ANTONIO ESTEVEZ
SEXE - La révolution
sexuelle, en Mai 68, n'a pas inclus les mouvements féministes ou homosexuels, qui se sont «libérés» par la suite. Depuis, qu'ont-ils fait de cette liberté? Tour d'horizon.
Tout le monde semble connaître la date et le lieu de naissance de la «révolution sexuelle»: c'était en mai 1968, à Paris. «Oui, mais seulement pour les hommes hétérosexuels», ironise
Rina Nissim, membre historique du Mouvement de libération des femmes (MLF) à Genève. «Le psychanalyste Wilhelm Reich disait qu'en libérant ses pulsions, on pouvait devenir un grand
révolutionnaire... Mais nous, au MLF, davantage que la 'libération sexuelle', nous revendiquions une autonomie et une rappropriation de nos corps.» Alors que les hommes hétéros batifolent
durant ce fameux mois de mai, les féministes prennent leur mal en patience: le MLF n'apparaît officiellement qu'en 1970, à Paris comme à Genève. «Plutôt que l'égalité, nous voulions des
changements dans les rapports de force sociaux – entre hommes et femmes, vieux et jeunes, riches et pauvres. Nous voulions modifier la société de manière fondamentale», explique Rina
Nissim.
Cours et partouzes
En parallèle, alors que la pilule, l'accès à l'avortement et les plannings familiaux modifient en profondeur certains rapports de genre, les pratiques sexuelles minoritaires sortent elles aussi
du placard et revendiquent une visibilité. Les actions du MLF n'y sont pas pour rien, note Rina Nissim: «Lorsqu'un groupe se libère, d'autres le suivent en chemin.»
«En 1968, le vent de liberté ne touchait pas encore l'homosexualité, se rappelle Pierre Biner, journaliste et homme de théâtre genevois. Mon premier souvenir date de 1971, aux Beaux-Arts, à
Paris, juste après la formation du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR). Dans l'une des salles, il y avait les discours, dans l'autre les partouzes.» Un an plus tard, Pierre Biner
assiste à la troisième commémoration des émeutes de Stonewall, qui avaient opposé, à New York, des homosexuels à des policiers venus faire une descente dans un bar gay. «Il y avait des dizaines
de milliers de personnes qui manifestaient dans Central Park. L'étau s'était desserré, on sentait que les choses changeaient.»
Dès la fin des années 1970, en parallèle à un retour de bâton des valeurs conservatrices, le MLF se scinde en sous-groupes thématiques. Le mouvement féministe devient légaliste: il se bat pour
l'égalité des droits ou pour l'accès des femmes à tous les postes. Quant au combat contre la violence sexuelle, il devient un enjeu primordial.
Aussi à la TSR
Ce sont aussi les années où les «études genre» prennent de l'importance à l'université – et dans leur sillage le mouvement Queer, qui rappelle qu'au-delà des hommes qui aiment des hommes, il y
a de nombreuses autres combinaisons possibles: lesbiennes, bisexuels, transexuels, intersexuels, etc. A Genève, Pierre Biner participe aux actions du Groupe homosexuel (GHOG), formé en 1978.
Lors d'un défilé du 1er mai, les militants exhibent une banderole barrée du slogan: «40 heures d'amour par semaine: un minimum!». Et à l'occasion d'une manif antinucléaire, c'est un «Ni actifs,
ni passifs, ni radioactifs» qui détonne dans le cortège.
En 1980, le GHOG participe à l'émission «L'antenne est à vous», sur la TSR, en fin de soirée. Dans une scène, deux garçons se réveillent nus sur un lit. Le premier a des mots érotiques –
«Embrasse-moi» – alors que le second parle politique: «Un jour, on n'aura plus besoin de se draguer dans les parcs.» «C'était de l'agit-prop, dirigée vers la population, pour dire: on ne se
cache plus et voilà nos revendications», explique Pierre Biner. Ce sont aussi les tragiques années de la propagation du sida.
Plus tard, «les Gay Pride nous ont également permis d'accéder à une certaine visibilité. C'était important, car autour des cortèges, il y a des familles avec des enfants ou des préadolescents.
Or certains d'entre eux sont 'différents' et peuvent ainsi voir des modèles positifs de l'homosexualité», estime Pierre Biner.
Retour du machisme
Aujourd'hui, libérer le sexe n'est plus un enjeu central, ni pour le féminisme, ni pour le mouvement gay. «Remarquez, je continue par exemple à promouvoir l'auto-examen gynécologique», tempère
Rina Nissim, naturopathe de profession. Elle constate par ailleurs que la pratique rencontre à nouveau un écho positif chez des jeunes femmes. En revanche, la Genevoise remarque un «retour du
machisme, notamment chez certains jeunes. Et une réprobation de la sexualité des adolescentes.» De plus, certains pharmaciens n'hésitent plus à culpabiliser les jeunes filles lorsqu'elles
demandent une pilule du lendemain.
De son côté, Pierre Biner estime que «le caractère subversif du désir homosexuel s'est en grande partie perdu». Les Pacs et autres partenariats protègent mieux les partenaires, qui n'en
menaient pas large en cas de décès du compagnon, surtout pendant les pires années du sida. «Mais les formules de 'mariage', de plus en plus répandues, calquées sur le modèle hétéro, de même que
l'homoparentalité ne figuraient pas parmi les choses dont nous rêvions.» I
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