été entreprise par Patricia Juliana Smith au sujet de la littérature féminine britannique18. Le travail de Rueda Esquibel rejoint davantage les propositions de Castle quand elle se concentre sur les récits de jeunesse dans la partie sur les souvenirs d’adolescence. Depuis Olivia de Dorothy Strachey Bussy et Jeunes Filles en uniforme de Christa Winsloe, le roman lesbien de jeunesse, d’amours adolescentes en pension, est devenu un genre qui se nourrit d’œuvres singulières et inclassables, de Thérèse et Isabelle d’Isabelle Leduc à L’Héritage de Miss Peabody d’Elizabeth Jolley en passant par Je jure de m’éblouir d’Evelyne Mahière, Le Bel Age de Miss Brodie de Muriel Spark ou Les Oranges ne sont pas les seuls fruits de Jeanette Winterson ou Les Années bienheureuses du châtiment de Fleur Jaeggy. Autant dire qu’une telle branche de la littérature lesbienne, jamais étudiée encore en France19, possède une extension internationale. L’indétermination dans l’orientation sexuelle, entre amitié passionnée et attirance physique, rappelle cependant aussi les recherches historiques menées par Carroll Smith-Rosenberg et Esther Newton à travers des correspondances réelles20. Le roman épistolaire apparaît comme une forme particulièrement intéressante de fiction lesbienne, mais n’est pas étudié ici, malgré le bel exemple (sans doute trop isolé) d’Ana Castillo, The Mixquiahuala Letters, qui propose aux lecteurs trois ordres de lecture des lettres : pour le conformiste, pour le cynique, et pour le donquichottesque21.



Luttes croisées


Catrióna Esquibel confirme le féminisme de sa démarche en soulignant aussi bien les violences sexuelles masculines et la pression hétérosexuelle qui transparaissent dans ces quatre romans que le désir lesbien. Elle rappelle la tension qui existe entre les définitions concurrentes de la littérature lesbienne : l’une est davantage féministe, s’inscrit dans le « continuum lesbien » d’Adrienne Rich et privilégie le genre, alors que l’autre ne perd pas de vue la sexualité. C’est cette dernière, plus restrictive mais aussi plus rigoureuse, qui guide ces travaux.

L’enracinement social dans le genre appelle aussi l’attention sur les autres formes de traits sociaux, souvent stigmatisés aux Etats-Unis, des lesbiennes chicanas : l’origine et la classe. L’auteure de With Her Machete étudie ainsi trois récits qui confrontent l’histoire d’un couple de femmes à l’histoire des Chicanos, les Mexicains qui sont devenus des habitants des Etats-Unis après l’annexion du Texas en 1845 puis la cession en 1848 d’une grande partie du Mexique. Toutes deux illégitimes, l’histoire collective des Chicanos et l’histoire individuelle des lesbiennes ne se mêlent pas sans heurt. Homophobie et racisme composent le lot quotidien de femmes comme la « María Littebear » de Jo Carrillo, la marimacha22 de « Historia de un marimacho » de Gloria Anzaldúa, et les Gloria Stories de Rocky Gámez. L’orientation sexuelle n’est donc pas séparable des origines sociales et géographiques des personnages, et engage une réflexion sur les résistances aux idéologies racistes et homophobes, mais aussi sur les formes adoptées : histoire orale, corrido (type de chansons mexicaines de la Frontera, historiquement daté) ou « pulp fiction » (littérature populaire). Toutes mettent en jeu une littérature populaire, délégitimée, qui répond au manque de légitimation des immigrés chicanos et des lesbiennes, exilées où qu’elles soient, mais partout chez elle : « As a woman I have no country », rappelle Virginia Woolf. Les fictions lesbiennes ont aussi pour rôle de revendiquer des existences niées à la fois pour leur provenance et pour leur sexualité, pour faire de l’expression sinvergüenzas non plus un stigmate mais l’affirmation d’une fierté. With Her Machete s’achève sur une longue étude de deux pièces de théâtre de Cherríe Moraga, où Rueda Esquibel retrouve un engagement résolu sur des affaires précises de racisme dans les années 1980, et sur le sexisme et l’homophobie présents au sein même du mouvement chicano.


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Explorant un ensemble de fictions marginalisées, Catrióna Rueda Esquibel parvient à mettre en lumière des courants forts en regroupant des œuvres diverses, toujours sous l’éclairage de l’orientation sexuelle et du genre féminin. Employant des méthodes éprouvées et privilégiant l’interdisciplinarité pour mieux approcher un objet littéraire, With Her Machete in Her Hand fait aussi œuvre engagée. Avec une rigueur toute universitaire, elle révèle la richesse d’une littérature méconnue, qui lutte contre plusieurs sources de mépris et d’indifférence. Elle dévoile également une communauté d’auteurs, dont elle est souvent proche, et de lecteurs bien vivants – même s’ils ont peu en commun.

par Samuel Minne

Publié sur Acta le 6 avril 2006


Notes :


1 Voir aussi la bibliographie sur sa page : http://homepage.mac.com/ktrion/Jotas/.
2 Elisabeth Ladenson, Proust lesbien (Proust’s Lesbianism, Ithaca, Cornell University Press, 1999), Paris, EPEL, 2004, p. 18. Voir aussi Alison Hennegan, « Here, Who are You Calling a Lesbian ? Some Thoughts on Lesbians in Literature », in Gay Left Collective, Homosexuality : Power and Politics, Londres Allison & Busby, 1975.
3 Lawrence La Fountain-Stokes, « Tomboy Tantrums and Queer Infatuations », in Lourdes Torres et Inmaculada Pertusa (dir), Tortilleras : Hispanic and U.S. Latina Lesbian Expression, Philadelphia, Temple University Press, 2003, p.48. Aucun nom d’auteur ne me vient cependant à l’esprit, ce qui en dit long sur ma culture.
4 Sur les Cultural Studies, voir les Cahiers du Genre, « Politiques de la représentation et de l’identité, Recherches en gender, cultural, queer studies », 38, L’Harmattan, mars 2005, et Marie-Hélène Bourcier, « Dirty Talk », Sexpolitiques : Queer zones 2, Paris, La Fabrique, 2005.
5 Juana Maria Rodríguez, Queer Latinidad: Identity Practices, Discursive Spaces, New York University Press « Sexual Cultures Series », 2003, p. 37-83.
6 Alicia Gaspar de Alba et Tomás Ybarra Frausto (dir.), Velvet Barrios : Popular Culture and Chicana/o Sexualities, New York, Palgrave, 2002. Et encore se limite-t-on aux études chicanas : voir aussi Claudia Schaefer, Textured Lives: Women, Art, and Representation in Modern Mexico, Tucson, University of Arizona Press, 1995.
7 Gabriela F. Arredondo, Aída Hurtado, Norma Klahn, Olga Nájera-Ramírez, Patricia Zavella (dir.), Chicana Feminisms, A Critical Reader, Durham, Duke University Press, 2003, p. 184-227 et 298-323. Voir aussi la partie consacrée à la chanteuse Delgadina Selena chez Emma Pérez, The Decolonial Imaginary, Writing Chicanas into History, Bloomington, Indiana University Press, 1999, p. 114-121.
8 Il est à noter que toutes ces figures mériteraient d’être étudiées aussi dans la poésie chicana lesbienne : Ixtacihuatl chez Ana Castillo (Ixtacihuatl Died in Vain), la Malinche chez Cherríe Moraga et Gloria Anzaldúa (Borderlands/La Frontera: The New Mestiza), la Llorona chez Alicia Gaspar de Alba (La Llorona on the Longfellow Bridge). Cf. Linda Garber, Identity Poetics, Race, Class, and the Lesbian-Feminist Roots of Queer Theory, New York, Columbia University Press, 2001.
9 Sur la contrepartie gay (masculine), d’un point de vue sociologique, et sur l’île de Cuba, voir Lawrence La Fountain-Stokes, « Metatextualidades voladoras », http://www.habanaelegante.com/Spring2002/Verbosa.html.
10 Norma Mogrovejo, Un amor que se atrevió a decir su nombre. La lucha de las lesbianas y su relación con los movimientos homosexual y feminista en América Latina, México, Plaza y Valdés, 2000 ; Teoría lésbica, participación política y literatura, México, Universidad de la Ciudad de México, 2005.
11 Terri de la Peña, Margins (1992), Seattle, Seal Press, 2000, p. 3.
12 Octavio Paz, Sor Juana Inés de la Cruz o Las trampas de la fe, México, Fondo de Cultura Económica, 1982.
13 José Carlos Gónzalez Boixo, « Introducción », in Sor Juana Inés de la Cruz, Poesía Lírica, Madrid, Cátedra Letras Hispánicas, 2003, p. 47-54.
14 L’une des associations lesbiennes les plus connues du Mexique se nomme « el Clóset de Sor Juana », le « placard » de Sor Juana.
15 María Luisa Bemberg, Yo, la peor de todas, GEA Cinematografica, First Run /Icarus Films, 1990.
16 Michel de Certeau, L’Invention du quotidien 1. Arts de faire, Paris, UGE, 1980, Gallimard folio essais, 1990.
17 Luzma Umpierre, « Lesbian Tantalizing in Carmen Lugo Filippi’s “Milagros, calle Mercurio” » (1987), en Bonnie Zimmerman y Toni McNaron (dir.), The New Lesbian Studies : Into the Twenty-First Century, Nueva York, Feminist Press at the City University of New York, 1996, p.172-176 ; Terry Castle, The Apparitional Lesbian. Female Homosexuality and Modern Culture, New York, Columbia University Press, 1993.
18 Patricia Juliana Smith, « ‘And I Wondered if She might Kiss me’ : Lesbian Panic as Narrative Strategy in British Women’s Fictions », Modern Fiction Studies, 41, 3-4, Fall-Winter 1995, p. 568 sq. ; Lesbian Panic, Homoeroticism in Modern British women's FictionModern British Women's Fiction, New York, Columbia University Press « Between Men-Between Women », 1997.
19 On peut cependant citer Claudie Lesselier, « Formes de résistances et d’expression lesbiennes dans les années cinquante et soixante en France », http://semgai.free.fr/contenu/textes/Lesselier_Resistance.html.
20 Carroll Smith-Rosenberg, Disorderly Conduct. Visions of Gender in Victorian America, New York, Alfred Knopf, 1985, Oxford, Oxford University Press, 1986 ; Martin Duberman, Martha Vicinus et George Chauncey (dir.), Hidden from History. Reclaiming Gay and Lesbian Past, New York, American Library, 1989, Meridian, Dutton, 1990.
21 Ana Castillo, The Mixquiahuala Letters (1986), New York, Anchor Books, 1992.
22 L’un des nombreux mots désignant les lesbiennes au Mexique : « Trailera, machorra, marimacha, tortillera, lesbiana de cualquier manera » (slogan entendu lors de la première Marche lesbienne de Mexico en 2003).


Pour citer cet article :
Samuel Minne , "Stratégies fictionnelles et littérature engagée : lesbians studies", Acta Fabula, Printemps 2006 (volume 7, numéro 1), URL : http://www.fabula.org/revue/document1298.php


Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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Mardi 2 mai 2006 2 02 05 2006 06:50

LA RÉPONSE HÉTÉROSEXUELLE


Dans le domaine de la culture et des médias, la réponse hétérosexuelle à l’existence lesbienne oscille entre silence, résistance, intérêt parcimonieux et « tolérance répressive (24) », consciente ou non.


L’édition

Dans le domaine de la culture et des médias, la réponse hétérosexuelle à l’existence lesbienne oscille entre silence, résistance, intérêt parcimonieux et « tolérance répressive (24) », consciente ou non.


Comme on l’a vu, le monde de l’édition a commencé à s’intéresser au lectorat lesbien au milieu des années 90. Pourquoi ? « Publicité » due au combat pour le PACS (commencé en 1992 sous le nom de CUC), et gagnant en notoriété au fil des années, Marche des fiertés réunissant de plus en plus de monde et suscitant une couverture médiatique de plus en plus large, enhardissement des lesbiennes travaillant dans l’édition ? Une étude plus approfondie que le présent texte le dira sans doute.


En 1995, une quatrième de couverture fait sensation dans le landerneau lesbien : celle de Tout ce qui est à toi, roman policier de l’Américaine Sandra Scoppettone, au Fleuve Noir, où l’on peut lire : « Sandra Scoppettone vit à New York avec l’écrivain Linda Crawford. » Cette indication est une première – à ma connaissance – et ce roman inaugure la publication, chez divers éditeurs – dont principalement Le Masque –, d’une série de policiers dont les héroïnes sont lesbiennes et ou féministes. Par ailleurs, en publiant romans, essais, biographies, dictionnaires…, les éditeurs straight contribuent, qu’ils le veuillent ou non, à la visibilité et à l’élaboration de la culture lesbienne (et davantage encore de la culture gaie puisqu’il paraît environ 3 à 4 fois plus d’ouvrages la concernant, selon mes libraires préféré/e/s).


La télévision


Depuis 1995, la télévision nous donne à voir, une fois par an environ, quelques fictions (sur Arte et France 2 principalement) (25), des documentaires (26), des émissions pour le fun dont Canal + a la spécialité (27). Les émissions grand public laissent le plus souvent un goût amer de tolérance répressive. Dans la dernière en date, Des femmes qui aiment les femmes (Mes questions sur…, Serge Moati, France 5, avril 2005), seule la photographe Delphine Kermorvant a su tirer son épingle du piège récurrent des émissions consacrées aux lesbiennes : l’enfermement dans la sphère privée et les sempiternelles histoires de vie qui privent l’existence lesbienne de sa dimension créatrice, collective, politique. Il existe de la part des journalistes une volonté systématique d’exclure des castings les lesbiennes porteuses d’une parole politique. Le documentaire Bleu Blanc Rose, trente années de vie homosexuelle en France (Yves Jeuland, France 3, 2002) est hélas exemplaire à cet égard, et impardonnable, car tout avait été loyalement donné au réalisateur (gay) pour qu’il fasse le travail de mémorialiste qu’il disait vouloir faire. On ne nous y reprendra plus… En général, les documentaires « illustrent les fantasmes de départ des journalistes au mépris de la réalité multiforme des lesbiennes, cantonnant celles-ci dans des formes de visibilisation contrôlées et restreintes (lesbiennes en couples, mères) » (Marie-Hélène Bourcier, La Dixième Muse, nov.-déc. 2004). Un grand coup de chapeau, en revanche, à Catherine Muller-Feuga, pour La sexualité lesbienne (1996, France 3 Sud, avec Marie-Jo Bonnet, Michèle Causse et Jacqueline Julien), l’une des meilleures émissions réalisées en France sur les lesbiennes, en étroite collaboration avec l’association Bagdam Cafée, à Toulouse.


Bonnes ou mauvaises, ces émissions ont un rôle fondamental : elles permettent aux lesbiennes perdues en hétérosexualité de trouver une piste – un lieu, un nom, une adresse – pour rejoindre leur planète.


Deux informations : Vient de paraître le film réalisé sur Michèle Causse, de Michel Garcia-Luna, Michèle Causse, une écrivain en terres occupées, 50’, bijou de didactisme sur le lesbianisme radical et le chantier entrepris par Michèle Causse sur le langage. Un DVD à commander chez luna.prod@wanadoo.fr. Il devrait ultérieurement être diffusé à la télévision, sur une chaîne encore non précisée. Et voilà qu’arrive en France The L Word (L ? Ah oui, le quart de portion), série américaine créée en 2004 (1er épisode le 19 juin 2005 sur Canal + et le 25 sur Pink TV, et téléchargeable et achetable en DVD). L’histoire est celle d’un groupe de jeunes femmes (lesbiennes pour la plupart) à Los Angeles et de leurs vies, carrières et relations sentimentales. Et voilà ce que dit une fan sur Internet : « C’est si simple d’être amoureuse d’une femme après avoir vu la série ! » Ah bon ? Cool !


Le cinéma


La grande distribution est plutôt chiche en matière de films dont les lesbiennes sont le centre. Et pour cause : « Les quelques succès commerciaux qui parviennent à gagner la faveur du grand public n’assurent pas LA visibilité mais une certaine visibilité des lesbiennes, compatible avec les valeurs hétérosexuelles de l’espace public » (Delphine Tyr, introduction à Diablesses). Une illustration magistrale de cette théorie : Gazon Maudit (Josiane Balasko, France, 1994) où l’héroïne lesbienne, de libre, debout et indépendante qu’elle était au début du film, se retrouve couchée, mère et dépendante financièrement du père de l’enfant ! Heureusement, il y eut Beignets de tomates vertes (Jon Avnet, USA, 1991), une petite merveille jubilatoire – malgré l’occultation de la sexualité entre les deux héroïnes. L’extrême violence de Bound (Larry et Andy Wachowski, USA, 1995) gâche un peu ce policier bien ficelé à l’imagerie très hétéro-masculine. Dans Avec ou sans hommes (Herbert Ross, USA, 1995), Whoopi Golberg est une chouette lesbienne féministe et le coming out collectif de Pourquoi pas moi ? (Stéphane Giusti, France, 1999) est bien sympathique. Depuis 2000 sont sortis une quinzaine de films (28) abordant peu ou prou l’homosexualité féminine, le plus souvent réalisés par des hommes et qui n’ont pas eu l’honneur de devenir des films cultes du monde lesbien, sauf peut-être le DVD Caresser le velours (Tipping the Velvet, Andrew Davies, Grande-Bretagne, 2002), adaptation du célèbre roman éponyme de la romancière anglaise Sarah Waters.


Une mention toute spéciale à Bagdad Café (Percy Adlon, USA, 1988) et Thelma et Louise (Ridley Scott, USA, 1991) qui traitent d’un sujet rarissime au cinéma et dans la culture hétérosexuelle en général : l’amitié entre femmes.


L’université


Le sujet vaut un article à lui tout seul ! Disons que là tout particulièrement it’s a long way ! Les rares enseignantes-chercheuses qui veulent inscrire leur champ de recherche dans le cadre universitaire n’ont pas la vie facile. Les doctorantes s’entendent dire que leur sujet de thèse n’est pas « scientifique » (autrement dit « ne répètent pas l’héritage de la pensée hégémonique ») (29), et leur avenir professionnel est souvent compromis si elles persistent dans la voie qui est la leur.


La presse écrite


Excepté de rares textes rédigés par de bonnes plumes lesbiennes [Magazine littéraire, dossier « Littérature et homosexualité », décembre 2003, et l’excellent dossier « Homos : en mouvement », dans Politique, la revue il y a bien longtemps (juillet-août-septembre 1997)], pas d’articles de fond de qualité à ma connaissance dans la presse écrite hétérosexuelle, dont les auteur-e-s trahissent souvent leur méconnaissance du sujet dans des textes indigents voire affligeants.


CONCLUSION


Sans doute, oui, le chemin sera-t-il long avant que ne s’instaure une véritable visibilité sociale et culturelle lesbienne, à l’intérieur d’une société moins que jamais libérée des clichés séculaires d’exclusion du féminin – ne parlons pas du lesbien ! Mais désormais, les lesbiennes parlent, campées solidement sur le soubassement féministe libertaire issu de mai 68 et/ou surfant sur la vague LGBT et queer. Désormais légitimes irréversiblement, un certain nombre d’entre elles donnent le ton et influent sur le rapport de force avec la société « at large », comme disent les Québécoises. Mais je me garderai bien de crier victoire. Trop de lesbiennes sont acculturées, phagocytées par la culture hétérosexuelle et gay, trop peu souhaitent l’existence d’une culture lesbienne, trop peu sont porteuses d’une ambition lesbienne, trop peu souhaitent autre chose que l’aménagement d’un « territoire intérieur », confortablement interné en hétérosocialité, trop d’exemples historiques me font penser que notre position est précaire et que, du jour au lendemain, nos acquis peuvent disparaître. Je pense par exemple à la parenthèse de liberté dont bénéficièrent les femmes au début du siècle et qui se referma sinistrement dans les années 30. Je pense à des signes comme l’interdiction aux moins de 16 ans, par le CNC, des 11 films proposés par Cineffable dans le cadre de la Fierté lesbienne 1999 à Paris. Je pense surtout à la frilosité des femmes et des lesbiennes françaises, aux je-ne-suis-pas-féministe-mais... aux pour-vivre-heureuses-vivons-cachées, aux vade-ghetto-satanas, qui fragilisent par leur lâcheté, leur pathétique désir de plaire, de ne pas déplaire, le travail des militantes, des rêveuses, des utopistes, de celles qui veulent toujours et encore changer le monde.


Notes


* Ce texte est la version mise à jour et enrichie de France, années 90 : la décennie lesbienne, communication faite en 1999, dans le cadre du séminaire Orientation et identités sexuelles, questions de genre - Équipe Simone, conceptualisation et communication de la recherche/femmes, université Toulouse-Le Mirail. Il a paru dans Lesbia Magazine en trois parties, de juin à septembre 2005.
1. Claudie Lesselier, « Pourquoi une femme avec une femme ? Écrire l’amour lesbien, 1945-1968 », Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, 1987.
2. Un coup de chapeau, en passant, à Jeanne Galzy (1883-1977), prix Fémina 1923, charmante vieille dame indigne, auteure de La surprise de vivre, roman – que l’on peut qualifier de féministe et de lesbien avant la lettre – paru en 1969 chez Gallimard et réédité par la maison d’édition lesbienne Double Interligne en 1997.
3. Pionnière entre les pionnières, Monique Wittig, lorsqu’elle écrivait ces mots, avait déjà publié L’opoponax (Minuit, prix Médicis 1964), Les Guérillères (Minuit, 1969), Le corps lesbien (Minuit, 1973), Brouillon pour un dictionnaire des amantes (avec Sande Zeig, Grasset, 1976).
4. Dont, à Paris, les mythiques Gouines rouges (1972), le groupe Lesbiennes de Jussieu (1979), le Front des lesbiennes radicales (1981) ou le MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes, 1981). Une coordination des groupes lesbiens est créée à Lyon en novembre 1978.
5. Désormais, mensuel féministe lesbien (1979-?), le journal Quand les femmes s’aiment (Lyon/Paris, 1978-début 80), la revue Vlasta (1983-1985), le journal Lesbia (1982, devenu Lesbia Magazine).
6. Le torchon brûle (1971-1973) ; Recherches (n° de mars 1973) ; Les temps modernes, n° spécial, « Les femmes s’entêtent », avril-mai 1974 ; Les cahiers du GRIF, n° 20, avril 1978, « Femmes entre elles – lesbianisme » ; Questions féministes (1977-1981), Masques, revue des homosexualités (1979-1985), Homophonies, mensuel d’information et de liaison des lesbiennes et des homosexuels du Comité d’Urgence Anti Répression Homosexuelle.
7. Homophonies, n° 12, octobre 1981.
8. Questions féministes, mai 1980, n° 8, rééd. dans Monique Wittig, La pensée straight, Balland, 2001.
9. À la suite du constat, en 1995, pendant la préparation de la Conférence mondiale des femmes à Pékin, de l’absence de représentation officielle des lesbiennes françaises, conférence dont la déclaration finale omet le terme d’« orientation sexuelle », renvoyant les lesbiennes à la non-existence. It’s décidément a long way…
10. Après enquête menée auprès d’une professeur de lettres de mes amies, la récolte est maigre : un poème d’amour de Marina Tsvetaïeva, dans une anthologie proposée aux professeurs de lettres de 2e cycle au début des années 2000 et trois poèmes de Renée Vivien tirées de Cendres et poussières dans un manuel de littérature édité en 1989 et qui n’est plus « en service ». On notera que dans les deux cas il (ne) s’agit (que) de poèmes…
11. Geneviève Pastre (1989), KTM éditions (1998), Mamamélis (1984, Suisse), Trois (1986, Québec), éditions Gaies et lesbiennes (1997), La Cerisaie (2002), Dans l’Engrenage (2003), éditions Julie Arno (2004).
12. Les Mots à la bouche à Paris (qui a fêté ses 25 ans cette année), État d’esprit à Lyon (1999), Blue Book à Paris (2003) qui a fait suite à la librairie Pause lecture (1999-2002), L’Auberginal à Toulouse (2003-2005), Violette and Co à Paris (2004), L’Écrit de la différence à Canne (2004), Les mots pour le dire à Marseille (2004). Notons que quatre des sept librairies sont tenues par des lesbiennes (État d’esprit, Violette and Co, L’Écrit de la différence, Les Mots pour le dire).
13. lib.lesamazones@wanadoo.fr - Tél. : (33) 01 40 46 08 37 - Fax : (33) 01 55 42 98 34 - 68, rue Bonaparte - 75006 Paris - par correspondance uniquement.
14. Entre autres : dykeplanet.com - feesdulogis.net - lez-attitude.com - tassedethe.com.
Notes
15. les archives lesbiennes : arcl.free.fr – Bagdam Espace lesbien : bagdam.org – Le CEL : celmrs.free.fr – Cineffable : cineffable.fr.fm – CQFD/Fierté lesbienne : fiertelesbienne.org – Lesbi-Art : membres.lycos.fr/lesbiart1/ – Les Voies d’Elles : les-voies-d-elles.com – La Barbare : la_pie.club.fr/elles/index.htm – Les Bénines d’apie : lesbenines.org…
16. Mais les choses avancent, grâce surtout à l’action de la Coordination lesbienne en France qui fait connaître aux élus et aux représentants des institutions le dossier rédigé par la commission Lesbophobie de la CLF sur les discriminations et violences lesbophobes et sur le sexisme qui les imprègne. La CLF a, par là même, largement contribué à l’adoption du concept de lesbophobie par nombre de féministes, mais aussi dans le milieu gay qui était hostile à ce terme il y a peu (S.O.S. Homophobie a récemment édité une plaquette sur ce thème, alors qu’il y a quelques années il n’y avait pas de distinction entre lesbiennes et gays dans ses rapports). Les Dictionnaire de l’homophobie et Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes comportent une entrée Lesbophobie.
17. Lire « F(emale) to L(esbian) : pour un nouveau GENRE de visibilité », communication de Jacqueline Julien au colloque Le sujet lesbienne - Subvertir la pensée hégémonique - pour une réécriture du symbolique, Rome, 14-15 mai 2005, Espace lesbien n° 4, 2e édition, 2005, et sur le site de Bagdam Espace lesbien.
18. Ibid.
19. Un autre festival non mixte se tint à Bologne de 1993 à 2003 : « Immaginaria, Festival Internazionale del Cinema delle donne ribelli, lesbiche, eccentriche ».
20. CLF : 22, rue de Plaisance 75014 Paris – tél. : 06 70 31 98 62 - mail : n.rubel@caramail.com - site : www.coordinationlesbienne.org
21. gpastre-editions.com
22. Le dykeGuide (les lieux lesbiens en France + des infos), en vente sur http://dykeguide.com (site officiel), Réseau lesbien, service de rencontre du dykeGuide : 08 92 68 89 90, dykeBoutique : http://dykeboutique.com
23. Un coup de chapeau à Jean-Christophe dont la librairie-salon de thé gayetlesbienne l’Auberginal à Toulouse offrait un bon rayon lesbien et un rayon féminisme ! Malheureusement, malgré le soutien massif des lesbiennes de Toulouse, L'Auberginal a fermé ses portes en 2005.
24. Par laquelle les dominants, loin d’abandonner leurs tentatives d’imposer leurs normes, font mine d’accepter les différences pour mieux les contrôler. L’expression tolérance répressive est de H. Marcuse.
25. Muriel fait le désespoir de ses parents (Philippe Faucon et Catherine Klein, France, Arte, 1995), Charlotte dite Charlie (Caroline Huppert, France, 1995, France 2), La rivale (Dagmar Hirtz, Allemagne, 1997, Arte), Tous les papas ne font pas pipi debout (Dominique Baron, Belgique, 1998, France 2).
26. Le petit livre des larmes (Bruno Albin & Christian Hirou, 1995, France 2), Le silence de Lesbos (Guylaine Guidez, Canal +, 1996), Paris était une femme (Andrea Weiss et Greta Schiller, Arte, 1997 et 1998), Love story (Catrine Clay, GB, 1998, sur Aimée et Jaguar, Arte, 1998 et 1999).
27. Par exemple Lesbien raisonnable, L’Œil du cyclone, Catherine Gonnard et Josée Constantin à l’occasion de la Gaypride, juin 1999.
28. Lire Michèle Brandini, Il y a des lesbiennes dans le film !, Espace lesbien, n° 4, 2004.
29. Lire Michèle Causse, L’Université : Alma mater ou père indigne ?, Espace lesbien, n° 2, 2001.

Source : http://www.bagdam.org/articles/texte%20bb.html

Par Misfit - Publié dans : Lesbianisme
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