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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 01:15

Un chant d'amour pour «Johan»


Par Olivier SEGURET
QUOTIDIEN : mercredi 8 novembre 2006

Aujourd'hui qu'ils nous paraissent presque banals, voire lassants, on en oublierait presque combien les films homosexuels français ont été rarissimes jusqu'au début des années 80.


Longtemps, seul Un chant d'amour, de Jean Genet, chef-d'oeuvre primitif, fondateur et poétiquement indépassable, occupa, sur les filmothèques personnelles et bien cachées de l'après-guerre, le rayon bizarre d'un cinéma homosexuel, encore informulé comme tel. Bien plus tard, les Amis , film discret de Gérard Blain, permit au thème de subsister en quelque sorte clandestinement. Mais au-delà : quasiment le néant.


Aussi, c'est dans une stupéfaction complète que l'on découvre, tombant du temps et de l'espace, ce DVD appelé Johan, film non seulement perdu de vue mais pratiquement jamais répertorié, oublié corps et âme. Pourtant, du corps et de l'âme, le premier film de Philippe Vallois en a à revendre. Un étonnement supplémentaire nous saisit en constatant que Johan précède de quelques saisons le tout aussi indispensable Race d'Ep, de Lionel Soukaz, que l'on croyait pourtant sans précédent. Race d'Ep fait aujourd'hui figure de repère historique et sa très grande vigueur, son incroyable audace, son énergie subversive méritaient amplement d'être ainsi distinguées par l'histoire cinéphile. Oui mais voilà, Johan aussi peut réclamer cette place prophétique et, dans la mesure où ce film est lui aussi très bon, il faut absolument réparer l'injustice éventuelle dont il a été victime. Peut-être Johan doit-il cette exfiltration du corpus gay de référence à la qualité particulière du pédé Vallois à l'époque des faits, qui n'appartenait pas au sérail intellectuel (ou alors plutôt à celui de la droite) ni aux mouvements militants enfantés dans le sillage du Fhar (Front homosexuel d'action révolutionnaire). En revanche, Vallois était déjà imbibé par la culture hédoniste californienne qui s'épanouissait alors : ses culturistes, ses clubs SM et la réaffirmation d'une certaine virilité, ce que ses films suivants (Nous étions un seul homme, Haltéroflic) confirmeront.


Rendre à Johan ce qui lui appartient ne signifie pas qu'il faille retirer sa couronne à Race d'Ep : peut-être ennemis au civil, les deux films sont incroyablement frères à nos yeux, le temps écoulé depuis les ayant rapprochés jusqu'au trouble. Tourné à l'été 75 et distribué à Paris en 1976 avec une interdiction aux mineurs malgré le retrait par l'auteur des plans les plus frontalement sexuels (rétablis dans leur intégrité pour cette édition DVD, fist-fucking compris), Johan , contemporain du triomphe, sur les planches du boulevard, de la Cage aux folles , en est une sorte d'antithèse absolue. Eloge amoureux d'un garçon invisible car emprisonné, Johan est un film-quête très aventureux, libre jusqu'à l'ivresse, et magnifiquement documenté sur le peuple homo des années 70. Accessoirement (mais cet accessoire-là est un décor central), on y revisite un Paris que l'on avait oublié : si proche, si vivant, si libre. Un Paris d'avant le grand Louvre (pavane pour les Tuileries défuntes) et d'avant le grand ravalement généralisé. Un Paris tout noirci, donc, et pourtant lumineux où le narrateur (Vallois lui-même) en quête de Johan, croise amis, amants et créatures. On songe aux meilleurs experts: Jarman, Fassbinder, LaBruce et Soukaz, donc, mais on songe aussi au meilleur du cinéma expérimental et post-Nouvelle Vague de l'époque. Un très important chaînon gay manquant ? Oui, et plus encore : un très beau film, peut-être même un grand.


Johan (journal intime homosexuel d'un été 75), 85 mn. A signaler, le bonus circonstanciel remarquable du cinéaste lui-même.


Rens : www.adventice.com ou philvallois@yahoo.fr

Source : http://www.liberation.fr/culture/cinema/215742.FR.php

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Published by Misfit - dans Films-Cinéma
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