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5 janvier 2008 6 05 /01 /janvier /2008 08:05

L’insoutenable visibilité de l’être
par Jacqueline Julien

Colloque Visibilité/invisibilité des lesbiennes,
organisé par la Coordination lesbienne en France (CLF), 19 mai 2007, hôtel de ville de Paris.

Actes en vente
• À la librairie Violette & Co, 102, rue de Charonne 75011 Paris.
• Par correspondance auprès de la Coordination lesbienne en France,
en adressant un chèque libellé à l’ordre de la CLF de 13 euros (10 + 3 pour frais de port) à :
CLF c/o CQFD
37, avenue Pasteur
93100 Montreuil

 


Ce que nous avons sous les yeux, nous ne le voyons pas
– pas même lorsqu’on appartient à la classe asservie.

Colette Guillaumin(1)


Dans un contexte d’invisibilité quasi obligatoire et de domination masculine généralisée(2), j’aimerais définir dans quelles conditions la Visibilité-lesbienne a pu ou pourrait (quand cela est voulu par certaines) se manifester dans la cité.
Et, au fait, quelle visibilité voulons-nous et pour
quoi faire ?

     Postulat : en tout lieu et de tout temps la société blanche formatée hétéro a prévu l’éjection de ce qui n’est pas calibré par elle. Stratégie numéro un – et cela chez tout majoritaire : l’effacement du minoritaire. Quel que soit l’élément allogène à escamoter – pour la pureté de la race ou de « l’identité nationale » (no comment), le tracé des frontières, le maintien et la surveillance du marché d’échange des biens (dont femmes et enfants), la transmission de l’héritage, le contrôle des sexualités et des mentalités, etc., il s’agit de garder intact le périmètre du pouvoir, il s’agit de préserver la primauté territoriale de la domination. (Je parle en particulier du territoire du discours.)

     Cette primauté a aussi pour but et pour effet, cela est évident, que le dominant se sente bien chez-soi chez lui. D’ailleurs ce chez-soi de l’hétéronormé est considéré – par lui – comme habitat légitime et lieu d’origine. De là à le considérer comme originel, principiel donc naturel, il n’y a aucun pas à faire.

     Cet étalonnage s’étant imposé en force pour une forme de nature, vous ne trouverez rien dans la pyramide hétérosociale qui puisse soutenir une quelconque « forme » lesbienne. (Et ici je parle en termes de volumétrie, d’architecture de la pensée.)

     N’oublions jamais que ce que nous appelons complaisamment Visibilité-lesbienne reste pour le régime général hétérolambda une quasi-invisibilité. Il s’ensuit que l’être lesbienne, en tant que non conforme à la forme occupe, selon les lois de la physique androcentrée, une position doublement insoutenable. 1) Peut-on en effet soutenir la transparence, étayer l’invisible ? 2) Insoutenable, en outre, et cette fois dans le sens courant du mot : insupportable.

     La contradiction ne vous aura pas échappé. Elle traduit une tactique ordinaire d’un système coercitif : mixer le déni et l’opprobre. Ignorer et faire ignorer, mais faire savoir que ce qu’on veut ignorer est ignoble (abject, scandaleux, ridicule…)(3).

     Mais je ne m’attarderai pas dans l’angle sociétal de la gynophobie lesbophobique. Nous y sommes rompues, historiquement. Je préfère m’approcher du point de vue de la « lesbienne inconnue », celle qui gît sous la stèle du placard(4) extérieur. (J’ai bien dit extérieur, celui qui nous enferme dehors.) Je poserai aussi que je suis moi-même cette lesbienne invisible car insoutenable, aux deux sens que j’ai donnés : bien que visible [pour mes copines, pour mon boucher, pour quelques émissions de télé et pour quelques andros(5) de ma vie courante et militante], ma NON-visibilité saute aux yeux, si je puis dire, dans le territoire du logos, où j’ai tout en effet de la « lesbienne inconnue ». Mais aussi, et dans ce cas c’est du concret : insupportable – en particulier pour le pape et les masses de sécateurs religieux allumés fanatiques. J’ajoute que, sinon rare exception, je suis également insupportable aux andros de la vie courante à peine nommés, et assurément à Guillaume Durand(6).


Être chez-soi chez eux ?

     J’en viens à la définition du lieu d’appartenance – qui serait le lieu où l’on peut se dire « soi » et qu’on peut définir « sien » – et qui est toujours lié au concept d’« étranger ».

     Le problème que doit constamment régler le dominant (celui qui se sent bien chez-soi chez lui), c’est : que faire de ces étranger-e-s, de ces invisibles sortis de là d’où Lui n’attendait personne, ces dites « minorités sexuelles » qui ont déboulé sur son territoire comme si c’était chez eux ?

     Vite, les parquer dans des locaux, appelés lieux d’accueil.

     Question : à quel espace (à quelle fierté) peut prétendre une lesbienne dont le chez-soi n’est pas son chez elle, dont le domaine est limité à ce local de transit ? (Avec seuil de tolérance – et je parle maintenant d’espace mental : sémiologique, politique, affectif…). En fait d’Espace : un préfabriqué où, en qualité d’hébergée, elle devra se constituer comme étrangère chez-soi.

C’est cette notion empruntée à Toni Morrison(7) qui va être le premier fil arraché à l’écheveau de nos invisibilités et que j’ai personnifiée plus haut dans la « lesbienne inconnue » (car en advenir).

     Continuant à filer la métaphore du pavillon des cancéreux : la-lesbienne(8), à l’instar de la-femme qu’on veut qu’elle soit, tout de mêêême, mais tout comme les pédés, les trans- et autres barbaresques (vus bien sûr du piédestal du dominant), est donc casée à la va comme je te pousse sur la propriété du maître (Qui est un bon maître, qui ne zigouille pas forcément, nous sommes une démocratie moi Monsieur.) Décor post-colonial minimaliste, peint aux mêmes couleurs que la case Intégration des migrants, pavillon Phénix à l’écart du bâti principal de l’hétéroblanc concentrique : c’est la Maison de Tolérance.


     J’aimerais alors en géographe établir la cartographie des ramifications mentales qu’a pu engendrer en nous ce vivre en étrangères chez-soi chez eux, les hétéroandros.

     Cette cartographie s’étend en réalité à tous les domaines de la pensée et de la recherche. Elle fait œuvre d’historiennes et d’anthropologues, de linguistes et de philosophes, d’archivistes et de sociologues, et naturellement d’écrivains et d’artistes. Un énorme corpus, par conséquent, mais d’auteures jamais citées, rarement traduites, publiées homéopathiquement, exposées par exception ou sitôt remisées. En somme d’autres « lesbiennes inconnues « qui ne nous sont accessibles que lorsqu’on sait où les chercher, lorsqu’on a la volonté de les trouver et de faire partager leur travail et leur œuvre (comme lors de rencontres et colloques d’études, dont ceux de Toulouse(9)), mais édifices absolument transparents, au sens d’in-visibles, dans l’épais corpus hétérosocial.

     Je formule alors ces autres questions, stratégiques, à partir d’une optique de combat :
     - Doit-on tenter de transformer un lieu d’accueil pour minoritaires, ce périmètre balisé par le dominant, pour en faire notre propre lieu d’origine ?
     - L’obtention d’une visibilité généralisée et, pourrait-on dire, « normalisée » – jusqu’ici la plus éclatante de nos mires, apparemment la plus qualifiante pour nous croire exister en soi chez-soi – est-elle la promesse d’une réelle légitimité du territoire obtenu ?

Mais où est-on chez soi ?

     La société majoritaire, quand elle se pique de ne pas être trop frappée (d’intégrismes d’État, de fascismes indécrottables), est assez habile pour prévoir des seuils, dits justement de tolérance. Elle PEUT donc intégrer des petit bouts d’étrangeté, des morceaux d’ab-Norme : gouine-pédé-trans-migrant (et à condition qu’ils causent dans la langue du Maître).

     Si la lesbienne (la-lesbienne !) n’a pas gagné de vrai chez-soi, son chez elle est bien toujours un chez eux. Elle est donc toujours hors de soi. Cela a de quoi la mettre hors d’elle ! (Je parle bien sûr de fureur pour celles qui consomment cet ingrédient). Cette lesbienne extra-muros, donc hors d’elle a d’ailleurs toute raison de l’être puisque, je viens de le dire, elle n’occupe avec ses copines, autres lesbiennes inconnues, aucun « lieu d’origine ».

     Quant au logos… il est toujours blindé dans la langue de la domination(10). La Visibilité-lesbienne ne l’a pas fait trembler d’un iota.

     Allons : il y a quelques compensations : ne pas être vues, connues ni reconnues dans le discours du majoritaire ne les empêche pas, les lesbiennes inconnues, de se voir elles, de rendre visite aux autres lesbiennes inconnues, voire de se voir beaucoup entre elles pour toute raison et en toute saison.


     Paradoxe : voilà que des consœurs, celles-ci vraiment NON visibles, à la recherche d’autres consœurs via petites annonces sur Lesbia ou sur internet, vont préciser que leur objet de désir ne doit pas faire partie du « ghetto » (La formule « ghetto s’abstenir » ponctuant la liste des qualités requises pour l’impétrante a encore, semble-t-il, de beaux jours devant elle.)

     Or, que nous sachions, un ghetto a été inventé pour isoler, séparer et si possible faire disparaître cette fois pour de bon qui y est enfermé-e de force. Et voilà qu’est désigné « ghetto » une masse (d’ailleurs floue) de lesbiennes qui vont et viennent au grand jour, se montrent et se fréquentent à haute fréquence. Eh bien, c’est comme ça, le couperet est tombé : « Ghetto s’abstenir » suffit à disqualifier toute aspirante (ne serait-ce que pour des randonnées en Auvergne) qui révélerait sa honteuse et insupportable appartenance au ghetto.

     Le comble, c’est que l’exil intérieur et volontaire de ces lesbiennes qui se croient chez elles partout (au point de ne pas sortir de chez elles), leur fait apparaître comme des enfermées (dans un ghetto) celles qui justement sortent, font du bruit et s’ébrouent dans le « milieu » lesbien.

     Milieu ? Mais où se situerait-il, notre juste milieu lesbien ? Pour répondre, il faudrait avoir une claire idée de ce que serait notre Centre. Un centre conçu, et à bâtir, j’y reviens, comme lieu d’origine, non plus simple placard où ranger les habitus du proprio légitime – vie de couple, mariage ou pacsage et pourquoi pas, quand le Maître-des-Lieux a les idées (vraiment) larges, un tas d’enfants alignés sur une banquette rajoutée pour eux.

     Mais là n’est pas mon sujet. Dans ce mâle monde qui gynocide à tout va et dont même la seule classe autonommée « intellectuelle » continue de faire des féministes une classe de parias et/ou de ridicules ringardes, à quoi ressemblerait bien ce chez-soi lesbien, aussi VISIBLE et non négociable que peut l’être… notre corps ? « Notre corps nous-mêmes », disions-nous si bien, dans les brûlantes années 70. Est-ce aujourd’hui indécent d’en appeler à lui ? Car enfin ce corps d’humaine, quelle qu’ait été sa sexision(11) en femelle, ne reste-t-il pas le lieu fondamental, l’ultime – parce que premier – lieu d’origine ?

     À ce titre, redisons que rapporter nos corps sur la scène politique majoritaire a été un défi crucial et, si l’on y repense, une provoc’ qui continue d’être géniale, compte tenu que l’histoire lesbienne continue d’être vécue par l’hétérodominant et tous les fondamentalistes comme une histoire obscène. 1) Parce qu’elle met en scène de la sexualité entre femmes (et je ne vais pas reparler de la reine Victoria). 2) Parce que cette HERstory lesbienne devrait et aurait dû, à la lettre et selon l’étymologie d’ob-scène(12), rester « hors-scène ».


     Toutefois, le concept d’un chez-soi ne saurait se limiter aux limites du corps. Notre corps n’est pas un abri antiandroïque : fût-il désirant/désiré, et justement pour cela, il reste très exposé. Notre corps est l’homologie de notre Texte. Tout comme notre corps – on ne le sait que trop –, ce Texte lesbien est minoritaire et, cela s’entend, minoré. N’oublions pas ce qu’affirmait Wittig : « Un texte écrit par un écrivain minoritaire n’est efficace que s’il réussit à rendre universel un point de vue minoritaire. » (…) Or, « historiquement, le sujet minoritaire peut se disperser en bien des centres, il est par force dé-centré, a-centré »(13).

     Donc, si nous ne possédons pas encore ce vrai chez-soi lesbien, avec point de vue universel, si nous n’avons pas encore bâti ce « centre » (même dé-centré) de légitimité, peut-être qu’en effet ce « chez nous » grosso modo aménagé chez eux, bricolé à coup de justes-revendications, s’est-il bel et bien converti en « ghetto ». Certes, nous avons le droit d’aller et venir, mais tout atteste notre mobilité réduite, amoindrie par le statut permanent de corpuscules minoritaires (oh, mais sexuels !).


     Insensiblement, cette Visibilité-lesbienne que nous estimons être une conquête (et elle le fut, et comment !) est devenue, à mesure que nous nous croyons mieux loties qu’avant, ce triste lotissement quadrillé par la tolérance – soit par la Norme-hétérosociale (pléonasme, bis).

     Notre liberté de circulation (de nos savoirs) reste muselée par les Trissotin(14) du Savoir-Pouvoir en place, les cerbères de la susdite Pensée-dominante (une tautologie).

     Pourtant, si la conscience d’(être) « étrangères » nous définit en permanence en tant que ce qui n’est pas eux (une expression de Toni Morrison), elle devrait nous rassurer aussi en nous rappelant qu’on échappe du même coup à tout… ce qui n’est pas nous ! Et bien plus qu’à une quelconque « intégration », cette conscience de Soi pourrait (devrait ?) déboucher sur une rupture ; saurait désincarcérer notre Soi de la carcasse du monde – tel qu’il est.


In-soutenables, in-supportables : pour une Visibilité de rupture


     Mais sommes-nous réellement en rupture ?

     On aurait pu le croire dans ce dévoilement insolent qu’a impliqué notre mise en vue, lorsque nous nous sommes affichées (ex-posées), d’abord à nous-mêmes puis dans la rue. Nos « fiertés » du début des années 90 étaient portées par un réseau lesbien d’associations en pleine expansion(15). Puis les batailles de procédures sur le PACS, puis le courant de revendications amalgamées LGBT, entraînant les actuelles réclamations de « droits » – au mariage et à l’adoption d’enfants pour les couples homos –, tout cela nous a désigné-e-s au dominant, non plus en tant que lesbiennes, mais au travers de « l’identité » la moins qualifiante à mes yeux : celle de minorité sexuelle. Entraînées par la vague LGBT à nous fondre dans cette subqualification globale fourre-tout, c’est d’une deuxième espèce d’invisibilité dont nous avons été frappées.

     D’une part, nous nous sommes dis-qualifiées, ne serait-ce qu’au seul niveau de l’identification – lesbienne réduite à la lettre L(16) –, « aidées » en cela par le courant queer qui pose comme dépassé ce qui ne se joue pas dans son jeu de genres. D’autre part, nous étant désignées au majoritaire sexuel comme des accédantes à la propriété de ses privilèges d’hétéro, ce dominant-là a pu se faire plaisir à bon compte et renforcer sa position d’arbitre, sous couvert de progressisme.

     L’HIStory ne nous l’a-t-elle pas assez enseigné, l’absorption est l’autre forme, soi-disant soft, de l’effacement – la tactique du pouvoir étant d’avoir l’air de nous supporter pour laisser ses braillards faire leur boulot : hurler que gouines et pédés sont…insupportables (lire : à éliminer). La tolérance est une pure irréalité : Moscou, Varsovie, Cracovie… sont à nos portes, quoi qu’on croie croire en dominé-es, jamais assez lucides sur l’arrogance de la domination. (Et je ne cite que ces villes mais…)

     La mimétique des rituels de la population d’origine pourrait faire espérer aux lesbiennes assimilationnistes(17) que nous allons cesser d’être traitées en population d’accueil, mais notre coming out identitaire s’avère ICI (Europe de l’Ouest) une rentrée pathétique dans le rang.

     « Chez nous » s’inscrit plus que jamais chez-eux, en plein melting pot hétéro+homosocial : nous voici transparentes car absorbées, minorées puisque minoritaires, invisibilisées car « identifiées » – ce qui est un comble. Tout cela, en effet, mène à une ghettoïsation, ce qui nous rapproche de l’anéantissement.

     Comme quoi : l’Identité n’est pas synonyme de l’Être(18).

     Comme quoi : l’identification ne prouve pas que l’on s’appartient. Ni que notre lieu d’appartenance est bien « celui où l’on peut se dire soi et qu’on peut définir sien ».

     Alors, ghetto s’abstenir ?


     Mais enfin : il faut bien être quelque part…
     Certes, une radicale rupture épistémologique paraît à beaucoup aussi impensable qu’irréalisable. Elle est menaçante, dans le sens qu’elle agresse radicalement l’Ennemi principal(19), mais nous menace aussi, dans nos conforts « acquis », ou estimés tels. La rupture semble un dangereux pari avec pour risque n° 1 la disparition de la scène, la fermeture de toute possibilité de re-connaissance.

     Mais au fait : en sommes-nous toujours à vouloir être reconnues ? Est-ce vraiment la seule stratégie politique de notre « minorité » (mais sexuelle !) ?
     Vouloir recevoir l’onction du dominant ?

     Je suggère qu’avant de pleurer de n’être pas « reconnues », nous nous demandions ceci : savons-nous reconnaître notre Texte, notre logos, nous sommes-nous données comme lieu d’origine à nous-mêmes ?
     Cette Identité-Lesbienne ou, disons, l’étiquette partagée en 4 par le sigle LGBT (ou en 5 si on y ajoute le Q des queers), ne doit-elle traduire qu’un souci de confort chez l’habitant ? Cette Identité-là a-t-elle cessé d’être l’essence même du sujet lesbien ?

     Pour répondre « d’où je parle », je dirai ceci : ma visibilité, je la revendique, mais d’abord à MON intention. Mon statut d’étrangère chez-soi chez eux, j’en ai pris acte. J’assume donc pleinement le constat de mon « étrangéité », non pas en vue de quelque mythique assimilation par des dominants « modérés », mais dans la lucidité que cette visibilité lesbienne leur est, à TOUS (modérés comme fachos), effectivement insoutenable ; que mon étrange étrangeté leur est, à tous, effectivement insupportable.

     J’assume de n’être ni soutenue ni supportée.

     Dans cette optique, être visibles (au pluriel) dans la rupture, c’est vouloir rester étrangères au phallologos. Étrangères non seulement « chez eux » mais à eux. Je suis visible (singulière) parce que mon chez-moi est hors d’eux, et aussi parce que leur chez-eux me projette hors de moi – à la lettre : me fait « exploser » hors du périmètre prescrit originaire (mais qui ne m’origine pas).

     Je souscris à cette explosion.

     Mon rejet de leur lieu d’origine est mon projet. Mon plan d’habitation.

     Il faudrait donc que la Visibilité-lesbienne, dont nous avons vu qu’elle peut nous effacer plus encore en nous agrégeant au périmètre homodominant néo-macho, il faudrait dis-je que NOUS-MÊMES, massivement, fassions en sorte qu’elle redevienne in-supportable, in-soutenable !

Ne jamais parler la langue de l’ennemi serait, sera et EST notre premier devoir d’é-migrées volontaires. Je tente ceci : soit l’invention en version simultanée d’un créole ou pidgin des lesbiennes évadées, à l’instar des marronnes de Wittig(20). (J’assume cette descendance.)

     Cette langue, nullement intelligible par l’ennemi même si elle s’en inspire par commodité et par ruse, est ou sera parfaitement saisie par mes paires.


     À Toulouse, notre ruse, précisément, est d’avoir tenté le bilinguisme. Connaître la langue du maître est une obligation, mais nous avons inventé la langue pour l’entre-soi, avons en sommes adapté nos dialogues en langue des signes pour se mettre à la portée de la surdité hétéro.

     Cela en toute conscience et insolence – ce qui est peut-être de l’inconscience !

     Au fil des années, sans autre théorie que la pratique, nous avons créé ce chez-soi en soi bien (de) chez nous, dans la sensation volontaire de notre propre finalité et originarité. Nous avons vraiment vécu cela, de nous croire par fois (pas toutes les fois) ancrées dans notre habitat originaire, et nullement parquées en zone de transit.

     Les succès sont certains. Les inaboutissements le sont également. Car le propre d’une visibilité de rupture (bille en tête sans stupeur ni tremblements), c’est qu’elle se montre aussi concentrée que parcellaire : des îlots de légitimité pure et dure, un « allant de soi » intra-muros établi avec panache, certes : mais complètement cernés.

     Qui pourrait le nier ? Si nous prenons un ou plusieurs cinémas de la ville (comme nous le faisons, pour y faire projeter NOS films), il va de soi qu’on n’a pas LE cinéma français à nos pieds. Pourquoi l’aurait-on ? Mais aussi – je demande – pourquoi pas ? Cela découlerait de la même démarche mentale/politique, donc pratique. Nous l’avons expérimenté en petit et cela pourrait se pratiquer en grand si nous étions assez hardies pour rallier notre grand nombre. Or à Toulouse, nous sommes plusieurs alliances de très peu, parfois des tandems, comme Brigitte Boucheron et moi. Cela marche bien et après tant d’années une excellente synergie relie nos groupes. Mais si l’on veut le Conseil régional ou l’Europe (pour qu’il ou elle soutiennent nos projets insoutenables), nous ne sommes encore jamais assez pour faire brèche, « traduire » notre Texte dans leur langue, donc dé-penser notre temps pour ce temps-là de le faire, etc. C’est ce constat d’artisanat de luxe mais à perte qui est fatigant, car si nous travaillons des pépites d’or, et que nous le savons, nous restons quand même ruinées, en tous les cas non puissantes à rendre riche la « communauté « de nos biens ! Les évadées du capital hétéro, les marronnes du contrat social, les créoles d’un « parler lesbien « sont trop peu à se croire beaucoup.

     La multinationale, c’est pas demain.


Hors-la-loi, hors-la-voix (de son maître)

     J’en viendrais presque alors à supplier : ne nous égarons pas dans un individualisme blanc de midinettes middle class, bercées dans la croyance de « bien-êtres » de fortune (fortune ?). On ne peut pas cohabiter avec l’Ennemi. Ayons à l’esprit que son esprit, transmis dans son langage oppressif « fait plus que représenter la violence ; il est violence en soi. Il fait plus que représenter les limites du savoir ; il met des bornes à ce savoir »(21).

     Les luttes adjacentes menées par les trans en particulier dans la dernière décennie (Europe, Amériques) devraient nous rafraîchir la mémoire sur les menaces constantes exercées par le dominant hétéronormal. Ces menaces qui ponctuellement se paient le luxe de s’exprimer à bas bruit peuvent revêtir une dimension plus… active (lire : agressive, jusqu’à mortelle).

     En ce qui nous concerne, ne perdons pas de vue non plus que l’évidente marginalisation de l’éros lesbien (et « ses jeux incomplets », comme l’avait pondu benoîtement un chroniqueur dans les années 60 au sujet des Biches de Chabrol !(22)) peut se muer en rejet exaspéré avec passage à l’acte (lire : viol punitif). Rappelons-nous les affiches déchirées de la « Rainbow attitude », l’exposition qui s’est tenue Porte de Versailles à Paris en 2005 – qui montraient deux lesbiennes qui s’embrassaient. Que des affiches ? Même pas grave ? Oui mais savoir que : l’Angoisse du mâle hétéronormé, parce que toujours doublée d’Anger (colère) devant ces « femmes inquiétantes dont le désir les ronge » (sic !)(23), porte en elle sa métamorphose en agression physique(24). Quant au symbolique ? « Il faut avoir eu la langue coupée un grand nombre de fois par ces commissaires (…) »(25) pour devenir capable de voir et donner à voir le couperet qui s’abat sur les hors-la-voix, les hors-jeux que nous sommes. Ce pouvoir de couper la langue de l’autre, l’étranger, l’étrangère, est considérable. Plus encore, la jouissance du pouvoir, car cette jouissance « se fait entretenir par la culture de l’humiliation comme champ d’excitation. »(26)


Être soi-même objet de désir

     Où l’on revient alors sur la rage, la fureur.

     La rage lesbienne est cette « menace violette » que j’oppose à la menace blanche du dominant réactionnaire. C’est à ce jour l’entrée principale du chez-soi de la lesbienne en rupture.

     Ma maison, cet en-moi perceptible entre tous pourrait alors se définir comme lieu où la mémoire de soi demeure. Chacune assurément a tout fait ici pour constituer cette « mémoire de soi », irréductible. Premièrement, nourrie de souvenirs, non seulement des faits collectifs des trente dernières années auxquelles les singulières de ma génération ont pu participer, mais aussi trace de l’existence de nos aînées inconnues, disparues puis cherchées et retrouvées par nos savantes en science, en histoire et en poétique. Mémoire de soi irréductible enfin, car être étrangère dans ma propre maison – le monde – pose la question de la représentation de ma citoyenneté, de mon appartenance au patrimoine mondial de la pensée.

     Le thème de la mémoire est donc à considérer comme un thème de résistance.

     Il n’empêche que nous nous sommes laissé identifier par un sigle où nous n’apparaissons que par une lettre, un dire paresseux car vite dit, soustrait aux MOTS dans leur entier. Ceci est un rapt. Cette lettre ne nous représente pas. Cette initiale ne dit rien de moi. Ou plutôt si, mais pour le coup trop vite et trop brutalement, elle me renvoie à ce L atrocement laconique dans son potentiel de mort, tamponné sur les triangles roses (ou noirs) des lesbiennes déportées par les nazis. C’est pourquoi : ne laissons jamais dire d’une lesbienne qui se sait ostracisée qu’elle « exagère ». Car la mémoire de soi d’une lesbienne reste celle d’avant le langage qui l’a néantisée. Donc actes : blaguer, minimiser ou nier les violences réelles et potentielles sont bien des actes d’anéantissement.


     Je n’aurai de cesse quant à moi que je n’aie retrouvé ce moi d’origine en dépit du langage violent, de la pensée violente qui me fragmente, qui me stigmatise, et par là autorise qu’il nous soit fait du mal. La rage est donc ma marque, la rage est la trace de mon évasion volontaire d’un langage qui m’a dé-nommée, m’a privée du savoir de moi et donc de mon chez-soi.

     D’urgence, il nous faut creuser la désespérante envie de faire comme le dominant normatif.

     … Le lesbianisme est révolutionnaire quand il est visible, mais la visibilité n’est révolutionnaire que lorsqu’elle démolit les modèles et les stéréotypes, donc les stèles où ils ont été gravés comme tables de Loi. La Visibilité, si elle n’est qu’une mystique de la mise à niveau (des privilèges), annihile le projet d’être, soi, révolutionnaire. Car le désir enfoui de loger chez l’Autre dominant est un désir d’assujetti-e. Il se substitue au projet de tout être libre ou en résistance : le projet d’être soi-même objet de désir.


     Alors, seule la rupture, à la fois imaginaire parce que sémantique, et affective parce que créatrice de liens entre nous, replace notre identité non seulement comme projet du Sujet pensant et désirant que nous sommes, mais justement aussi comme sujet de désir.


      En place de vouloir vainement capter le terrain (l’attention) du coupeur de langue ou diviseur de genres – en 4, 6… 10 (mirages miracles) ou bien en sempiternels 2 –, donnons-nous pour propriétaire et comme origine du Sujet, fabrique épistémologique.

     C’est à ce prix de rupture sans concession, menaçante certes, que le Sujet lesbien peut assumer sa fonction authentiquement subversive.

     Sujet désincarcéré, désintégré.

     Insoutenable.

     Insupportable.


Source : http://www.bagdam.org/articles/insoutenable.html

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Published by Misfit - dans Lesbianisme
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