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3 novembre 2006 5 03 /11 /novembre /2006 01:00

Y a-t-il des valeurs naturelles ?



L’identité lesbienne entre nature et construction


Anne Revillard


"Le privé est politique " : une bonne illustration de cette intuition féministe fondamentale nous est fournie par la relation dialectique entre identité individuelle et identité collective au sein du mouvement lesbien. Né dans les années soixante-dix, ce mouvement a une histoire complexe, liée à son articulation doublement conflictuelle entre féminisme et mouvement homosexuel. En résulte un milieu associatif très éclaté, marqué par une division générationnelle assez nette entre associations homosexuelles mixtes, regroupant des jeunes, et lesbiennes plus âgées souvent proches des milieux féministes non mixtes. Par-delà leur diversité, ces associations ont en commun de jouer un rôle dans la construction de l’identité lesbienne au plan individuel. C’est sous cet angle que nous allons nous intéresser au mouvement lesbien dans le présent article, issu d’une enquête de terrain menée entre septembre 1999 et mars 2000 auprès de 9 associations parisiennes homosexuelles et/ou féministes [1] (dont trois associations lesbiennes non mixtes). Les observations réalisées au sein de ces associations ont été complétées par des entretiens approfondis avec 17 de leurs membres, âgées de 21 à plus de 50 ans. Les récits de vie ainsi récoltés font apparaître différentes manières de penser l’identité lesbienne, qui sont autant de reflets du travail personnel de construction identitaire à partir des représentations sociales existantes. L’analyse de ce travail de construction identitaire permet de déplacer le regard sur l’homosexualité de la question du « pourquoi » (que l’on retrouve d’une certaine manière dans le débat entre essentialisme et constructivisme) à celle du « comment ».

Les conceptions du lesbianisme qui apparaissent au fil des discours peuvent être résumées en quatre grands idéaux-types combinant deux critères : l’homosexualité peut être pensée comme une condition subie ou comme un choix (premier axe, le plus structurant), comme une simple sexualité ou plus largement comme une identité de genre (deuxième axe).

Mais ces récits de vie traduisent également la complexité du travail de formation de l’identité, dont la principale difficulté est liée à l’invisibilité lesbienne. Il s’agit là d’un type d’obstacle très différent de ceux rencontrés par les homosexuels masculins. À partir de ce constat, nous ferons quelques suggestions méthodologiques quant à l’analyse des rapports sociaux de sexe.


LE DÉBAT ENTRE ESSENTIALISME ET CONSTRUCTIVISME EN SOCIOLOGIE DES HOMOSEXUALITÉS


Les débats sur l’homosexualité ont longtemps été marqués par l’étiologie, la question du « pourquoi » [Plummer, 1981]. Paradoxalement, on retrouve en un sens cette quête des origines dans le débat sociologique entre essentialisme et constructivisme qui s’est développé dans le courant des années quatre-vingt [Chamberland, 1997; Nardi et Schneider, 1998]. Dans une perspective essentialiste, l’orientation du désir est indépendante de la volonté; l’humanité est naturellement divisée en deux groupes, homosexuels et hétérosexuels. Selon les théories constructivistes, l’attirance envers des personnes du même sexe est au contraire une potentialité inscrite en chaque être; la sexualité humaine est dotée d’une grande plasticité, pouvant laisser place à des constructions culturelles extrêmement variées, parmi lesquelles l’identité homosexuelle (qui n’apparaît que dans des contextes historiques et sociaux précis). Notons que le débat entre essentialisme et constructivisme en sociologie des homosexualités diffère de celui qui concerne les rapports sociaux de sexe. Dans ce domaine, le débat porte traditionnellement sur le lien entre le sexe biologique et les caractéristiques qui lui sont attribuées : ce lien est-il naturel ou socialement construit ? Transposée au domaine de l’homosexualité, cette question reviendrait à se demander si l’orientation sexuelle détermine ou non « naturellement » un certain nombre de comportements. Or le débat ne porte pas tant sur cette question que sur la naturalité des orientations sexuelles elles-mêmes [2].

La formulation de cette alternative pose problème pour deux raisons.


D’une part, elle place le chercheur face à des dilemmes épistémologiques complexes lorsqu’il s’agit d’interpréter le discours des acteurs. Ainsi, l’adoption d’un point de vue essentialiste implique de n’accorder aucun crédit au récit d’une femme qui déclare être devenue lesbienne par choix féministe.

Inversement, des convictions excessivement constructivistes peuvent conduire à négliger le poids de la contrainte à l’hétérosexualité. Prenons l’exemple d’une femme qui admet avoir eu des relations avec des hommes tout en affirmant qu’elle n’a jamais été attirée que par des femmes. L’interprétation constructiviste telle que nous l’avons définie ici consistera à dire que cette femme a, de fait, toujours été attirée aussi bien par les femmes que par les hommes. Elle a donc eu des rapports hétérosexuels pas forcément mal vécus sur le moment, mais qui sont réinterprétés comme des expériences négatives une fois adoptée l’identité lesbienne. Or il n’est pas exclu que cette femme n’ait effectivement jamais eu envie d’avoir des relations avec des hommes, mais qu’elle l’ait fait sous le poids d’une pression sociale à l’hétérosexualité.

D’autre part, le débat est peut-être aussi mal formulé dans la mesure où, si l’on définit le constructivisme de manière moins restrictive, il n’est pas incompatible avec une perspective naturaliste. En effet, le constructivisme tel que nous l’avons défini contient deux idées distinctes. La première est que l’attirance envers des personnes du même sexe est un trait de la sexualité humaine inscrit en chaque individu. La seconde consiste à dire que les représentations entourant l’orientation sexuelle varient selon les sociétés et les époques. Or parmi ces deux propositions, seule la première est contradictoire avec l’hypothèse de la naturalité de l’orientation sexuelle [3].

La seconde ne se prononce pas sur cette question. La distinction de ces deux composantes du constructivisme suggère donc qu’il n’est pas nécessaire de se prononcer sur la naturalité de l’orientation sexuelle pour pouvoir définir un cadre opératoire d’étude des sexualités. Cette option nous paraît intéressante dans la mesure où elle permet d’éviter des partis pris difficiles dans l’interprétation des entretiens, tout en écartant l’étiologie. Que l’orientation du désir soit définie naturellement ou non, la possibilité d’affirmer une identité homosexuelle est le résultat d’un processus de construction, tant au niveau social qu’individuel. Plus précisément, l’identité est fabriquée à l’échelle individuelle à partir de représentations qui ont elles-mêmes émergé dans des contextes sociaux et historiques précis. Nous verrons que le lesbianisme est d’autant plus intéressant à étudier de ce point de vue que des conceptions issues du militantisme entrent en concurrence avec la vision « médicale » courante de l’homosexualité.

DIFFÉRENTES MANIÈRES D’ÊTRE LESBIENNE …

Toutes les femmes que nous avons interviewées ont en commun de s’affirmer lesbiennes; mais le sens qu’elles donnent à cette identité varie d’une personne à l’autre. Cela apparaît nettement au fil du discours : c’est au détour d’expressions comme « assumer » ou « lesbienne politique » que l’on saisit le mieux la façon dont ces femmes conçoivent leur lesbianisme.

Par-delà la diversité des constructions individuelles, des constantes apparaissent toutefois, en particulier en ce qui concerne les dimensions auxquelles on se réfère pour définir son identité. Plus précisément, deux axes essentiels interviennent dans la définition personnelle de l’identité lesbienne.

Le premier axe (qui est le plus structurant) correspond à la dichotomie nature/choix. L’homosexualité peut être décrite soit comme une condition subie (c’est la représentation courante de l’homosexualité issue du discours médical) – et donc pensée comme naturelle (on n’y peut rien !) – soit comme le résultat d’un choix – et c’est en particulier dans certains milieux féministes que le lesbianisme a été valorisé comme choix.

Le second axe correspond à la question de savoir si le lesbianisme est d’abord pensé en termes de sexualité ou en termes d’identité de genre [4]. On peut se dire lesbienne sans que cela interfère dans la perception de soi en tant que femme, ou bien on peut se considérer d’abord comme transgressant (volontairement ou non) la norme de son genre, l’homosexualité n’étant interprétée que comme une conséquence de ce phénomène.

En les croisant, on obtient quatre idéaux-types [Weber, 1992]. (Nous parlons d’idéaux-types dans la mesure où différentes conceptions cohabitent souvent au sein d’un même discours.)


Sexualité Identité de genre Nature

 

La sexualité comme nature

Le genre comme destin Choix

La sexualité comme libre choix

Le genre comme anti-destin



La sexualité comme nature. L’homosexualité est pensée comme une condition naturelle, subie, mais qui ne change rien à la manière dont on se perçoit en tant que femme. Exemple : « J’ai toujours été attirée par les filles ».

Le genre comme destin. L’homosexualité est conçue comme découlant d’une transgression objective de la norme du genre féminin, cette transgression étant elle-même ressentie comme subie, indépendante de la volonté personnelle. Exemple : « J’ai toujours été attirée par les jeux de garçons; ça permet aussi de comprendre que je sois lesbienne ».

La sexualité comme libre choix. L’homosexualité est une simple préférence sexuelle, un choix de sexualité sans conséquence sur la perception de soi en tant que femme. Exemple : « J’ai essayé avec des hommes et avec des femmes, et j’ai préféré les femmes ».

Le genre comme anti-destin. L’homosexualité est perçue comme la conséquence nécessaire d’un choix de transgression de la norme de son genre (féminisme) : on refuse de se conformer au rôle social de femme, et pour que ce refus soit total, il faut adopter une pratique homosexuelle (dans la mesure où l’on considère l’hétérosexualité comme un élément essentiel de définition du genre féminin). Exemple (caricatural): « On ne peut pas à la fois combattre les hommes et coucher avec ».

Ces différents idéaux-types renvoient à des conceptions sociales du lesbianisme qui se sont développées dans des contextes historiques et sociaux précis. Certaines sont devenues des représentations dominantes, connues (sinon partagées) par tous les membres de la société (la définition médicale courante de l’homosexualité comme condition subie par exemple), tandis que d’autres sont restées liées à des micro-contextes (c’est le cas du lesbianisme pensé comme choix lié au féminisme). L’identité homosexuelle est « bricolée » à l’échelle individuelle à l’aide des représentations sociales disponibles. En fonction du contexte historique et social dans lequel elle évolue, chaque personne se trouve donc confrontée à une ou plusieurs de ces conceptions; en résultent des tensions plus ou moins fortes dans la construction personnelle de l’identité lesbienne.

La sexualité comme nature

Cette définition de l’homosexualité comme attirance exclusive envers des personnes du même sexe a émergé dans le discours médical au XIXe siècle, avec la création du « personnage » de l’homosexuel [Foucault, 1976 p. 59], défini par deux traits essentiels : l’homosexualité y est une caractéristique fixe de la personne considérée et détermine chez elle un certain nombre de traits de comportement (elle a un caractère explicatif). Cette conception de l’homosexualité comme condition naturelle et orientation exclusive, qui correspond à la représentation courante, est dominante chez la plupart de nos interviewées : « Moi je dis toujours que la première fois que j’ai éprouvé quelque chose pour une fille, ça devait être la sage-femme. Ça veut dire ce que ça veut dire, c’est-à-dire que je pense que je suis née comme ça [5]. »

La force de cette représentation sociale apparaît également en creux dans le sentiment d’anormalité qu’ont les femmes dont l’orientation sexuelle est moins exclusive. Attirée par un homme alors qu’elle s’était définie comme lesbienne, l’une de nos jeunes interviewées évoque cette impression d’avoir atteint un autre degré d’« anormalité », de « bizarrerie » : « Bon, ça va te sembler bizarre, mais [… ] il y a trois semaines [… ] j’ai un peu craqué [sur un garçon]. »

Les fluctuations du désir, surtout une fois que l’on s’est défini(e) comme homosexuel(le), sont par ailleurs assez mal tolérées dans les milieux associatifs. Cela reflète en partie la force de la représentation d’une orientation exclusive. Mais c’est aussi que la bisexualité peut être perçue dans ces milieux comme une stratégie pour échapper à la stigmatisation sociale (or, il faut « choisir son camp »… ). Les enjeux de la pratique militante peuvent ainsi contribuer à renforcer la représentation courante de l’homosexualité comme orientation sexuelle exclusive et subie.

Le genre comme destin

Cet idéal-type renvoie à une autre dimension du discours médical de la fin du XIXe siècle : la théorie de l’inversion [Lhomond, 1993]. Cette théorie, valable pour les homosexuels des deux sexes, interprète l’homosexualité comme faisant partie d’une déviance plus générale : la personne homosexuelle adopte un genre contraire à celui que « commande » son sexe biologique. Cette transgression de la norme de genre est pensée comme indépendante de la volonté de « l’inverti(e) » : c’est une pathologie. On retrouve l’écho de cette théorie dans le discours de cette interviewée qui rattache son homosexualité au fait d’avoir toujours été « garçon manqué ». « Je m’étais toujours vécue, socialement parlant, à côté des normes. C’est-à-dire qu’en allant avec ma mère acheter des chaussures, j’allais droit sur le rayon des garçons. [… ] J’ai eu l’impression d’avoir une identité différente avant d’avoir une sexualité différente. [… ] Évidemment qu’à l’école, quand je voulais jouer avec les filles, je ne pouvais pas parce que j’étais un garçon manqué [… ]. »

Cependant les entretiens témoignent par ailleurs souvent d’un rejet du stéréotype selon lequel « les lesbiennes ne sont pas des femmes », et d’une volonté de faire changer cette représentation. C’est ainsi qu’une lesbienne, qui estime avoir une apparence assez masculine, nous fait part de sa peur de renforcer le stéréotype par son allure : « J’ai des copines qui se baladent avec des badges “Je suis une sale gouine”; ça, c’est clair que je ne le ferais pas… Parce que je sais très bien que dans mon aspect physique, je corresponds très bien au type de la lesbienne… Donc je n’ai pas envie qu’on dise “Ah oui, ça ne m’étonne pas, elle ressemble à une lesbienne”; je n’ai pas envie de confirmer l’idée que les gens se font des lesbiennes. Je préférerais qu’une de mes copines superféminines mette ce badge-là. »

Cet effort de lutte contre le stéréotype donne lieu à des dilemmes complexes lorsqu’il coexiste avec un refus féministe de soumission au rôle qui est socialement assigné aux femmes.

La sexualité comme libre choix

Certaines associations, conformément à l’idéal démocratique, défendent un droit à choisir sa sexualité [6]. Paradoxalement, cette représentation combinant choix et sexualité est généralement très peu présente dans les récits personnels. Comment expliquer cette faible occurrence ? Il s’agit peut-être d’un biais lié à la sélection des interviewées (toutes membres d’associations), qui traduirait le fait que ces associations ont encore avant tout une fonction « sociale », une fonction de soutien pour ceux et celles qui éprouvent des difficultés à « assumer » leur homosexualité. Mais c’est aussi que cette conception de l’homosexualité est socialement peu probable. Dans un contexte de stigmatisation sociale de l’homosexualité, on ne « choisit » pas facilement d’adopter cette identité pour des raisons de simple préférence sexuelle.

Le choix, pour devenir envisageable, doit s’ancrer dans un système de significations plus large – et prendre sens par rapport à une identité de genre, par exemple. Paradoxalement, le lesbianisme comme choix lié au féminisme est susceptible d’être moins bien accepté socialement qu’un simple choix d’orientation sexuelle, qui n’implique pas de transgression de la norme de genre, ce qui suggérerait que ce dernier choix serait plus « facile » que le précédent. Cependant, dans le cas du féminisme, la répression sociale est contre-balancée par un cadre normatif alternatif qui prend appui sur des groupes fortement structurants.

Le genre comme anti-destin

Le refus féministe de se soumettre à un rôle féminin aliénant peut conduire à un refus de l’hétérosexualité s’accompagnant d’un choix du lesbianisme (choix qui n’est pas seulement négatif, mais peut aussi correspondre à la découverte d’une sexualité plus épanouissante). Les conditions de possibilité d’un tel choix dans un contexte de répression sociale de l’homosexualité sont liées à la fréquentation d’un certain type de groupe féministe. La plupart de ces groupes, qui se sont développés dans les années soixante-dix, étaient caractérisés – quelle que soit leur tendance – par une forte sociabilité communautaire et un questionnement poussé du privé qui ont conduit un certain nombre de femmes à avoir des expériences homosexuelles [Lesselier, 1991]. Pour la plupart des femmes concernées, ces aventures ont été passagères; mais certaines d’entre elles, poussées par les lesbiennes s’affirmant comme telles et qui appartenaient à ces groupes, ont fini par adopter l’identité lesbienne, pensée dans la continuité de leur engagement politique et de leur réflexion théorique.

Il est essentiel de souligner que si le lesbianisme est alors pensé comme un choix, les conditions de possibilité de ce choix sont situées dans un cadre social et historique très précis. Le changement de profil du mouvement féministe (lié en partie à son institutionnalisation) a rendu socialement peu probable un tel vécu du lesbianisme chez les jeunes générations.

Le lien entre féminisme et lesbianisme (le féminisme étant la théorie et le lesbianisme la pratique, selon la formule couramment retenue) a été théorisé par le courant du lesbianisme radical, qui analyse l’hétérosexualité (en tant que système social) comme un rouage essentiel de l’oppression des femmes [Wittig, 1980].

Cette définition du lesbianisme comme choix lié au féminisme se trouve nécessairement confrontée à la représentation sociale plus courante de l’homosexualité comme condition naturelle [7], ce qui donne lieu à des tensions dans la définition de soi. Ainsi, des récits de vie où domine l’idée de choix peuvent par ailleurs faire apparaître un vocabulaire plus naturaliste, surtout dans la narration du parcours biographique précédant le choix lesbien. Ainsi, une lesbienne d’une trentaine d’années, qui définit son lesbianisme comme « un choix politique », emploie par ailleurs des termes comme « découvrir » ou « assumer » qui relèvent de la vision naturaliste : « Me découvrir lesbienne, c’est vraiment ce qui a été le plus fort dans ma vie.

[… ] Je vivais avec une fille, à cette époque-là, dont j’étais amoureuse; mais je ne le savais pas encore, je n’assumais pas du tout. »

Comme nous l’avons déjà suggéré, il nous semble périlleux de chercher à se prononcer sur la question de savoir s’il s’agit simplement d’une rationalisation a posteriori portée par la représentation sociale d’une identité homosexuelle « naturelle », ou si cette femme a été attirée par le féminisme parce qu’elle y a vu plus ou moins consciemment la possibilité d’affirmer un désir qui existait déjà en elle. Cette dernière hypothèse est d’autant plus délicate à soutenir qu’elle correspond à un des ressorts les plus éculés de l’antiféminisme [Bard, 1999] : l’assimilation des féministes à des lesbiennes – et l’idée que les féministes sont féministes parce qu’elles sont lesbiennes. Ce stéréotype nous intéresse d’ailleurs dans la mesure où il illustre bien les tensions qui peuvent exister entre les pôles « nature » et « choix » : il consiste en effet à faire passer une transgression choisie de l’identité de genre assignée (le féminisme) pour une transgression subie (à travers la référence à la représentation classique de l’homosexualité comme condition naturelle et non choisie). L’assimilation du féminisme à une condition subie permet de nier toute capacité d’action autonome des femmes. Ce phénomène rend d’autant plus complexe la gestion de leur identité par les lesbiennes féministes, et explique aussi en partie l’invisibilité des lesbiennes au sein du mouvement féministe.

L’INVISIBILITÉ LESBIENNE

Même lorsque l’identité lesbienne est pensée comme une caractéristique allant de soi, correspondant à sa « vraie nature », les récits de vie témoignent d’importantes difficultés dans l’adoption de cette identité. Nous nous intéressons ici aux cas où l’homosexualité est vécue comme une condition subie plutôt que choisie. À travers les expériences subjectives de souffrance et d’isolement apparaît en creux le traitement social de l’homosexualité, qui diffère selon les sexes.

Une partie des difficultés rencontrées dans le processus de formation de l’identité homosexuelle est commune aux deux sexes : c’est la contrainte à l’hétérosexualité. Les personnes qui ressentent pour la première fois une attirance pour quelqu’un du même sexe sont initialement dotées d’une identité hétérosexuelle, résultat (entre autres phénomènes) d’un long processus de socialisation différentielle des sexes [Lemel et Roudet, 1999]. L’hétérosexualité fait l’objet d’une construction sociale infiniment plus élaborée que l’homosexualité (et on peut se demander ce que signifie le « prosélytisme homosexuel » dénoncé par certains conservateurs face à l’omniprésence du couple hétérosexuel dans l’imaginaire social… ). La force de la contrainte à l’hétérosexualité apparaît bien lors des premiers désirs envers une personne du même sexe : la réaction courante est alors de s’autocontraindre à l’hétérosexualité, sous la forme d’une injonction personnelle qui peut être d’ordre mental – essayer de se convaincre que l’on est hétérosexuel(le) – ou se traduire en actes (se forcer à avoir des relations sexuelles avec des personnes du sexe opposé).

Cependant, au-delà de cette contrainte commune à l’hétérosexualité, les difficultés rencontrées dans le travail de construction et d’affirmation de l’identité homosexuelle varient beaucoup d’un sexe à l’autre, reflétant deux formes très différentes de répression de l’homosexualité. Alors que les hommes sont confrontés à l’omniprésence des représentations négatives de l’homosexualité masculine (bien symbolisée par la banalisation de l’insulte homophobe), le principal problème rencontré par les femmes est l’invisibilité lesbienne. Tout se passe comme si l’homosexualité féminine n’existait pas. Cette invisibilité se constate (si l’on prend comme point de comparaison le degré de visibilité des gays) tant du point de vue des pratiques (les femmes sont beaucoup moins nombreuses que les hommes dans les associations et les lieux de rencontre homosexuels) que des représentations (manque de représentation des lesbiennes dans les médias [8]). Une bonne mesure de l’invisibilité lesbienne au quotidien nous est fournie par une enquête menée par P. Dutey et D. Welzer-Lang [ 1994] : sur les 500 personnes interrogées, 95% ont affirmé avoir déjà repéré des personnes homosexuelles dans la rue, mais plus de 90% ne mentionnent que des hommes.

La forme de répression silencieuse que représente l’invisibilité lesbienne constitue un obstacle pour la construction identitaire non seulement au niveau individuel (on ne fabrique pas son identité à partir de rien), mais aussi au niveau collectif. En effet, par opposition à la répression ouverte subie par les gays, elle rend plus difficile à formuler la position victimaire qui légitime habituellement l’action politique. Deux stratégies essentielles ont été développées en réponse à cette difficulté. D’une part, l’invisibilité est transformée dans les discours militants en processus actif à travers la notion d’« invisibilisation [9] ». C’est en tant que victimes d’une « invisibilisation » que les lesbiennes tentent d’acquérir collectivement une légitimité politique.

D’autre part, une autre stratégie consiste à profiter de la mixité des associations pour se « réapproprier » la répression ouverte de l’homosexualité masculine, en s’incluant dans des revendications communes. C’est clair dans le cas de la lutte contre l’homophobie, cette dernière étant beaucoup plus facile à identifier et à sanctionner légalement dans ses formes masculines [10].

Enfin, le poids de l’invisibilité justifie la place qu’occupent dans les stratégies militantes les processus de « visibilisation », d’autant plus coûteux pour les femmes que leur socialisation ne les prépare pas à une telle démarche.

Cependant cette visibilisation, en favorisant la diffusion d’images de l’homosexualité, joue un rôle crucial dans la possibilité d’adopter l’identité lesbienne à l’échelle individuelle. Ainsi, identité individuelle et identité collective se « nourrissent » mutuellement.

Comment expliquer l’invisibilité lesbienne ? Au niveau des représentations, elle traduit dans une large mesure un impensé social : dans un contexte de domination masculine, une jouissance indépendante du principe masculin est socialement impensable. En témoigne le fait que les rares représentations courantes de l’homosexualité féminine incluent toujours la médiation d’un attribut masculin (travestissement de l’une des femmes, godemiché… ). En ce qui concerne les pratiques, la moindre présence des lesbiennes dans les associations et dans les lieux de rencontre homosexuels peut s’expliquer par différents éléments sociologiques et historiques. La socialisation différentielle des sexes joue un rôle important, induisant chez les femmes une plus grande réticence à investir l’espace public et un rapport à la sexualité qui rend moins facile la drague dans des lieux de rencontre spécialisés telle que la pratiquent les gays [Pollack, 1993]. Un facteur souvent mentionné par les intéressées est la contrainte économique (revenus féminins inférieurs à ceux des gays), qui limite les possibilités de fréquentation des bars et des boîtes. Mais c’est aussi que tout le renouveau du militantisme homosexuel perceptible au début des années quatre-vingt-dix était clairement lié à la lutte contre l’épidémie du sida. Or si les lesbiennes se sont investies très tôt dans cette lutte, l’image prédominante, dans ce contexte d’épidémie, est celle de l’homosexualité masculine.

HIÉRARCHIE SEXUÉE ET NORME DE GENRE

Quelles suggestions méthodologiques pouvons-nous tirer de cet examen du travail individuel et collectif de construction de l’identité lesbienne (et des obstacles rencontrés) du point de vue de l’analyse des rapports sociaux de sexe ?

On peut distinguer deux types d’approche théorique concernant le genre, défini ici comme l’ensemble des caractéristiques qu’une société donnée associe à chaque sexe [11]. Selon la première perspective (qui historiquement précède l’autre [12]), chaque société rattache au sexe biologique un ensemble de caractéristiques qui constituent le sexe social, ou genre. Les caractéristiques attachées à chaque sexe ne découlent donc pas naturellement de ce dernier, mais sont socialement définies [13]. De plus, ces caractéristiques sont hiérarchisées : les attributs féminins sont systématiquement dévalués par rapport aux attributs masculins. Dès lors, le sexe social masculin (ou genre) domine le sexe social féminin. Ce qui se traduit chez F. Héritier [ 1996] et P. Bourdieu [ 1998] par la mise en évidence d’oppositions structurales hiérarchisées entre attributs masculins et féminins.

La seconde perspective, qui est celle de la théorie queer [Butler, 1999], partage sensiblement les postulats de la première (à l’exception de la naturalité du sexe biologique, comme nous le verrons), mais n’insiste pas sur la même dimension. Ce n’est pas tant la hiérarchie entre les genres qui est au cœur de la réflexion que la contrainte, pour chaque individu et quel que soit son sexe, représentée par le fait de se voir imposer une norme de comportement (un genre) en lien avec le sexe biologique qu’on lui a assigné.

Utilisant un procédé sociologique classique, la théorie queer étudie la norme à travers ses transgressions (en l’occurrence, les pratiques « transgenres » comme le travestissement ou l’homosexualité). Dès lors l’analyse des « déviances » sexuelles devient le point d’appui de la réflexion sur les rapports sociaux de sexe.

Ces deux perspectives mettent donc chacune en évidence une dimension spécifique du genre : la première insiste sur la hiérarchie (les attributs masculins sont systématiquement valorisés par rapport aux attributs féminins) et la seconde sur la norme de genre [14] (une pression sociale s’exerce sur chaque individu pour qu’il se comporte de manière conforme à la norme de son genre). Or il nous semble qu’une troisième dimension doit être pensée simultanément : la hiérarchie sexuée, entre deux groupes définis par leurs sexes biologiques.

Si l’on adopte le point de vue de la hiérarchie des genres au sens strict et que l’on considère que les attributs masculins sont systématiquement valorisés par rapport aux attributs féminins, on peut expliquer la stigmatisation de l’homosexualité masculine (qui, selon la représentation contemporaine [15], adopte des attributs féminins). Mais comment comprendre que l’homosexualité féminine ne soit pas valorisée ? La femme qui adopte un attribut masculin devrait logiquement, selon cette perspective, passer du statut de dominée à celui de dominante. Le fait que cela ne soit pas le cas suggère que l’on ne peut pas simplement parler de domination d’un « genre » sur l’autre et nous invite à repenser la place du sexe biologique en sociologie. En effet, cette contradiction s’explique par le fait que le jugement social porté sur cette personne est d’abord fondé sur son sexe biologique de femme, avant de tenir compte du genre qu’elle adopte. S’il existe bien une hiérarchie entre les genres (au sens où les attributs masculins sont socialement valorisés par rapport aux attributs féminins), ces attributs ne doivent pas être considérés de manière abstraite : ils sont toujours rattachés à des individus qui sont perçus comme des hommes ou des femmes, indépendamment du genre qu’ils adoptent. Or quelles que soient les fluctuations du genre, il existe dans la société actuelle une hiérarchie sociale forte entre hommes et femmes définis en termes biologiques (hiérarchie sexuée). Ce n’est donc pas le genre isolé (pris ici dans sa dimension hiérarchique) qui doit être pris en considération, mais la relation entre genre et sexe biologique.

Ce constat nous amène à revenir sur l’explication ici proposée de la sanction sociale de l’homosexualité masculine. En effet, dans cette première perspective, la transgression de la norme de genre est uniquement utilisée pour renforcer la hiérarchie entre les genres : c’est parce qu’il adopte des attributs féminins (donc dévalorisés) que l’homosexuel masculin est stigmatisé. Or le fait que ce raisonnement ne fonctionne pas pour les femmes montre que c’est peut-être plus la transgression de la norme de genre qui est sanctionnée que l’adoption d’attributs dévalorisés. Cet argument va donc dans le sens de la théorie queer. Mais l’insuffisante prise en considération de la hiérarchie sexuée par la théorie queer lui nuit. En effet, en se concentrant sur la dimension « horizontale » de la norme de genre, on risque de ne plus voir que la transgression de cette norme fait l’objet de sanctions différenciées selon le sexe, et que celles-ci s’expliquent par la hiérarchie sexuée– par exemple, le silence social sur l’homosexualité féminine renvoie à la « désexualisation » du sexe féminin, jugé incapable de jouissance en dehors du principe masculin. Comme le montre N.-C. Mathieu à partir d’exemples ethnologiques, « quels que soient les modes d’articulation conceptuelle entre sexe et genre, il est presque toujours possible de déceler un fonctionnement asymétrique du genre en fonction du sexe, y compris dans les transgressions apparentes » [Mathieu, 1991 p. 262]. L’étude des difficultés rencontrées lors du processus d’adoption de l’identité lesbienne nous conduit donc à insister sur la nécessité de prendre en considération simultanément la hiérarchie sexuée et la norme de genre (elle aussi hiérarchisée), tout en les distinguant analytiquement.

En réhabilitant la place du sexe biologique [16] dans l’analyse des rapports sociaux de sexe, nous nous heurtons à une critique issue de la théorie queer, qui remet en question la naturalité du sexe biologique. Nous avons vu, au début de cet article, que le débat entre essentialisme et constructivisme ne se posait pas dans les mêmes termes en sociologie des homosexualités et en sociologie des rapports sociaux de sexe. En sociologie des homosexualités, on se demande si l’orientation sexuelle est une disposition naturelle ou un pur construit social. Dans l’analyse des rapports sociaux de sexe, le débat porte sur la question de savoir si les caractéristiques que l’on associe à chaque sexe découlent naturellement de ce dernier ou sont le résultat d’une construction sociale. Or tout se passe comme si la théorie queer avait transposé à l’analyse des rapports sociaux de sexe le débat entre essentialisme et constructivisme tel qu’il a été défini en sociologie des homosexualités. Le débat sur la naturalité de l’orientation sexuelle a ainsi débouché sur une polémique autour de la naturalité du sexe biologique lui-même, déplaçant d’un cran la focale habituelle du débat entre essentialisme et constructivisme dans ce domaine. La théorie queer en vient donc à défendre une position constructiviste sur le sexe biologique : ce dernier n’est pas seulement pris dans une construction sociale, il est lui-même un construit social [Butler, 1999]. La démonstration du caractère construit du sexe biologique passe par la dénonciation du caractère arbitraire des différentes « mesures » du sexe (chromosomique, hormonale, anatomique… ) et s’appuie sur des récits de réassignation sexuelle [17] [Preciado, 2000].

Cette mise en évidence de la construction sociale du sexe biologique conduit la théorie queer à rejeter la distinction entre sexe et genre au profit de la seule notion de genre, puisque « le sexe lui-même est une catégorie produite par le genre [18] » [Butler, 1999 p. 11]. Cet abandon de la notion de sexe biologique pose problème pour deux raisons. D’une part, ce n’est pas parce que le concept est un construit social qu’il est nécessairement dénué de justesse pour décrire le monde naturel. D’autre part, et c’est le problème majeur d’un point de vue sociologique, on ne peut pas se débarrasser facilement de la notion de sexe biologique dans la mesure où elle a une pertinence pour les acteurs : un rapport de domination existe entre hommes et femmes définis par leur sexe biologique, quel que soit le genre qu’ils adoptent. Ainsi, quand bien même on refuserait d’utiliser la notion de sexe biologique, il est indispensable de continuer à intégrer dans l’analyse le sexe biologique perçu. La variable pertinente pour l’analyse sociologique n’est d’ailleurs pas tant le sexe biologique réel que le sexe biologique perçu, comme en témoignent les expériences de travestissement total [19] : lorsque l’adoption du « genre » opposé est parfaite au point de donner l’illusion que l’on est du sexe biologique opposé, la réaction sociale est fonction du sexe biologique perçu (qui, dans ce cas, ne correspond pas au sexe biologique réel), et c’est cette réaction qui nous intéresse le plus d’un point de vue sociologique.

CONCLUSION

L’étude des récits individuels concernant la formation de l’identité lesbienne est d’autant plus délicate que le débat académique sur la naturalité de l’orientation sexuelle se retrouve d’une certaine manière dans les représentations collectives qui sont autant de ressources pour définir son identité : le dilemme nature/choix est ainsi inscrit au cœur même des discours.

Il est donc intéressant pour le sociologue de pouvoir mener son analyse sans avoir besoin de répondre au préalable à la question de la naturalité de l’orientation sexuelle. C’est un tel cadre d’analyse que nous avons proposé ici, en nous intéressant aux différentes manières dont la construction identitaire individuelle intègre des dynamiques historiques plus ou moins longues (définition médicale de l’homosexualité datant du XIXe siècle, bouleversements introduits depuis les années soixante-dix par les mouvements féministes et homosexuels… ).

La construction de l’identité lesbienne bute par ailleurs sur des obstacles bien différents de ceux rencontrés par l’identité gay (invisibilité versus répression ouverte). En d’autres termes, la transgression de la norme de genre fait l’objet de sanctions différentes selon le sexe; il est donc essentiel de penser simultanément hiérarchie sexuée et norme de genre, tout en les distinguant analytiquement, chacune de ces deux formes de domination ayant sa logique propre.



BIBLIOGRAPHIE


• Une bibliographie plus complète sur ce thème est disponible à l’adresse http://identitelesbiennefree.fr

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Anne Revillard "Le privé est politique " : une bonne illustration de cette intuition féministe fondamentale nous est fournie par la relation dialectique entre identité individuelle et identité collective au sein du mouvement lesbien. Né dans les années soixante-dix, ce mouvement a une histoire complexe, liée à son articulation doublement conflictuelle entre féminisme et mouvement homosexuel. En résulte un milieu associatif très éclaté, marqué par une division générationnelle assez nette entre associations homosexuelles mixtes, regroupant des jeunes, et lesbiennes plus âgées souvent proches des milieux féministes non mixtes. Par-delà leur diversité, ces associations ont en commun de jouer un rôle dans la construction de l’identité lesbienne au plan individuel. C’est sous cet angle que nous allons nous intéresser au mouvement lesbien dans le présent article, issu d’une enquête de terrain menée entre septembre 1999 et mars 2000 auprès de 9 associations parisiennes homosexuelles et/ou féministes [1] (dont trois associations lesbiennes non mixtes). Les observations réalisées au sein de ces associations ont été complétées par des entretiens approfondis avec 17 de leurs membres, âgées de 21 à plus de 50 ans. Les récits de vie ainsi récoltés font apparaître différentes manières de penser l’identité lesbienne, qui sont autant de reflets du travail personnel de construction identitaire à partir des représentations sociales existantes. L’analyse de ce travail de construction identitaire permet de déplacer le regard sur l’homosexualité de la question du « pourquoi » (que l’on retrouve d’une certaine manière dans le débat entre essentialisme et constructivisme) à celle du « comment ». Les conceptions du lesbianisme qui apparaissent au fil des discours peuvent être résumées en quatre grands idéaux-types combinant deux critères : l’homosexualité peut être pensée comme une condition subie ou comme un choix (premier axe, le plus structurant), comme une simple sexualité ou plus largement comme une identité de genre (deuxième axe). Mais ces récits de vie traduisent également la complexité du travail de formation de l’identité, dont la principale difficulté est liée à l’invisibilité lesbienne. Il s’agit là d’un type d’obstacle très différent de ceux rencontrés par les homosexuels masculins. À partir de ce constat, nous ferons quelques suggestions méthodologiques quant à l’analyse des rapports sociaux de sexe. Les débats sur l’homosexualité ont longtemps été marqués par l’étiologie, la question du « pourquoi » [Plummer, 1981]. Paradoxalement, on retrouve en un sens cette quête des origines dans le débat sociologique entre essentialisme et constructivisme qui s’est développé dans le courant des années quatre-vingt [Chamberland, 1997; Nardi et Schneider, 1998]. Dans une perspective essentialiste, l’orientation du désir est indépendante de la volonté; l’humanité est naturellement divisée en deux groupes, homosexuels et hétérosexuels. Selon les théories constructivistes, l’attirance envers des personnes du même sexe est au contraire une potentialité inscrite en chaque être; la sexualité humaine est dotée d’une grande plasticité, pouvant laisser place à des constructions culturelles extrêmement variées, parmi lesquelles l’identité homosexuelle (qui n’apparaît que dans des contextes historiques et sociaux précis). Notons que le débat entre essentialisme et constructivisme en sociologie des homosexualités diffère de celui qui concerne les rapports sociaux de sexe. Dans ce domaine, le débat porte traditionnellement sur le lien entre le sexe biologique et les caractéristiques qui lui sont attribuées : ce lien est-il naturel ou socialement construit ? Transposée au domaine de l’homosexualité, cette question reviendrait à se demander si l’orientation sexuelle détermine ou non « naturellement » un certain nombre de comportements. Or le débat ne porte pas tant sur cette question que sur la naturalité des orientations sexuelles elles-mêmes [2]. D’une part, elle place le chercheur face à des dilemmes épistémologiques complexes lorsqu’il s’agit d’interpréter le discours des acteurs. Ainsi, l’adoption d’un point de vue essentialiste implique de n’accorder aucun crédit au récit d’une femme qui déclare être devenue lesbienne par choix féministe. Inversement, des convictions excessivement constructivistes peuvent conduire à négliger le poids de la contrainte à l’hétérosexualité. Prenons l’exemple d’une femme qui admet avoir eu des relations avec des hommes tout en affirmant qu’elle n’a jamais été attirée que par des femmes. L’interprétation constructiviste telle que nous l’avons définie ici consistera à dire que cette femme a, de fait, toujours été attirée aussi bien par les femmes que par les hommes. Elle a donc eu des rapports hétérosexuels pas forcément mal vécus sur le moment, mais qui sont réinterprétés comme des expériences négatives une fois adoptée l’identité lesbienne. Or il n’est pas exclu que cette femme n’ait effectivement jamais eu envie d’avoir des relations avec des hommes, mais qu’elle l’ait fait sous le poids d’une pression sociale à l’hétérosexualité. D’autre part, le débat est peut-être aussi mal formulé dans la mesure où, si l’on définit le constructivisme de manière moins restrictive, il n’est pas incompatible avec une perspective naturaliste. En effet, le constructivisme tel que nous l’avons défini contient deux idées distinctes. La première est que l’attirance envers des personnes du même sexe est un trait de la sexualité humaine inscrit en chaque individu. La seconde consiste à dire que les représentations entourant l’orientation sexuelle varient selon les sociétés et les époques. Or parmi ces deux propositions, seule la première est contradictoire avec l’hypothèse de la naturalité de l’orientation sexuelle [3]. La seconde ne se prononce pas sur cette question. La distinction de ces deux composantes du constructivisme suggère donc qu’il n’est pas nécessaire de se prononcer sur la naturalité de l’orientation sexuelle pour pouvoir définir un cadre opératoire d’étude des sexualités. Cette option nous paraît intéressante dans la mesure où elle permet d’éviter des partis pris difficiles dans l’interprétation des entretiens, tout en écartant l’étiologie. Que l’orientation du désir soit définie naturellement ou non, la possibilité d’affirmer une identité homosexuelle est le résultat d’un processus de construction, tant au niveau social qu’individuel. Plus précisément, l’identité est fabriquée à l’échelle individuelle à partir de représentations qui ont elles-mêmes émergé dans des contextes sociaux et historiques précis. Nous verrons que le lesbianisme est d’autant plus intéressant à étudier de ce point de vue que des conceptions issues du militantisme entrent en concurrence avec la vision « médicale » courante de l’homosexualité. Toutes les femmes que nous avons interviewées ont en commun de s’affirmer lesbiennes; mais le sens qu’elles donnent à cette identité varie d’une personne à l’autre. Cela apparaît nettement au fil du discours : c’est au détour d’expressions comme « assumer » ou « lesbienne politique » que l’on saisit le mieux la façon dont ces femmes conçoivent leur lesbianisme. Par-delà la diversité des constructions individuelles, des constantes apparaissent toutefois, en particulier en ce qui concerne les dimensions auxquelles on se réfère pour définir son identité. Plus précisément, deux axes essentiels interviennent dans la définition personnelle de l’identité lesbienne. Le premier axe (qui est le plus structurant) correspond à la dichotomie nature/choix. L’homosexualité peut être décrite soit comme une condition subie (c’est la représentation courante de l’homosexualité issue du discours médical) – et donc pensée comme naturelle (on n’y peut rien !) – soit comme le résultat d’un choix – et c’est en particulier dans certains milieux féministes que le lesbianisme a été valorisé comme choix. Le second axe correspond à la question de savoir si le lesbianisme est d’abord pensé en termes de sexualité ou en termes d’identité de genre [4]. On peut se dire lesbienne sans que cela interfère dans la perception de soi en tant que femme, ou bien on peut se considérer d’abord comme transgressant (volontairement ou non) la norme de son genre, l’homosexualité n’étant interprétée que comme une conséquence de ce phénomène. En les croisant, on obtient quatre idéaux-types [Weber, 1992]. (Nous parlons d’idéaux-types dans la mesure où différentes conceptions cohabitent souvent au sein d’un même discours.)

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Published by Misfit - dans Lesbianisme
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